Les 29 et 30 août 2026, plus de dix chefs d’État se réuniront à Luanda pour la 21e Session extraordinaire de la Conférence de l’Union africaine, entièrement consacrée à la prévention et au règlement des conflits. L’enjeu dépasse le cadre protocolaire : après des années de mobilisation institutionnelle sans stabilisation perceptible sur les grands théâtres de crise, l’Architecture africaine de paix et de sécurité (APSA) est sommée de démontrer sa capacité opérationnelle réelle. Le pari de Luanda est simple à énoncer, difficile à tenir : transformer des mécanismes bien rodés sur le papier en instruments capables de produire des effets mesurables sur le terrain.
Un bilan institutionnel actif, des résultats de terrain décevants
Le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a tenu 64 réunions en 2024, examinant 81 points à l’ordre du jour contre 61 réunions en 2023. Le Fonds pour la paix de l’UA avait atteint 384 millions de dollars, soit 96 % de son objectif de 400 millions. En 2023-2024, 22 millions de dollars ont été alloués via ce fonds. L’activité institutionnelle est donc réelle, et la consolidation financière significative.
Pourtant, les indicateurs humanitaires des trois principaux foyers de crise racontent une autre histoire. Au Soudan, plus de 11 millions de personnes étaient déplacées à l’intérieur du pays au 22 octobre 2024, tandis que Human Rights Watch relevait que l’UA n’avait pas pris de mesures concrètes pour empêcher des atrocités. Au Sahel, l’ONU estimait à 25,8 millions le nombre de personnes au Burkina Faso, au Mali, au Niger et au Nigéria ayant besoin d’assistance et de protection humanitaires en 2024. À l’est de la RDC, jusqu’à 7 millions de personnes étaient déplacées à l’intérieur du pays, avec un appel de fonds humanitaire de 2,54 milliards de dollars pour 2025. Le Sénat français, dans un rapport récent, qualifiait les réponses de l’APSA de « souvent inefficaces ».
Ce décalage entre le niveau d’activité du CPS et l’aggravation des situations sur le terrain constitue le cœur du problème que Luanda est censé résoudre.
Le système d’alerte précoce : fonctionnel mais sous-activé
L’un des piliers de l’APSA le Système continental d’alerte précoce (CEWS) illustre bien cette tension entre capacité formelle et effectivité opérationnelle. Le CEWS surveille les évolutions en matière de gouvernance, de politique et de sécurité, et alimente le CPS en informations d’alerte. Il dispose d’une salle de veille, d’analystes, et est conçu pour être intégré aux systèmes des communautés économiques régionales.
Mais le CPS lui-même reconnaît que la chaîne alerte-décision-action rapide reste « insuffisamment activée ». En décembre 2024, une réunion du CPS a approuvé une feuille de route pour renforcer les outils techniques notamment via l’intelligence artificielle et l’analyse prédictive et améliorer la coordination interinstitutionnelle. Un communiqué d’août 2025 demandait encore un examen annuel des alertes ayant ou non produit des effets, ce qui confirme que la question du taux d’activation reste d’actualité. L’UA reconnaît elle-même ce fossé entre alerte précoce et action rapide : le CEWS est fonctionnel comme système d’analyse, moins robuste comme déclencheur d’interventions préventives.
La coordination avec les organisations régionales : un échec récurrent documenté
L’autre défaillance structurelle de l’APSA tient à la coordination avec les organisations sous-régionales. Les exemples documentés se multiplient et convergent.
Au Niger, en 2023, l’UA et la CEDEAO ont échoué à formuler une réponse commune au coup d’État, révélant des difficultés institutionnelles profondes entre les deux organisations. Au Mali et au Burkina Faso, l’ISS Africa pointe des mandats concurrents et une harmonisation insuffisante des interventions. À l’est de la RDC, la séquence est particulièrement éclairante : une mission de la Communauté d’Afrique de l’Est a été déployée de 2022 à 2023, suivie d’une mission de la SADC de 2023 à 2025, les deux se retirant sans avoir collaboré entre elles ni produit de gains durables en matière de sécurité.
Dans ce contexte, la médiation angolaise sur la crise congolaise mérite attention. Entre 2023 et 2025, Luanda a construit un cadre diplomatique réel : un accord de cessez-le-feu a été signé le 4 août 2024 ; des engagements ministériels ont été pris en décembre 2024 sur la neutralisation des FDLR et le retrait des forces rwandaises ; des négociations directes entre Kinshasa et le M23 ont été annoncées pour le 18 mars 2025. Mais l’Angola a mis fin à sa médiation le 24 mars 2025, laissant à l’UA le soin de désigner un nouveau médiateur, sans que ni le désarmement ni la stabilisation ne soient acquis. Ce cas illustre précisément ce que Luanda cherche à corriger : une capacité diplomatique réelle, mais sans mécanisme de suivi institutionnalisé suffisamment solide pour traverser les aléas politiques.
