Au Sénégal, des militants Pastef emprisonnés pour une vidéo TikTok ciblant leur propre président

La rédaction

août 6, 2026

Trois chroniqueurs proches du Pastef ont été condamnés à des peines de prison ferme le 5 août pour offense au chef de l’État, après avoir publié une vidéo sur TikTok interprétée comme visant Bassirou Diomaye Faye. Une affaire symptomatique d’un climat politique inédit, où les fractures internes au camp au pouvoir alimentent désormais le prétoire.


Une vidéo, trois condamnations

Le verdict est tombé au tribunal des flagrants délits de Dakar sans réelle surprise pour les observateurs de la scène judiciaire sénégalaise. Mandoumbé Diop, dit Lamignou Darou, a écopé de trois mois de prison ferme. Ses co-prévenus, Maguèye Diaw (Oustaz Thiep) et Moustapha Ndiaye (Ndiaye Touba), ont chacun été condamnés à deux mois. Les trois hommes sont des chroniqueurs de Feeñal Digital, un média en ligne connu pour sa proximité avec le Pastef.

Le contenu litigieux est une vidéo diffusée sur TikTok dans laquelle les trois hommes récitent des prières appelant au malheur et à la mort de « celui qui a trahi le projet du Pastef ». Le parquet a estimé que cette formule désignait implicitement le président de la République, Bassirou Diomaye Faye. La défense, assurée par Me Aby Nar Ndiaye, avait plaidé la relaxe au motif que le chef de l’État n’est à aucun moment nommément désigné dans la vidéo. Le tribunal n’a pas retenu cet argument.

Les trois prévenus avaient été interpellés le 27 juillet par la Division spéciale de cybersécurité (DSC), unité de la police nationale spécialisée dans les infractions numériques, avant d’être placés sous mandat de dépôt le 30 juillet. Ils ont soutenu, en défense, que la vidéo était une plaisanterie filmée entre amis à Mbacké Bary Djolof, sans intention offensante.


Le cadre légal de l’offense : une arme à double tranchant

L’infraction d’offense au chef de l’État est définie par l’article 254 du Code pénal sénégalais, qui prévoit des peines allant de six mois à deux ans d’emprisonnement et une amende de 100 000 à 1 500 000 FCFA. Le texte s’articule avec l’article 248, lequel précise les moyens de diffusion publique couverts par la loi parmi lesquels figurent, dans l’interprétation jurisprudentielle et policière, les publications sur les réseaux sociaux. Une vidéo rendue publique sur TikTok entre donc, en théorie, dans le champ d’application de ce dispositif.

Ce qui distingue cette affaire de nombreux précédents, c’est que les prévenus ne sont pas des opposants : ils sont des soutiens identifiés du Pastef, le parti au pouvoir depuis mars 2024. Et la personne qu’ils auraient visée est précisément le président issu de ce même parti. L’infraction s’est donc retournée contre une frange du camp présidentiel lui-même, dans un contexte de tensions internes de plus en plus visibles.

La défense a exploité la marge d’interprétation que laisse le texte : l’absence de désignation explicite du président. Mais les juges ont considéré que le contexte la formule « celui qui a trahi le projet du Pastef » suffisait à établir l’identification. Cette lecture extensive de l’article 254 n’est pas nouvelle au Sénégal, mais son application à des militants de la coalition gouvernementale constitue un précédent notable.


Une série judiciaire qui s’allonge sous Diomaye Faye

L’affaire Feeñal Digital s’inscrit dans une séquence judiciaire qui dépasse largement ce seul dossier. Le Monde relevait dès mai 2024 que l’alternance politique n’avait pas mis fin aux poursuites pour offense contre les dirigeants une constante qui transcende les clivages partisans sénégalais. Depuis l’élection de Bassirou Diomaye Faye en mars 2024, au moins six personnes ont été condamnées pour offense au chef de l’État, selon les éléments disponibles. Parmi elles, Bah Diakhaté et l’imam Cheikh Tidiane Ndao en mai 2024, Babacar Ndiaye en 2025, puis les trois chroniqueurs de Feeñal Digital.

