Recrutement forcé enfants RDC : quand la fermeture des écoles ouvre la porte aux groupes armés

La rédaction

septembre 11, 2026

RDC : L’insécurité ferme 1 131 écoles et menace l’avenir de près de 500 000 enfants

Une semaine après la rentrée scolaire de septembre 2026, 1 131 établissements restaient fermés en République démocratique du Congo, privant 491 578 enfants de tout accès à l’enseignement. Derrière ce chiffre brut se dessine une mécanique de vulnérabilisation bien documentée : là où l’école disparaît, le recrutement forcé d’enfants soldats prospère.


Un demi-million d’enfants hors des classes, une catastrophe silencieuse

Le constat est établi par le Cluster éducation, mécanisme de coordination humanitaire piloté conjointement par l’Unicef et Save the Children en RDC. Selon RFI, qui a publié le rapport le 9 septembre 2026, les causes sont clairement identifiées : dans près d’un cas sur deux, c’est l’insécurité ou les affrontements armés qui expliquent la fermeture des établissements. Deux incidents sur dix concernent des écoles physiquement occupées par des combattants, deux autres des bâtiments détruits.

Au total, 2,3 millions d’enfants ont été directement affectés par des incidents touchant 6 745 établissements scolaires à travers le pays. L’ampleur de la crise n’est pas nouvelle, mais son aggravation suit une courbe préoccupante. L’Unicef documentait déjà 465 000 enfants privés d’éducation dans l’est du pays fin 2024, avant que ce chiffre ne bondisse à 795 000 en février 2025 puis dépasse 1,8 million au printemps suivant, selon les données de l’ONU. La comparaison des périmètres géographiques et méthodologiques entre ces mesures successives impose la prudence, mais la tendance de fond est sans ambiguïté.


Le Sud-Kivu, épicentre d’une déscolarisation massive

La province du Sud-Kivu concentre à elle seule l’essentiel du désastre éducatif : 462 écoles fermées, et plus de 261 000 enfants déscolarisés soit davantage que toutes les autres provinces affectées réunies. Ce niveau de concentration s’explique par la nature du conflit armé qui y sévit.

Human Rights Watch a documenté en 2026 que l’AFC/M23, les milices Wazalendo alliées aux FARDC et le groupe Twirwaneho contrôlent ou disputent de larges pans du territoire provincial, perturbant l’accès aux services de base dont l’éducation dans les zones sous leur emprise. L’occupation militaire de localités et d’infrastructures civiles, y compris des établissements scolaires, est documentée dans les zones de confrontation.

Au Nord-Kivu, près de 82 000 enfants n’ont pas pu effectuer leur rentrée, en raison notamment des combats intenses à Walikale entre les FARDC et l’AFC/M23. En Ituri, plus de 45 000 enfants restent déscolarisés.

Les témoignages recueillis sur le terrain par RFI illustrent ce que ces chiffres recouvrent concrètement. Mapendo Mamboleo, déplacé du village de Mpeti au Nord-Kivu, décrit une situation d’occupation prolongée : « Il y a une bonne partie de la population du village qui est déplacée. Les enfants, jusqu’ici, n’étudient pas et le milieu est toujours contrôlé par les FARDC. Mais comme il y a du monde, la population a dû un peu déménager. » Joseph Obedi, enseignant dans le secteur de Katoyi, territoire de Masisi, résume la réalité de sa classe : « Toutes les écoles ne fonctionnaient pas à cause de l’insécurité. On avait plus de 300 élèves. Jusqu’à maintenant, ils n’étudient pas. »


Déscolarisation et recrutement forcé : un nexus bien établi

La fermeture des écoles n’est pas seulement une privation éducative. Elle constitue un facteur de risque direct pour le recrutement forcé d’enfants par les groupes armés un lien que les humanitaires alertent régulièrement, et que les données chiffrées récentes viennent étayer.

Au seul Nord-Kivu, l’ONG EADEV a documenté au moins 2 054 enfants enrôlés en 2025, dont 423 filles, selon Radio Okapi. Des réseaux d’ONG estiment que plus de 10 000 enfants seraient encore actifs dans des groupes armés dans cette province. À l’échelle de l’est du pays, les Nations Unies ont enregistré 2 365 cas de recrutement et d’utilisation d’enfants en 2024, impliquant le M23, l’ADF, les CODECO, les Raia Mutomboki et les Nyatura. En mai et juin 2025, la Commission nationale des droits de l’homme a documenté l’enrôlement forcé de 280 enfants de plus de 14 ans dans les rangs de l’AFC/M23 et le rapt de 220 autres enfants le 31 mai.