Ce que Luanda devra produire concrètement
Le sommet extraordinaire a été préparé avec une méthode plus rigoureuse que d’ordinaire. Le Comité des représentants permanents (COREP) a examiné les projets de documents préparatoires le 25 août 2026. La 48e session ordinaire du Conseil exécutif de l’UA, ouverte à Addis-Abeba en amont, a émis un appel au renforcement de l’unité continentale et à l’action collective. Le président de la Commission de l’UA, Mahamoud Ali Youssouf, a réitéré « le total soutien de la Commission pour le succès » de cette session, présentée comme stratégique pour le renforcement des mécanismes africains de prévention et de résolution des conflits.
L’ambition déclarée est de faire passer l’UA d’une posture réactive à une stratégie proactive, dotée de plans d’action, d’indicateurs, de responsabilités et d’un calendrier d’exécution. La référence aux sessions précédentes donne une mesure de la difficulté. La 14e session extraordinaire de 2020, tenue à Johannesburg, avait prolongé le programme « Faire taire les armes » jusqu’en 2030, déclaré la Force africaine en attente pleinement opérationnelle et confié au CPS le mandat d’autoriser les opérations de soutien à la paix. La revue biennale prévue a bien eu lieu le CPS a traité ce dossier jusqu’en 2026 mais les conflits actifs ont démenti la déclaration d’opérationnalité de la Force en attente, jamais déployée dans aucune des crises majeures de la période.
Les engagements de Luanda devront donc être formulés autrement : non plus comme des déclarations d’intention, mais comme des décisions assorties de conditions de déclenchement précises, de financements préalloués et de mécanismes de redevabilité publiquement vérifiables. Le budget 2025 de l’UA prévoyait 52,9 millions de dollars au titre du « soutien à la paix » sur un total de 608 millions de dollars, dont seulement 36,6 millions provenant des contributions des États membres africains soit 9,4 % du budget total. Ce niveau de financement propre reste structurellement insuffisant pour soutenir des interventions lourdes sans dépendance extérieure.
Un test de crédibilité pour l’institution continentale
La question centrale de Luanda n’est pas diplomatique mais institutionnelle : l’UA peut-elle imposer un suivi contraignant de ses propres décisions ? L’expérience des mécanismes les plus effectifs post-2020 le suivi de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba dans les Grands Lacs, avec ses sommets annuels et ses experts de surveillance ; le cadre de Luanda sur la RDC, avec son comité conjoint de suivi montre qu’un tel suivi est possible lorsqu’il est institutionnalisé dès l’adoption des décisions, et non laissé à la discrétion des parties.
C’est cette leçon que les chefs d’État réunis à Luanda devront traduire en architecture permanente. Si le sommet ne produit que des résolutions de plus, il confirmera le diagnostic qu’il prétend corriger. S’il établit des mécanismes de déclenchement automatique, des seuils d’alerte contraignants et des financements prévisibles, il pourra revendiquer une rupture avec la logique déclaratoire qui a jusqu’ici prévalu. La différence entre ces deux scénarios se mesurera non pas dans les communiqués de fin de session, mais dans l’état des zones de conflit dans douze mois.
Sources
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Des chefs d’État confirment leur participation au Sommet de l’UA à Luanda — Allafrica / ANGOP, août 2026
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Rapport annuel 2025 de Human Rights Watch sur l’Union africaine — Human Rights Watch, 2025
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Communiqué de la 1 298e réunion du CPS sur le CEWS — Conseil de paix et de sécurité de l’UA, août 2025
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Les raisons du renoncement de l’Angola à sa médiation dans le conflit en RDC — Agence Afrique, mars 2025
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Problèmes de coordination qui contrarient les efforts de paix continentaux — ISS Africa, PSC Report
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Rapport du CPS sur ses activités et l’état de la paix et de la sécurité en Afrique — Conseil de paix et de sécurité de l’UA
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L’APSA : un problème de conception ou de coordination ? — ISS Africa, PSC Report
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Décision de la 14e session extraordinaire de la Conférence de l’UA — Union africaine, décembre 2020
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Budget de l’UA : décisions du Conseil exécutif — Union africaine, 2025
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Rapport de l’ISS sur les priorités de l’UA en 2024 — Crisis Group / ISS, mars 2024