La Division spéciale de cybersécurité joue un rôle central dans cette dynamique. L’unité a multiplié les interpellations pour des propos tenus en ligne : Moustapha Diakhaté a été auditionné en novembre 2024 pour insulte commise via un système informatique, le journaliste Bachir Fofana a été placé en garde à vue en juin 2025 pour diffusion de fausses nouvelles, et Abdou Nguer a été placé sous mandat de dépôt en avril 2025 dans le cadre d’une affaire liée à des propos télévisés repris dans une procédure cyber. La DSC s’affirme ainsi comme l’instrument privilégié du contrôle de l’espace numérique sénégalais.

Reporters sans frontières note certes un bond du Sénégal de la 94e à la 74e place dans son classement de la liberté de la presse entre 2024 et 2025, attribuant cette amélioration aux nouvelles autorités. Mais l’organisation maintient des réserves explicites sur le recours aux peines de prison pour délits de presse et sur les pressions exercées sur certains médias.


Le reflet d’une fracture politique interne

Ce qui donne à l’affaire Feeñal Digital sa dimension politique particulière, c’est son arrière-plan : les divergences croissantes entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, fondateur et figure tutélaire du Pastef. Le Monde a décrit en détail les contours d’une rupture entre les deux hommes : désaccords sur la place des militants dans les institutions, sur la stratégie face à la dette et au FMI, sur l’attitude à adopter envers les acteurs de l’ancien régime.

C’est dans ce contexte de fracturation interne que la vidéo de Feeñal Digital a été produite et diffusée. La formule incriminée « celui qui a trahi le projet du Pastef » renvoie précisément à ce débat, celui d’une base militante qui se sent trahie par l’évolution jugée trop modérée, voire conciliatrice, du chef de l’État. Les chroniqueurs condamnés se situaient manifestement du côté de Sonko dans cette controverse, dans un registre qui a rapidement débordé la satire politique pour verser dans l’invective religieuse.

Le parquet a choisi de saisir cette occasion pour activer l’article 254. Ni le Pastef, ni Ousmane Sonko, ni le gouvernement n’ont formulé de réaction publique officielle après le verdict du 5 août silence qui en dit peut-être autant que les condamnations elles-mêmes sur l’embarras que suscite cette affaire au sein de la coalition.


Un phénomène régional, des ressorts locaux

Le recours aux lois sur l’offense au chef de l’État pour réprimer des contenus publiés sur les réseaux sociaux n’est pas une spécificité sénégalaise. Au Ghana, une TikTokeuse a été condamnée à un an de prison en 2025 après avoir publié des propos jugés offensants envers le président Mahama, dans le cadre des articles 207 et 208 du Criminal Offences Act de 1960. L’organisation Media Foundation for West Africa a documenté ce cas et alerté sur un durcissement plus large de la répression des créateurs de contenu dans ce pays.

Le pattern régional est cohérent : des textes pénaux anciens, conçus pour la presse écrite ou les discours publics, sont réinterprétés et appliqués aux publications numériques par des unités spécialisées dans la cybersécurité. L’intensité de leur application varie selon les pays et selon les conjonctures politiques internes, mais la tendance est observable dans plusieurs démocraties électorales ouest-africaines.

Ce qui distingue le cas sénégalais de l’été 2025, c’est que les victimes de cette application ne sont pas des opposants historiques, mais des militants du parti gouvernant, pris dans les contradictions de leur propre camp. L’article 254 du Code pénal, régulièrement dénoncé par des organisations comme FRAPP et critiqué par des personnalités proches du Pastef lorsqu’il était utilisé contre eux dans l’opposition, se retourne contre la base militante du pouvoir en place.


Conclusion

La condamnation de Lamignou Darou, Oustaz Thiep et Ndiaye Touba illustre la façon dont des outils juridiques contestés survivent aux alternances politiques et finissent par mordre sur leurs anciens défenseurs. Le vrai enjeu, pour le Sénégal post-2024, n’est pas seulement de savoir si ces trois hommes obtiendront gain de cause en appel : c’est de déterminer si la coalition au pouvoir est prête à réformer les dispositions qu’elle dénonçait hier, maintenant qu’elles s’appliquent à ses propres militants. La réponse à cette question dira beaucoup sur la nature réelle de la rupture promise par le projet Pastef.


Sources