Le mécanisme est connu : l’enfant non scolarisé, souvent déplacé, séparé de sa famille, exposé à la précarité, devient une cible de choix pour les recruteurs. Le Monde relevait en mars 2025 que 17 % des écoles du Nord-Kivu étaient alors fermées en raison de l’offensive du M23, et que ce contexte exposait directement des centaines de milliers d’enfants au risque d’enrôlement. À Lubero, une ONG locale a estimé que 6 048 enfants se retrouvaient « dans la rue » en lieu et place de l’école. L’Unicef a par ailleurs averti dès février 2025 que des enfants d’à peine 12 ans étaient recrutés ou contraints de rejoindre des groupes armés.

Les humanitaires soulignent également que la déscolarisation aggrave l’exposition des filles aux violences basées sur le genre, une dimension souvent reléguée au second plan dans les analyses sécuritaires, mais documentée de manière convergente dans les rapports de terrain.


Des engagements internationaux peu respectés

La RDC a adhéré à la Déclaration sur la sécurité dans les écoles dès 2016. Ce cadre politique non contraignant juridiquement, mais générateur d’obligations morales et politiques impose en principe d’éviter toute utilisation militaire des établissements scolaires, d’intégrer les Lignes directrices de Lucens dans la formation des forces armées, et de mettre en place des mécanismes nationaux de suivi des attaques contre l’éducation.

Dans les faits, les données du Cluster éducation révèlent que des écoles sont régulièrement occupées par des combattants, toutes parties confondues. Sur le plan strictement juridique, le droit international humanitaire n’interdit pas en toutes circonstances l’utilisation militaire d’un bâtiment scolaire il subordonne la protection de celui-ci à son statut de bien civil effectif. Mais dès lors qu’une école est utilisée à des fins militaires, elle peut légalement perdre cette protection et devenir une cible licite, exposant encore davantage les populations environnantes.

La réponse officielle du gouvernement Tshisekedi au rapport du Cluster éducation de septembre 2026 reste pour l’heure difficile à identifier avec précision. La ministre de l’Éducation, Raïssa Malu, a évoqué publiquement un « contexte difficile » pour la rentrée, sans répondre point par point aux données produites par le mécanisme humanitaire.


Un financement humanitaire notoirement insuffisant

Le plan de réponse humanitaire de la RDC pour 2026, fixé à 2,13 milliards de dollars, ne finance le secteur éducatif qu’à hauteur de 21,9 % des besoins identifiés, selon les données compilées par OCHA. En 2025, le taux global de couverture du plan humanitaire n’avait pas dépassé 24 %. Ces niveaux de financement structurellement insuffisants compromettent directement la capacité des acteurs humanitaires à maintenir des espaces d’apprentissage dans les zones de conflit, à déployer des enseignants, ou à reconstruire les établissements détruits.

À titre de comparaison, le Sahel central (Burkina Faso, Mali, Niger) offre un miroir préoccupant : plus de 8 400 écoles rendues inaccessibles en 2025, plus de 800 000 enfants scolarisables touchés au seul Burkina Faso, selon l’Unicef. Les mécanismes d’éducation d’urgence déployés dans cette région écoles mobiles, leçons à distance, centres de rattrapage peinent eux aussi à couvrir l’ensemble des besoins, malgré des années d’expérimentation. La RDC, dont l’est cumule une intensité conflictuelle supérieure et des capacités institutionnelles encore plus fragilisées, n’a pas davantage de réponse systémique à opposer à la déscolarisation de masse.


La scolarisation comme enjeu de protection, pas seulement d’éducation

Près d’un demi-million d’enfants privés d’école, 1 131 établissements fermés, un financement humanitaire à moins d’un quart des besoins : les chiffres du Cluster éducation de septembre 2026 dessinent une crise qui dépasse largement le registre de l’accès à l’enseignement. Ce que révèlent ces données, c’est la manière dont la fermeture de l’espace scolaire amplifie mécaniquement la vulnérabilité des enfants face aux groupes armés.

La scolarisation fonctionne en temps de conflit comme un facteur de protection elle structure le temps, maintient les enfants dans un environnement surveillé, retarde leur exposition aux recruteurs. Sa suppression n’est donc pas un dommage collatéral neutre : c’est un facteur actif de la reproduction du cycle de violence. La question qui se pose désormais aux acteurs diplomatiques et humanitaires présents dans la région des Grands Lacs n’est pas tant de savoir si la situation est grave elle l’est, documentairement que de déterminer qui assumera le coût politique et financier de l’inverser.


Sources