Sommet d’Accra sur la santé : l’Union africaine peut-elle enfin tenir ses promesses ?

La rédaction

juillet 24, 2026

Les 21 et 22 juillet 2026, les dirigeants africains se retrouvent à Accra pour un sommet extraordinaire de l’Union africaine consacré à la santé. L’objectif affiché — réduire la dépendance pharmaceutique et renforcer la souveraineté sanitaire du continent — sonne juste après les ravages de la pandémie de Covid-19. Mais il résonne aussi comme un écho lointain d’engagements déjà pris, jamais véritablement honorés.


Une dépendance pharmaceutique qui donne la mesure du retard

Le point de départ du sommet d’Accra est une réalité industrielle accablante. Selon les documents de travail du Comité régional Afrique de l’OMS pour 2024, entre 70 % et 100 % des médicaments et produits médicaux utilisés sur le continent sont importés. D’autres analyses, reprenant des données OMS citées par plusieurs experts du secteur pharmaceutique, chiffrent à moins de 2 % la part des médicaments consommés en Afrique qui y sont effectivement fabriqués. Dans ce contexte, la rhétorique sur la souveraineté sanitaire ne manque pas d’audace.

Le CDC Afrique s’est fixé un objectif ambitieux dans sa vision révisée de novembre 2025 : qu’au moins 60 % des contre-mesures médicales essentielles soient produites sur le continent d’ici 2040. L’institution technique de l’UA mise notamment sur un mécanisme africain d’achat groupé, coordonné avec la Zone de libre-échange continentale africaine et l’Agence africaine des médicaments. Ces instruments existent sur le papier ; leur montée en puissance effective reste à démontrer.


La décision d’Abuja, un engagement vieux de vingt-cinq ans

Pour comprendre le poids qui pèse sur le sommet d’Accra, il faut remonter à 2001. Cette année-là, les chefs d’État africains s’engageaient, à Abuja, à consacrer au moins 15 % de leur budget national à la santé. Vingt-cinq ans plus tard, le bilan est sévère.

Au pic de mise en œuvre, autour de 2010-2011, seuls cinq à six pays avaient effectivement franchi ce seuil — le Rwanda, le Botswana, le Niger, le Malawi, la Zambie et le Burkina Faso figurant selon les sources dans cette liste restreinte. La Commission économique pour l’Afrique notait alors que dix ans après Abuja, seuls six États membres de l’UA avaient honoré leur engagement. Depuis, la situation s’est dégradée : les analyses récentes, dont celles relayées par Le Point Afrique en 2025, évoquent deux à trois pays tout au plus respectant encore aujourd’hui l’objectif des 15 %.

La nouvelle stratégie de financement de la santé de l’OMS pour la Région africaine (2026-2035) confirme qu’entre 2019 et 2023, la part des dépenses publiques allouée à la santé a diminué dans dix-huit États membres, sous l’effet combiné de la contraction budgétaire post-pandémie et du service de la dette. Sur quarante-huit pays d’Afrique subsaharienne, vingt consacreront en 2024 davantage de ressources au remboursement de leur dette qu’à la santé et à l’éducation réunies. Dans ce contexte macro-budgétaire, l’appel du sommet d’Accra à une mobilisation accrue des ressources domestiques se heurte à des contraintes structurelles considérables.


Des mécanismes de suivi sans mordant

L’Union africaine n’a pas manqué de formaliser des outils de contrôle. Depuis la déclaration d’Abuja originale, des rapports biennaux de la Commission sont soumis à la Conférence de l’Union, la Conférence des ministres africains de la santé (CAMH) sert de plateforme d’examen par les pairs, et le Comité technique spécialisé sur la santé est statutairement chargé du suivi des décisions. La déclaration « Abuja+12 » de 2013 a même réaffirmé et renforcé cette logique.

Mais l’architecture institutionnelle n’a pas produit les résultats escomptés. La sanction, en cas de non-respect des engagements budgétaires, est essentiellement de nature réputationnelle : exposition publique des mauvaises performances dans les rapports de l’UA, pression politique dans les sommets. Aucune disposition ne prévoit de conséquence juridique contraignante pour les États qui ne tiennent pas leurs promesses.

