Le 25 avril 2026, les attaques coordonnées du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim) et du Front de libération de l’Azawad (FLA) ont tué le ministre malien de la Défense Sadio Camara et conduit à la chute de Kidal. Six semaines plus tard, Human Rights Watch publiait un rapport documentant les exactions commises par l’ensemble des belligérants dans les semaines suivantes. Ce double choc, militaire et humanitaire soumet la stratégie de la junte à une pression sans précédent.
Un revers stratégique dont les conséquences dépassent le terrain
La prise de Kidal n’est pas un incident isolé. Elle s’inscrit dans une recomposition profonde du conflit malien que l’Africa Center for Strategic Studies qualifie de « dégradation prolongée ». Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, la junte a fait le pari d’une souveraineté militaire renforcée, appuyée sur le départ de la force française Barkhane, l’expulsion de la MINUSMA et le recours aux supplétifs russes de l’Africa Corps. La mort du ministre Camara lors des attaques du 25 avril symbolise, aux yeux des observateurs, l’échec à sécuriser les acquis de cette stratégie.
À Gao et Kidal, le bilan partiel dressé par Human Rights Watch s’établit à 13 civils tués et au moins 25 blessés lors des seules journées du 25 avril. Ces chiffres, qui ne couvrent qu’une fraction du territoire, illustrent l’ampleur des dommages collatéraux dans des zones urbaines densément peuplées. La réponse opérationnelle des Forces armées maliennes (FAMa) et de l’Africa Corps, déployée dans les semaines suivantes, n’a pas desserré l’étau jihadiste ; elle a en revanche généré de nouvelles violations documentées.
Un bilan humanitaire qui compromet la narrative officielle
Le rapport d’Human Rights Watch, publié le 29 juin 2026, met en cause les deux camps avec une symétrie analytique inconfortable pour Bamako. Du côté des groupes armés non étatiques, le Jnim a incendié plus de 40 véhicules civils entre le 6 et le 21 mai 2026 dans le cadre d’un blocus sur la route de Bamako, dont les conséquences économiques se font encore sentir : selon les données compilées par Le Monde en octobre 2025, les attaques répétées contre les convois de citernes avaient déjà ramené la fourniture d’électricité à six heures par jour dans certains quartiers de Bamako, contre dix-neuf heures en temps normal soit une réduction de plus de 68 % du temps de disponibilité énergétique.
Du côté des forces pro-gouvernementales, les chiffres sont plus lourds encore. Entre le 14 et le 17 mai 2026, quatre jours d’opérations de contre-insurrection dans le centre du Mali ont causé 38 victimes civiles, dont 23 enfants. Deux incidents concentrent l’attention de l’ONG : une frappe de drone à Guimbé, le 25 avril, qui a tué 12 enfants et adolescents ; une autre à Téné, le 17 mai, lors d’un mariage, qui a fait 10 morts civils. Ces frappes ne sont pas des cas isolés dans le contexte sahélien. Le recours massif aux drones de combat dans des zones peuplées a déjà valu à d’autres forces sahéliennes des accusations de crimes de guerre : Human Rights Watch avait documenté en 2024 au moins 60 civils tués dans trois frappes de drones militaires burkinabè entre août et novembre 2023 des incidents qualifiés d’« attaques illégales et disproportionnées pouvant constituer des crimes de guerre apparents ».
La chercheuse d’HRW sur le Sahel, Ilaria Allegrozzi, formule un constat sans ambiguïté : « L’impunité de longue date continue d’alimenter le cycle des abus contre les civils au Mali. L’ONU et l’Union africaine devraient soutenir des efforts indépendants afin que les responsables des graves abus soient tenus pour responsables, ainsi qu’une mission d’établissement des faits visant à jeter les bases pour des enquêtes et des poursuites criminelles. »
Le vide documentaire post-MINUSMA complique la redevabilité
Pour comprendre pourquoi ce rapport HRW acquiert un poids particulier, il faut mesurer ce que le retrait de la MINUSMA fin 2023 a effacé. La mission onusienne publiait des notes trimestrielles structurées, ventilées par type d’acteur, type de violation et région, qui constituaient la principale base de données indépendante sur les abus au Mali. Son départ, exigé par les autorités de transition, a créé un vide documentaire que ni les ONG ni les médias ne peuvent combler à eux seuls dans des zones souvent inaccessibles. Le premier trimestre 2022 avait par exemple enregistré 812 cas documentés de violations, soit une hausse de 151 % sur un trimestre, des séries qui n’existent plus sous cette forme systématique.
