L’adoption à l’unanimité, le 20 juin 2026, d’une loi portant libertés religieuses par l’Assemblée législative du Peuple du Burkina Faso a relancé le débat sur les limites entre lutte antiterroriste et restriction des libertés fondamentales. Présenté comme un outil de prévention de l’extrémisme, ce texte intervient quelques semaines à peine après l’arrestation d’un imam sunnite influent et la fermeture temporaire de la grande mosquée de Ouagadougou. Deux épisodes qui ont cristallisé les tensions entre le régime militaire d’Ibrahim Traoré et une partie de la société civile.
Un texte aux dispositions très encadrantes
La loi, approuvée en conseil des ministres dès mars 2026 avant son adoption parlementaire, impose un cadre réglementaire inédit aux organisations religieuses opérant sur le territoire burkinabè. Trois dispositions méritent une attention particulière.
Premièrement, toute association ou communauté religieuse doit désormais être affiliée à une faîtière religieuse reconnue par l’État et domicilier ses comptes à la Banque des Dépôts du Trésor. Cette mesure de traçabilité financière donne aux autorités un levier de contrôle direct sur les flux économiques des organisations cultuelles, y compris les plus modestes. Deuxièmement, les prédicateurs résidant à l’étranger devront obtenir une autorisation préalable avant toute activité religieuse au Burkina Faso, une disposition qui vise explicitement les influences extérieures et notamment les financements en provenance du Golfe persique, régulièrement évoqués dans les discours officiels sans être toujours documentés. Troisièmement, le texte interdit l’érection d’édifices religieux dans les services publics, à l’exception notable des casernes, des prisons et des établissements de santé, une exemption dont la logique reste peu explicitée.
Le ministre de l’Administration territoriale, Emile Zerbo, a justifié l’ensemble du dispositif en une formule lapidaire : « Le texte de loi lutte contre les dérives extrémistes. » Selon Minute.bf, qui a publié une analyse détaillée du contenu de la loi, ce cadrage officiel a été repris sans nuance lors des débats à l’Assemblée législative, instance non élue constituée depuis la prise du pouvoir par la junte en septembre 2022.
L’arrestation de l’imam Kindo, détonateur d’une crise latente
L’élément déclencheur de la crise actuelle remonte au 26 mai 2026. Ce jour-là, l’imam Mohamed Ishaq Kindo, figure de proue de la communauté sunnite burkinabè, a été interpellé à Ouagadougou par des policiers et des militaires cagoulés, selon Deutsche Welle. Son arrestation est intervenue deux jours après qu’il eut publiquement critiqué le projet de loi sur les lieux de culte alors en discussion. La Fédération des associations islamiques du Burkina a indiqué que les motifs de l’interpellation « ne lui avaient pas encore été officiellement communiqués ». À ce jour, selon BBC Afrique, aucune réaction officielle n’a été émise concernant son statut juridique inculpé, en détention provisoire ou libéré.
Le 28 mai, la grande mosquée sunnite de Ouagadougou a été fermée temporairement pour « risques de troubles à l’ordre public » une première depuis les années 1990. Les manifestations qui ont suivi ont été réprimées par les forces de l’ordre. L’enchaînement des événements, critique publique, arrestation, fermeture du lieu de culte dessine une séquence difficile à lire autrement que comme un message adressé aux acteurs religieux tentés de s’opposer aux orientations du régime.
Une tendance régionale, mais un cas burkinabè singulier
Le Burkina Faso n’est pas isolé dans cette dynamique. Au Mali voisin, le Conseil des ministres a adopté en mars 2026 un décret encadrant le suivi et le contrôle administratif des associations et fondations, potentiellement applicable aux structures religieuses, suivi d’un avant-projet de loi sur les libertés religieuses adopté en mai 2026. La convergence des agendas législatifs entre Bamako et Ouagadougou, deux pays membres de l’Alliance des États du Sahel, en rupture avec la CEDEAO interroge sur l’existence d’un modèle partagé de régulation du religieux sous régime militaire.
