Une vidéo circulant sur les réseaux sociaux attribuait récemment à Sergueï Lavrov la déclaration selon laquelle « le Burkina Faso stocke son or à la Banque de Moscou ». La transcription officielle du discours tenu à Niamey le 8 juillet dément cette affirmation. Mais si l’infox a trouvé un terrain fertile, c’est parce qu’elle s’ancre dans une réalité documentée : la société russe Nordgold consolide méthodiquement sa position dans le secteur aurifère burkinabè, deux nouveaux permis d’exploitation à l’appui.
Une infox plausible parce qu’ancrée dans le réel
La réunion ministérielle Russie–Confédération des États du Sahel s’est bel et bien tenue à Niamey le 8 juillet, en présence de Lavrov et des chefs de la diplomatie du Burkina Faso, du Mali et du Niger. La déclaration liminaire publiée sur Pravda montre un Lavrov en registre géopolitique classique : « Nous sommes unis par une compréhension commune de la nécessité de former un ordre mondial multipolaire juste, un travail commun contre les pratiques néocoloniales, très tenaces chez nos collègues occidentaux. » Il a également transmis le souhait de Vladimir Poutine d’accueillir les présidents des trois pays à Moscou lors du troisième sommet Russie–Afrique prévu en octobre 2026. Rien, dans ce texte, sur un quelconque stockage d’or à la Banque de Moscou.
La phrase n’en reflète pas moins un imaginaire géopolitique cohérent avec la réalité des liens économiques russo-burkinabè. C’est précisément ce qui lui a conféré sa vraisemblance.
Nordgold : plus d’une décennie d’ancrage industriel
Nordgold est présente au Burkina Faso depuis 2013, avec l’entrée en production de la mine de Bissa. Le groupe y a ensuite développé Bouly, adjacent à Bissa, puis Taparko — ce dernier site ayant finalement été cédé à la société Skygold Resources, enregistrée à Bamako, après la détérioration de la situation sécuritaire dans le nord du pays.
Le groupe est contrôlé par Alexeï Mordachov, homme d’affaires russe également actionnaire de contrôle du sidérurgiste Severstal, sanctionné par l’Union européenne dès le 28 février 2022 et par l’OFAC américain le 2 juin 2022. Son épouse Marina, à qui il avait transféré 52 % du capital de Nordgold dans une tentative de contournement, a elle aussi été inscrite sur les listes de sanctions. L’entité faîtière Nord Gold PLC, dont le siège londonien est en cours de démantèlement, a été visée par le Royaume-Uni en novembre 2023.
Dans la pratique, ces sanctions n’ont pas interrompu l’activité africaine du groupe. Selon des enquêtes spécialisées, Nordgold a réorienté l’exportation de sa production vers Dubaï pour contourner les circuits de raffinage européens désormais inaccessibles. Les mines situées au Burkina Faso et en Guinée où le groupe exploite la mine de Lefa depuis le début des années 2010 sont des actifs d’une entité sanctionnée, mais elles se trouvent dans des États non signataires des régimes de sanctions, ce qui limite leur exposition directe.
Deux nouveaux permis depuis 2022 : Yimiougou puis Niou
C’est dans ce contexte que le gouvernement de transition burkinabè a accordé à Nordgold deux permis d’exploitation successifs, signalant une orientation délibérée en faveur de l’opérateur russe.
En décembre 2022, le permis d’exploitation du gisement de Yimiougou, dans la commune de Korsimoro, province du Sanmatenga, a été octroyé à Nordgold Yimiougou SA. Le gisement porte sur 31,44 km² et recèle environ 1,5 million de tonnes de minerai à une teneur moyenne de 1,88 gramme d’or par tonne, pour un taux de récupération métallurgique de 87,1 %. La production totale attendue sur quatre ans est de l’ordre de 2,53 tonnes d’or, soit quelque 90 000 onces , avec une contribution directe au budget de l’État estimée à 5,3 milliards de francs CFA.
Le second permis est d’une toute autre envergure. Le 24 avril 2025, le Conseil des ministres a adopté un décret portant octroi d’un permis d’exploitation industrielle de grande mine d’or dénommée Niou à la société Nordgold Niou SA, filiale constituée pour l’occasion, dont le projet est porté à 85 % par Jilbey Burkina Sarl, autre structure du groupe. La mine couvre 52,8 km² dans la province de Kourwéogo. Sur une durée de vie de huit ans, elle vise une production totale supérieure à 20,2 tonnes d’or. Les retombées fiscales directes attendues pour le budget de l’État s’élèvent à 51 milliards de francs CFA, auxquels s’ajoutent 7 milliards destinés au Fonds minier de développement local. Le décret mentionne également la création de 75 emplois directs et 129 emplois indirects.