L’isolement diplomatique s’approfondit
La junte n’a pas répondu formellement au rapport. Le ministère malien de la Justice, sollicité dans le cadre du droit de réponse habituel d’HRW, n’a pas réagi. Ce silence s’inscrit dans un schéma désormais établi : lors de rapports antérieurs, c’est le ministère des Affaires étrangères qui avait pris la plume pour accuser l’ONG de mener des « enquêtes biaisées », sans s’engager sur les faits documentés.
Au plan régional, les attaques du 25 avril ont suscité des condamnations formelles de la CEDEAO, qui a qualifié les événements de « menace pour la paix et la stabilité régionale » et appelé à une mobilisation collective. Mais l’organisation reste politiquement distante d’un régime qui a rompu les amarres avec ses partenaires traditionnels pour rejoindre la Confédération des États du Sahel avec le Niger et le Burkina Faso. Comme le note une analyse de mai 2026 du PRAME, la junte a successivement écarté la France, la MINUSMA et la CEDEAO, et se retrouve désormais dans une dépendance accrue vis-à-vis de Moscou à un moment où ses gains militaires sont les plus fragiles.
Le Haut-Commissaire aux droits de l’homme Volker Türk avait, le 15 juin, alerté sur les violations dans le Sahel central, donc avant la publication du rapport, sans que cette mise en garde ait débouché sur un mécanisme concret. La trajectoire institutionnelle n’est pas sans précédents : la commission d’enquête onusienne sur le massacre de Moura en 2022, conduite par la MINUSMA, avait produit un rapport qualifiant les exactions de potentiels crimes de guerre, sans que des poursuites nationales crédibles s’ensuivent.
Gains sécuritaires fragiles, coût humanitaire durable
L’équation stratégique de la junte est désormais exposée dans toute sa contradiction. D’un côté, les FAMa et l’Africa Corps ont maintenu une pression militaire sur le terrain, au prix d’une augmentation documentée des pertes civiles. De l’autre, les groupes armés non étatiques ont démontré leur capacité à frapper au cœur du dispositif gouvernemental, à étrangler économiquement la capitale par des blocus répétés et à reprendre des positions que Bamako pensait avoir consolidées.
La question qui se pose désormais aux décideurs, aux diplomates et aux organisations multilatérales n’est pas seulement celle de la responsabilité des exactions passées. C’est celle de la viabilité d’une stratégie sécuritaire qui, en l’absence de tout mécanisme de redevabilité crédible et de solution politique inclusive, semble condamnée à reproduire indéfiniment le cycle qu’elle prétend briser.
Sources
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Mali : « Les belligérants commettent à nouveau de graves exactions », dénonce Human Rights Watch — RFI / David Baché, 29 juin 2026
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Rapport mondial 2026 – Mali, Human Rights Watch — HRW, 2026
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Mali : les attaques du 25 avril 2026 — contexte et analyse — PRAME / Hiba Naciri, mai 2026
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Les attaques au Mali : dégradation sécuritaire — Africa Center for Strategic Studies, 2026
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Au Mali, pénurie de carburant après un mois de blocus par les groupes djihadistes — Le Monde, octobre 2025
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Burkina Faso : les frappes de drones contre des civils constituent des crimes de guerre apparents — Human Rights Watch / ReliefWeb, janvier 2024
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Attaques d’avril 2026 au Mali — analyse des limites de la stratégie sécuritaire — The Conversation, mai 2026
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Inquiétudes de l’ONU sur les droits humains au Mali — Deutsche Welle, 2026
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La MINUSMA à la croisée des chemins — International Crisis Group