« République fédérale du Congo » : projet politique crédible ou levier de négociation de l’AFC/M23 ?

La rédaction

juillet 7, 2026

L’Alliance fleuve Congo/M23 revendique la transformation constitutionnelle de la République démocratique du Congo en État fédéral et entend en constituer et diriger la future armée. Ces positions, documentées par le Groupe d’experts des Nations unies, sont qualifiées de « maximalistes » par les médiateurs. Mais s’agit-il d’un programme politique cohérent ou d’un instrument de pression dans un processus de paix en lambeaux ?


Des revendications constitutionnelles sans précédent dans l’est du Congo

Le rapport du Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC, dont RFI a rendu compte début le 2 juillet 2026 documente pour la première fois de manière explicite les ambitions politiques formelles du mouvement rebelle : création d’une « République fédérale du Congo », contrôle de la future armée nationale, ou, à défaut, établissement d’une région autonome dans les Kivus. Ce triple emboîtement constitution, armée, territoire, constitue un agenda d’une portée sans commune mesure avec les revendications des précédentes incarnations du mouvement.

Le CNDP de Laurent Nkunda, puis le M23 de 2012-2013, avaient articulé leurs demandes autour de revendications communautaires (droits des Tutsi congolais et des Banyamulenge), de réintégration dans les FARDC et d’accès aux postes de commandement locaux. Aucun de ces épisodes n’avait produit de document programmatique prônant une refonte constitutionnelle de l’État. La mutation rhétorique est donc réelle. Elle coïncide avec une montée en puissance militaire significative : le même rapport évalue les effectifs de l’AFC/M23 à environ 30 000 combattants incluant d’anciens soldats des FARDC et des combattants Wazalendo passés dans l’autre camp et chiffre la présence rwandaise à 14 000 à 16 000 soldats déployés entre Nord-Kivu et Sud-Kivu fin décembre 2025.


Le fédéralisme congolais : une fracture constitutive, jamais surmontée

Pour comprendre la portée stratégique de cette revendication, il faut rappeler que le débat entre fédéralisme et unitarisme est une ligne de fracture fondatrice de l’histoire congolaise. Dès 1960, les oppositions entre courants fédéralistes et unitaristes ont structuré les premières années d’indépendance. La Constitution de Luluabourg de 1964 avait tenté un compromis en accordant aux provinces une large autonomie dans le cadre d’un État formellement indivisible, ce que certains constitutionnalistes ont qualifié de « quasi-fédéralisme ». Le coup d’État de Mobutu en 1965 y avait mis fin, ramenant le pays à un centralisme radical.

Le débat a resurgi lors des négociations de Sun City en 2002-2003, qui ont finalement débouché sur un compromis « État unitaire fortement décentralisé » consacré dans la Constitution de 2006, toujours en vigueur. La plateforme de réflexion Ebuteli souligne que cette question reste vivace dans les débats intellectuels et politiques congolais, sans jamais avoir trouvé de traduction institutionnelle. L’AFC/M23 s’engouffre donc dans une brèche existante, mais en lui conférant une portée radicalement différente : là où les débats congolais sur le fédéralisme ont toujours été internes, endogènes et civils, la revendication du mouvement émerge sous la pression des armes et avec le soutien d’une armée étrangère.


Le précédent soudanais : quand le contrôle de l’armée structure la paix

La revendication la plus opérationnellement significative de l’AFC/M23 n’est peut-être pas la refonte constitutionnelle, mais le contrôle de la future armée nationale. Sur ce point, le précédent du SPLM/A dans les négociations de Naivasha (2005) est éclairant.

Lors des pourparlers menant au Comprehensive Peace Agreement soudanais, le Mouvement populaire de libération du Soudan avait fait de la préservation de la SPLA comme force autonome au Sud la condition sine qua non de tout accord. Les négociateurs avaient finalement accepté un système de « Joint Integrated Units » bataillons mixtes SPLA/forces armées soudanaises, qui entérinait l’existence de deux pôles militaires distincts. Cette architecture n’était pas un arrangement technique : c’était le socle de l’autonomie de facto du Sud, qui a conduit dix ans plus tard à l’indépendance. Selon l’analyse de l’IFRI, le SPLM avait clairement conçu le contrôle de l’appareil militaire comme le pilier d’une stratégie de captation du pouvoir étatique, bien plus que comme un enjeu de sécurité technique.

