L’exclusion du géant chinois ZTE des marchés publics camerounais jusqu’en août 2028 n’est pas un fait divers administratif. Elle révèle une tension structurelle rarement nommée dans les capitales africaines : celle qui naît lorsqu’un même écosystème étatique chinois finance un projet stratégique et en assure l’exécution, sans que les mécanismes de contrôle contractuel soient suffisamment robustes pour gérer la défaillance de l’un de ses propres maillons.
Le RNTU, un chantier interminable aux frais du contribuable camerounais
Le Réseau national des télécommunications d’urgence (RNTU) devait être un projet de référence. Signé le 5 janvier 2017 pour une durée initiale de vingt-quatre mois, le contrat confié à ZTE aurait dû aboutir à la livraison d’une infrastructure critique dès 2019. Six ans plus tard, le chantier n’était toujours pas soldé. En juillet 2022, une visite gouvernementale relevait un taux d’avancement de 90 % et une réception provisoire intervenue en juin de la même année, mais les réserves techniques demeuraient non levées. Fin 2023 et courant 2024, le dossier restait ouvert, émaillé d’accusations de surfacturation et de controverses contractuelles.
La décision d’exclusion prononcée en 2025 sanctionne formellement trois griefs : non-respect des clauses contractuelles, réserves techniques non levées et abandon de chantier. Des manquements qualifiés de graves par les autorités camerounaises pour un projet explicitement classé comme stratégique, ce qui renforce d’autant la portée symbolique et politique de la sanction.
Le financement du RNTU illustre par ailleurs le schéma dit du « prêt lié » : les 77,8 milliards de FCFA engagés par Pékin via un crédit à taux de 2 %, sur vingt ans avec sept ans de différé, ont conditionné de facto l’attribution du contrat d’exécution à une entreprise chinoise — en l’occurrence ZTE. Ce montage, courant dans la coopération sino-africaine, transfère le risque d’exécution sur le pays emprunteur, qui reste redevable du remboursement même en cas de défaillance du prestataire.
Un phénomène structurel, pas une exception camerounaise
Le cas ZTE-Cameroun n’est pas isolé. Des travaux académiques sur les contrats chinois en RDC, notamment ceux de Marysse et Geenen, ont décrit dès 2008 des montages identiques où la banque Exim prête à des conditions concessionnelles pour que des entreprises chinoises exécutent les travaux, créant une imbrication structurelle entre prêt, aide et contrat de construction qui réduit la marge de manœuvre des États africains en cas de litige.
Les chiffres donnent la mesure de l’enjeu. Selon une synthèse fondée sur un rapport de la Hinrich Foundation, les entreprises chinoises ont remporté environ 31 % de l’ensemble des contrats de construction d’infrastructures en Afrique d’un montant supérieur à 50 millions de dollars en 2022, faisant de la Chine le premier entrepreneur du marché continental. Cette domination tient autant à la compétitivité des offres qu’à l’architecture financière qui les sous-tend : lorsque le financement et l’exécution relèvent du même bloc d’acteurs étatiques ou para-étatiques, la concurrence réelle est faussée dès l’appel d’offres.
D’autres pays africains ont déjà été confrontés à des défaillances analogues. En Ouganda, la présidence a résilié un contrat de 223 millions de dollars avec China CAMC Engineering Company après que l’entreprise n’avait pas livré des équipements électriques dans les délais. Au Nigeria et en Angola, des résiliations ont également été documentées, même si elles n’ont pas donné lieu à des exclusions formelles et généralisées des marchés publics. ZTE elle-même n’est pas à son premier contentieux sur le continent : en Algérie, l’entreprise avait été bannie des appels d’offres publics télécoms pendant deux ans après un scandale de corruption documenté en 2012.
La complexité juridique, révélatrice d’une gouvernance sous pression
La décision camerounaise soulève des questions procédurales qui méritent d’être prises au sérieux, sans pour autant invalider le fond des griefs. Le cadre légal pertinent est le Décret n°2018/366 du 20 juin 2018 portant Code des marchés publics, qui encadre l’exclusion de la commande publique et prévoit que celle-ci ne peut en principe pas excéder deux ans, sauf exclusion définitive prononcée par les juridictions compétentes. Or la sanction infligée à ZTE court jusqu’en août 2028, soit environ trois ans selon les sources disponibles, ce qui interroge sur la base juridique précise retenue et sur le niveau d’autorité administrative qui l’a émise. Africtelegraph, la source principale de l’information, ne précise pas quelle entité a signé la décision.