Ce déficit de redevabilité n’est pas propre au secteur de la santé. Une analyse de l’Institut d’études de sécurité (ISS) sur le sommet de l’UA 2026 recense cinquante-neuf engagements institutionnels en souffrance et conclut que « l’ambition des déclarations se heurte à un manque de mise en œuvre constant ». Plus édifiante encore, la confidence attribuée à Moussa Faki Mahamat, ancien président de la Commission de l’UA : entre 2021 et 2023, 93 % des décisions de l’Assemblée n’auraient pas été mises en œuvre. Ce chiffre, régulièrement repris par les chercheurs comme illustration du problème, dépasse largement le seul secteur sanitaire, mais il éclaire crûment le contexte dans lequel s’inscrit le sommet d’Accra.


Lusaka 2023 : le précédent immédiat

Le sommet d’Accra n’est pas sans précédent récent. En 2023, lors du sommet de Lusaka, les dirigeants africains avaient adopté un ambitieux « Agenda de Lusaka » pour transformer le financement de la santé. Cinq priorités de long terme avaient été définies : renforcer les soins primaires, soutenir des fonctions de santé publique financées nationalement, améliorer l’équité, assurer la cohérence stratégique et mieux coordonner la production locale de produits de santé.

Trois ans plus tard, la feuille de route de mise en œuvre publiée par l’OMS Afrique constitue la trace la plus tangible de ces engagements. Des dialogues nationaux sur le financement ont été organisés dans quelques pays — le Malawi, la Zambie, le Kenya, le Rwanda notamment. Des cadres de coordination régionale ont été esquissés. Mais aucune source ne permet de confirmer une hausse généralisée et vérifiée des budgets nationaux de santé à 15 %, ni une transformation substantielle des systèmes de financement. Ce qui a été accompli reste, pour l’essentiel, de l’ordre de la gouvernance — feuilles de route, dialogues, partenariats — plutôt que de l’exécution budgétaire mesurable.


Accra comme test de crédibilité institutionnelle

Le sommet d’Accra porte donc une charge particulière : il se tient dans un contexte où la crédibilité de l’UA comme instance de coordination sanitaire est directement mise en question. Les thèmes retenus — élimination du sida et de la tuberculose, santé maternelle, maladies non transmissibles, maladies tropicales négligées — sont légitimes et urgents. La forme institutionnelle — déclarations politiques, mobilisation de ressources, position commune africaine — est rodée.

Ce qui manque, et que les analyses convergentes des chercheurs soulignent depuis des années, c’est un mécanisme de redevabilité qui produise des conséquences réelles pour les États qui ne tiennent pas leurs engagements. La comparaison avec d’autres organisations régionales est instructive : dans l’ASEAN, des mécanismes sanitaires régionaux existaient avant la pandémie de Covid-19 mais n’ont pas été mobilisés de façon significative lors des cinq premiers mois de la crise, chaque pays ayant agi essentiellement de manière nationale. L’Union européenne a, elle, progressivement renforcé ses instruments contraignants — règlement sur les menaces transfrontalières, ECDC renforcé, création de l’HERA — précisément parce que la pression politique s’était avérée insuffisante.

Pour l’UA, la voie est plus étroite : organisation dont 74 % du budget total est couvert par des bailleurs internationaux selon les estimations de 2023, elle peine structurellement à exercer sur ses membres une pression interne crédible. Quand la redevabilité se déplace vers les donateurs extérieurs, elle s’éloigne des citoyens africains.


Conclusion

Le sommet d’Accra arrive à un moment où les vulnérabilités sanitaires du continent sont documentées avec une précision inédite. Les outils conceptuels existent — production locale, financement domestique, couverture sanitaire universelle. Ce qui fait défaut depuis vingt-cinq ans, c’est la transformation de ces concepts en obligations exécutoires assorties de conséquences mesurables. La vraie question que pose ce sommet n’est pas de savoir si les dirigeants africains vont signer de nouveaux engagements — ils le feront probablement. Elle est de savoir si, cette fois, quelqu’un sera chargé de compter les résultats et si le fait de ne pas les atteindre aura un coût politique réel.


Sources