État-major général libyen : la militarisation sécuritaire comme substitut à la réforme institutionnelle

La rédaction

juillet 2, 2026

La police militaire libyenne vient de déployer un plan de sécurité global dans la région ouest du pays, articulé autour de points de contrôle fixes et de patrouilles coordonnées avec l’état-major général. Ce dispositif, présenté comme un outil de discipline et d’efficacité, révèle en creux les fragilités structurelles d’un appareil sécuritaire qui n’a toujours pas achevé sa reconstruction institutionnelle. Il illustre une dynamique plus large : face à l’absence d’institutions civiles unifiées, c’est la militarisation qui comble le vide de gouvernance.

Un dispositif opérationnel à portée symbolique

Le plan annoncé par la police militaire libyenne repose sur trois piliers : l’installation de points de contrôle fixes, l’organisation de patrouilles régulières sur le terrain et une coordination renforcée avec l’état-major général. L’encadrement de la circulation des convois militaires constitue l’un des objectifs opérationnels explicitement mentionnés. Le plan cible spécifiquement la région ouest, zone qui concentre les principaux enjeux politiques et militaires du pays depuis 2011.

Sur le plan technique, la logique est cohérente. Le contrôle des flux de convois militaires répond à un besoin réel dans un territoire où la multiplicité des acteurs armés rend toute coordination incertaine. La coordination avec l’état-major général vise à réinsérer ces opérations dans une chaîne de commandement formelle, signal d’une volonté d’institutionnalisation au moins partielle.

Mais la portée de ce dispositif dépasse le seul registre opérationnel. En s’affichant comme le bras exécutif de l’état-major général dans l’ouest du pays, la police militaire revendique une autorité sur un espace où cohabitent des dizaines de groupes armés aux allégeances fluctuantes. C’est précisément cette revendication d’autorité plus que l’efficacité immédiate du dispositif qui confère à l’annonce sa valeur politique.

Un héritage institutionnel profondément fragmenté

Pour mesurer l’ambition réelle du plan, il faut replacer la police militaire dans son histoire. Sous Kadhafi, elle s’inscrivait dans une architecture coercitive à plusieurs étages : armée régulière, comités révolutionnaires, garde jamahiriyenne. Ses fonctions — discipline interne, sécurité des installations, filtrage des personnels — étaient celles d’un organe de contrôle au service du régime autant que de l’institution militaire. Après 2011, cette architecture s’est effondrée. Les fonctions traditionnellement dévolues à la police militaire ont été absorbées ou supplantées par une constellation de brigades révolutionnaires, de forces spéciales ad hoc et de milices intégrées à des ministères sans en partager la discipline.

Le rapport du Sénat français sur la Libye avait déjà documenté cette confusion structurelle : des groupes présentés comme forces de sécurité publique fonctionnaient en réalité comme des centres de financement de milices armées, avec des unités formellement rattachées à l’armée nationale ou aux garde-côtes, mais obéissant d’abord à leurs commandants directs. Ce diagnostic n’a pas fondamentalement changé.

Les rapports du Small Arms Survey, notamment ses études récentes sur l’économie politique des groupes armés en Libye, montrent comment certaines factions à l’image de la Stability Support Apparatus à Tripoli ont consolidé leur emprise non seulement militaire, mais également économique et politique sur des territoires entiers. Dans ce contexte, la police militaire ne part pas d’une page blanche : elle tente de se réinsérer dans un espace déjà structuré par d’autres acteurs armés.

La militarisation comme réponse aux déficits de gouvernance

L’expérience comparée invite à la prudence quant aux effets à long terme de ce type de dispositif. Les analyses portant sur l’Irak post-2003 sont éclairantes à cet égard. Selon l’IRSEM, la multiplication des points de contrôle intérieurs dans ce pays a produit des effets ambivalents : amélioration ponctuelle du contrôle territorial à court terme, mais dépendance accrue à des milices et supplétifs locaux à moyen terme, et affaiblissement de la professionnalisation des forces nationales sur la durée. Le risque d’un « État seulement militaire » qui contrôle physiquement le terrain sans parvenir à consolider une administration sécuritaire neutre et autonome est documenté dans plusieurs contextes post-conflictuels.