Ce qui distingue le cas burkinabè est cependant son contexte sécuritaire immédiat et la profondeur historique des tensions entre l’État et la communauté sunnite. Sous Blaise Compaoré déjà, l’État intervenait dans la gouvernance des instances islamiques, notamment à travers la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB), pour maintenir une relation de dépendance entre autorités religieuses et pouvoir politique. Les attentats de 2016 et la montée du jihadisme sous la présidence de Roch Marc Christian Kaboré ont ensuite aggravé la méfiance sécuritaire envers certains courants perçus comme rigoristes, les sunnites se trouvant exposés à une association stigmatisante avec l’extrémisme.
Le paradoxe sécuritaire : quand la répression alimente l’insécurité
L’argument officiel qui justifie la loi repose sur une logique de prévention : réguler les prédicateurs étrangers et contrôler le financement des organisations religieuses pour assécher les vecteurs d’endoctrinement. Mais cette approche entre en tension avec les enseignements des analystes spécialisés sur la dynamique du recrutement jihadiste au Sahel.
Le Crisis Group avertit qu’armer des civils au Burkina Faso, via les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP) — se fait « au prix de la cohésion sociale », en renforçant les clivages locaux dont les groupes armés tirent avantage. Human Rights Watch a documenté 33 incidents imputés à l’armée burkinabè et aux VDP entre janvier 2023 et avril 2025, ayant causé la mort d’au moins 1 255 civils, dont 193 enfants. Ces chiffres, contestés par Ouagadougou, suggèrent que la brutalisation du conflit interne peut elle-même produire les griefs qui alimentent le recrutement djihadiste, un mécanisme bien identifié dans la littérature spécialisée, même si un lien causal direct reste difficile à établir quantitativement.
Sur le plan budgétaire, la priorité accordée à l’effort de guerre est manifeste : en 2024, le budget alloué à la défense atteignait environ 1,09 milliard de dollars, soit approximativement 17 % des dépenses publiques totales et près de 4,7 % du PIB. Par comparaison, les dépenses d’éducation représentaient en 2023 environ 20 % du budget, et celles de la santé moins de 9 %. L’équation est connue : un État qui investit massivement dans l’appareil coercitif tout en limitant les services publics et les libertés civiles court le risque d’approfondir la fracture entre la population et ses institutions.
La confiance en question
La loi sur les libertés religieuses, prise isolément, pourrait n’être qu’un instrument technique de régulation. Replacée dans la séquence, arrestation d’un imam critique, fermeture d’une mosquée, adoption d’un texte à l’unanimité par une assemblée non élue, elle prend une tout autre signification aux yeux d’une partie de la population. Le régime Traoré, qui a fait de la souveraineté et de la lutte contre le terrorisme les piliers de sa légitimité, se trouve confronté à un paradoxe : plus il resserre l’étau sur les acteurs religieux et les opposants, plus il risque d’éroder la coopération populaire dont dépend toute stratégie contre-insurrectionnelle efficace.
La question n’est pas tant de savoir si la loi est constitutionnellement recevable, dans un régime de transition militaire, la discussion juridique est largement théorique,mais de mesurer ses effets sur le tissu de confiance entre l’État et les communautés. Dans un pays où plus de 60 % de la population est musulmane et où la légitimité du régime repose en partie sur le soutien des populations rurales, aliéner la communauté sunnite sans offrir en retour de résultats sécuritaires tangibles pourrait s’avérer une erreur stratégique autant qu’une dérive autoritaire.
Sources
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Burkina : Voici ce que dit la loi sur les libertés religieuses — Minute.bf, juin 2026
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Interpellation du prédicateur sunnite : les militaires veulent faire taire la critique — Deutsche Welle, mai 2026
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Arrestation de l’imam Kindo à Ouagadougou — BBC Afrique, mai 2026
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Burkina Faso : armer les civils au prix de la cohésion sociale — Crisis Group, rapport n°313
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La nouvelle approche militaire des autorités burkinabè est-elle risquée ? — ISS Africa
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Décret n°2026-0150/PT-RM sur le suivi et contrôle administratif des associations — Journal officiel du Mali, mars 2026
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Dépenses publiques du Burkina Faso par secteur — CountryEconomy (données 2023-2024)