La demande de l’AFC/M23 de « constituer et diriger la future armée » reproduit structurellement cette logique : transformer un capital militaire en monopole institutionnel. La différence tient au contexte; la RDC n’a ni la géographie ni la démographie du Soudan , mais aussi à la fragilité documentée des FARDC elles-mêmes, signalées par l’ONU comme deuxième auteur de violations des droits humains en 2025, avec 789 cas recensés.


Les négociations en cours : un processus fragmenté face à des demandes globales

L’accord-cadre de Doha, signé le 15 novembre 2025, comporte huit protocoles. Seuls deux ont fait l’objet d’un accord formel : un mécanisme d’échange de prisonniers et un dispositif de surveillance du cessez-le-feu. Ni l’un ni l’autre n’engage les parties sur les questions de fond. Afrikarabia relève que le cœur politique du conflit, réformes constitutionnelles, gouvernance des Kivus, statut futur du mouvement, reste entièrement non réglé, même après le nouveau round de pourparlers organisé en Suisse à la mi-avril 2026.

Cette fragmentation n’est pas un défaut de méthode. Elle reflète une asymétrie fondamentale : Kinshasa refuse toute discussion sur une révision constitutionnelle négociée sous contrainte armée, tandis que l’AFC/M23 présente ses revendications politiques comme préalables à toute avancée sur le désarmement. L’Union africaine, par la voix de son médiateur désigné, le président angolais João Lourenço, maintient une position constante : les questions politiques doivent être traitées dans le cadre constitutionnel existant et sous contrôle civil, pas comme concession à une force armée soutenue par une puissance étrangère. La CIRGL partage cette ligne, appuyant la restauration de l’autorité de l’État dans les territoires occupés plutôt que la reconnaissance d’une quelconque légitimité politico-territoriale au mouvement.


Revendications à double facette

Pour l’AFC/M23, la revendication fédérale remplit probablement une double fonction. Elle pose un plafond maximaliste une République fédérale dont le mouvement dirigerait l’armée qui permet d’engager des concessions à la baisse : un statut d’autonomie renforcé pour les Kivus, des garanties sur la représentation des communautés rwandophones dans les futures forces de sécurité, un rôle politique pour certains cadres du mouvement. C’est la mécanique classique de toute ouverture en négociation. Mais la crédibilité de l’agenda dépend aussi de la cohérence interne du mouvement, qui fait aujourd’hui l’objet de questions sérieuses. Le rapprochement documenté par l’ONU avec Joseph Kabila, condamné à mort par contumace par la Haute Cour militaire de Kinshasa en septembre 2025 pour trahison et organisation d’une insurrection , la restructuration interne en cours incluant un possible changement de nom, et l’empreinte économique croissante du mouvement sur les ressources minières des Kivus dessinent un profil qui dépasse celui d’un mouvement porteur d’un projet constitutionnel cohérent. Selon des estimations fondées sur les rapports de l’ONU, la captation des flux miniers depuis les zones sous contrôle de l’AFC/M23, coltan de Rubaya, or des Kivus, rentes douanières représente une économie de guerre structurée, pas le financement transitoire d’un mouvement politique en attente d’une solution négociée.


La « République fédérale du Congo » est moins un programme gouvernemental qu’une mise en scène de la prétention à la légitimité politique. Elle permet à l’AFC/M23 de se présenter en interlocuteur d’État à État, de sortir du registre du groupe armé à désarmer pour entrer dans celui du mouvement politique à reconnaître. La question décisive pour les prochains rounds de négociation, en Suisse ou ailleurs, est de savoir si les médiateurs internationaux traiteront cette revendication comme une demande politique à discuter dans ses termes, ou comme un instrument de pression dont il faut décomposer la mécanique avant d’y répondre. Les précédents régionaux, du Soudan du Sud au Mali, montrent que cette distinction, une fois perdue de vue à la table des négociations, ne se retrouve jamais.


Sources