Un régime fiscal dans la norme — mais dont les conventions restent opaques
Sur le plan fiscal, les décrets d’octroi de permis renvoient aux articles 154 et 155 du Code minier burkinabè, qui prévoient notamment un taux d’imposition sur les bénéfices réduit de dix points par rapport au droit commun, une exonération de l’impôt minimum forfaitaire pendant sept ans et une clause de stabilisation du régime fiscal et douanier. Ce cadre est formellement celui applicable à l’ensemble des grands opérateurs industriels d’or au Burkina Faso.
Toutefois, comme le montrent les travaux comparatifs disponibles dans la base de données sur la fiscalité minière en Afrique de la Ferdi, les conventions d’établissement signées entre les États et les majors minières dévient fréquemment des standards légaux : exonérations élargies, taux d’imposition minimum plafonnés bien en deçà des seuils prévus par les codes. La convention spécifique de Nordgold avec le Burkina Faso n’a pas été rendue publique dans son intégralité, ce qui rend toute comparaison précise impossible. Il est néanmoins raisonnable de supposer, au vu des pratiques observées pour les autres grands opérateurs de la région, que le régime réel de Nordgold est plus favorable que ne le suggère la seule lecture du Code minier.
La dynamique structurelle : un secteur en recomposition
La montée en puissance de Nordgold au Burkina Faso s’inscrit dans une recomposition plus large du secteur minier sahélien. Depuis les coups d’État au Burkina Faso, au Mali et au Niger, les gouvernements de transition ont multiplié les retraits de permis à des opérateurs occidentaux Perkoa, Kalsaka, Tambao pour les exemples les plus cités tout en octroyant de nouvelles concessions à des partenaires perçus comme politiquement alignés. Nordgold bénéficie de cette fenêtre d’opportunité, d’autant que la production nationale d’or du Burkina Faso est en repli structurel depuis plusieurs années : 66,8 tonnes en 2021, 57,7 tonnes en 2022, 56,9 tonnes en 2023, 53,4 tonnes en 2024, selon les données du ministère des Mines.
La stratégie déclarée du groupe va dans le même sens. En juin 2025, la direction de Nordgold affichait clairement son intérêt pour l’expansion de l’extraction aurifère au Burkina Faso et en Guinée, conditionnée à la stabilisation sécuritaire et aux conditions réglementaires locales. À l’opposé, des informations de fin 2025 évoquaient une possible cession des actifs burkinabè, signe que les arbitrages internes du groupe restent ouverts, notamment sous la pression des sanctions.
Pour les décideurs burkinabè, l’équation est claire : Nordgold représente à la fois une source de recettes fiscales dont le pays a urgemment besoin et un partenaire économique dont l’actionnaire de contrôle est sous sanctions occidentales, dont les circuits d’export ont été réorientés vers des places non régulées, et dont la présence s’intensifie dans un contexte de repli de la production nationale. La question de la part de souveraineté réelle que le Burkina Faso exerce sur ces ressources en termes de fiscalité effective, de traçabilité de l’or produit et de contrôle des flux financiers reste entière, et c’est peut-être là que réside la substance que la vidéo falsifiée attribuée à Lavrov cherchait à exploiter.
Sources
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Déclaration liminaire de Sergueï Lavrov à la réunion Russie–Confédération des États du Sahel, Niamey, 8 juillet — Pravda/Burkina-faso.news-pravda.com, juillet 2026
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Décret d’octroi du permis d’exploitation Niou à Nordgold Niou SA (réf. 2025-0650) — Cadastre minier du Burkina Faso, avril 2025
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Décret d’octroi du permis d’exploitation Yimiougou à Nordgold Yimiougou SA (réf. 2022-1125) — Cadastre minier du Burkina Faso, décembre 2022
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Le Burkina Faso mise sur le russe Nordgold pour enrayer la baisse de la production d’or — Agence Ecofin, 2025
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Alexeï Mordachov face aux sanctions contre la Russie — Jeune Afrique
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La quête effrénée d’Alexeï Mordachov pour sortir son or d’Afrique — Africa Intelligence, mars 2022
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Actifs russes au Faso : Nordgold, ses filiales et ses permis miniers — L’Économiste du Faso, avril 2024
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Bulletin statistique du second semestre 2024 — Ministère de l’Énergie, des Mines et des Carrières du Burkina Faso, 2024