La Libye n’échappe pas à cette logique. L’absence de programme de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) opérationnel en constitue le révélateur le plus net. Comme le note une étude publiée dans la revue ADF, les efforts DDR en Libye sont « essentiellement en suspens depuis 2015 » et le pays ne dispose toujours pas de réforme du secteur de la sécurité au sens institutionnel du terme. Dans ce vide, la militarisation des dispositifs de maintien de l’ordre points de contrôle, patrouilles militaires, coordination d’état-major devient la réponse de substitution à une réforme de fond que les divisions politiques rendent inaccessible.

Du côté du Gouvernement d’union nationale (GNU) de Dbeibah, la ligne politique observable depuis 2021 reflète cette même logique. Plutôt qu’une réforme structurelle de la chaîne de commandement, le GNU a privilégié la cooptation de milices dans des opérations conjointes ou des structures para-étatiques. Le journal Orient XXI a décrit cette stratégie comme une tentative de Dbeibah de devenir « le Haftar de l’Ouest », c’est-à-dire de constituer un bloc sécuritaire unifié sous contrôle exécutif sans nécessairement passer par une réforme institutionnelle transparente. Le plan de la police militaire s’inscrit dans cette continuité.

Ce que révèle la coordination avec l’état-major général

L’élément le plus significatif du dispositif annoncé n’est peut-être pas la nature des mesures points de contrôle et patrouilles sont des outils banals mais l’insistance mise sur la coordination avec l’état-major général. Cette coordination renvoie à une question centrale : de quel état-major s’agit-il, et quelle est son autorité réelle sur les forces déployées dans l’ouest du pays ?

La Libye demeure structurellement bicéphale. L’état-major général associé au GNU à Tripoli et l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar à Benghazi revendiquent chacun une légitimité nationale que l’autre conteste. Dans ce cadre, une « coordination renforcée avec l’état-major général » dans l’ouest du pays est, à tout le moins, une affirmation de souveraineté institutionnelle sur une zone disputée. Elle ne garantit en rien une chaîne de commandement effective sur l’ensemble des acteurs armés présents.

L’évaluation stratégique 2024 de la mission européenne EUBAM Libya est sans ambiguïté sur ce point : les institutions de sécurité libyennes restent « fragmentées », « partiellement capturées par des groupes armés » et marquées par un « grave manque de coordination » entre services. Malgré quinze activités de formation menées en 2024 pour 232 participants libyens, la mission juge que les capacités demeurent « considérablement insuffisantes » en matière de lutte contre le terrorisme et de gestion intégrée des frontières. Le budget de près de 52 millions d’euros alloué à la prolongation du mandat d’EUBAM jusqu’en 2027 témoigne moins d’une dynamique de succès que de la persistance d’une dépendance structurelle à l’appui international.

Entre normalisation apparente et impasse politique

Le plan de sécurité de la police militaire libyenne dans l’ouest du pays peut se lire de deux manières simultanément valides. C’est d’abord un signal de normalisation institutionnelle : une force rattachée à l’état-major général affirme sa présence opérationnelle selon des procédures formalisées, ce qui tranche avec la fragmentation chaotique des années 2012-2016. C’est aussi, en creux, l’aveu d’une impasse : en l’absence de réforme du secteur de la sécurité, de processus DDR effectif et de règlement politique entre les deux pôles de pouvoir libyen, la militarisation des espaces publics reste le seul outil disponible pour affirmer une autorité que les institutions civiles ne parviennent pas à exercer.

La question qui se pose désormais est de savoir si ce type de dispositif peut, à terme, contribuer à reconstruire la confiance entre des forces armées fragmentées et des populations qui ont appris à se méfier de toute présence armée ou s’il ne fait que consolider un ordre hybride où le contrôle du territoire remplace durablement la légitimité de l’État.

Sources