L’Agence de Régulation des Marchés Publics (ARMP) est en principe chargée d’établir et de publier périodiquement la liste des personnes morales exclues de la commande publique. Son rôle dans ce dossier n’a pas été explicitement documenté dans les sources accessibles. Cette opacité procédurale n’est pas sans conséquence : elle affaiblit la force juridique de la sanction et expose l’État camerounais à une contestation de sa légalité devant les juridictions compétentes, voie ouverte à toute entreprise sanctionnée par le code en vigueur.
Il s’agit par ailleurs d’une succession de sanctions contre ZTE dans ce dossier, dont les bases administratives successives soulèvent des questions sur la cohérence de la procédure suivie depuis 2018. Cette instabilité procédurale est précisément ce que les investisseurs étrangers, y compris chinois, observent pour évaluer le risque-pays : non pas seulement la sévérité des sanctions, mais leur prévisibilité et leur solidité juridique.
Ce que révèle la double casquette des acteurs chinois
La vraie leçon du dossier RNTU n’est pas techniquement camerounaise. Elle tient au modèle de financement lui-même. Lorsqu’un État africain accepte un prêt lié dont les conditions impliquent le recours à un prestataire appartenant au même écosystème que le bailleur, il transfère une partie de sa souveraineté contractuelle. En cas de défaillance de l’exécutant, il se trouve dans une position délicate : sanctionner l’entreprise, c’est potentiellement fragiliser la relation avec le créancier ; ne rien faire, c’est assumer politiquement l’échec d’un projet stratégique.
Des analyses institutionnelles, notamment celles de l’IRSEM sur les financements chinois dans le secteur des transports en Afrique, soulignent que ces montages augmentent significativement la charge de la dette tout en réduisant les leviers de négociation des États emprunteurs. Les thèses académiques référencées par HAL sur les stratégies des entreprises chinoises en Afrique confirment que l’aide financière de l’État chinois permet à ces entreprises de remporter des contrats au détriment d’autres opérateurs, sans que des cadres structurés garantissent la rentabilité et la soutenabilité des investissements pour la partie africaine.
Ni ZTE ni l’ambassade de Chine à Yaoundé n’ont fait de déclaration publique sur la décision d’exclusion. Ce silence, déjà observé lors des accusations de surfacturation en 2018, est lui-même une posture diplomatique : il laisse à l’État camerounais la charge d’assumer la controverse, sans offrir de prise à une escalade officielle.
Une jurisprudence à construire
La décision camerounaise contre ZTE, quelle que soit sa robustesse juridique, constitue un signal politique dans un contexte de réévaluation progressive des termes de la coopération sino-africaine. D’autres pays du continent regardent ce dossier : la capacité d’un État à sanctionner formellement un prestataire chinois dans le cadre d’un projet financé par Pékin est un test de souveraineté contractuelle qui n’a pas encore trouvé sa jurisprudence stabilisée.
La vraie question n’est pas de savoir si ZTE méritait d’être exclu, les griefs documentés sont sérieux. Elle est de savoir si les États africains disposent des outils juridiques, institutionnels et diplomatiques pour transformer ces sanctions en leviers de renégociation, et non en simples déclarations de colère sans lendemain. Faute d’une réforme des modalités contractuelles encadrant les prêts liés, l’histoire risque de se répéter, avec d’autres entreprises, d’autres projets, et des arriérés qui s’accumulent toujours aux frais des mêmes contribuables.
Sources
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ZTE exclu des marchés publics camerounais jusqu’en août 2028 : Africtelegraph, 2025
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Le chinois ZTE peine à livrer le réseau national des télécoms d’urgence au Cameroun : Investir au Cameroun, 2024
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ZTE exclu jusqu’en 2028 après la résiliation du marché RNTU : Investir au Cameroun, 2025
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Entreprises publiques chinoises et marchés en Afrique : Africa Center for Strategic Studies
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Les financements chinois dans le secteur des transports en Afrique : un risque maîtrisé : IRSEM, Étude n°67, 2019
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Les contrats chinois en RDC : l’impérialisme du don ? : Marysse & Geenen, Université d’Anvers, 2008
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Le gouvernement camerounais accuse ZTE de surfacturation dans le cadre d’un marché public : Agence Ecofin, 2018
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Code des marchés publics du Cameroun – Décrets : ARMP Cameroun
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Présence économique chinoise en Afrique : quelles réalités : Géoconfluences / ENS de Lyon
- Pékin en Afrique francophone : l’accélération des capitaux chinois, entre opportunité de développement et bataille de la valeur ajoutée
- Clauses de confidentialité dans les prêts chinois : le secret comme instrument de gouvernance de la dette africaine
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