Cinquante-neuf morts en Côte d’Ivoire, des dizaines de milliers de déplacés à Abidjan, des quartiers entiers rasés par les bulldozers ou emportés par les eaux. L’annonce par le gouvernement ivoirien de 12 000 logements sociaux et de deux sites de relogement d’urgence sonne comme un aveu : les métropoles d’Afrique de l’Ouest sont désormais en première ligne d’une crise climatique et urbaine dont les ressorts sont structurels, et dont les réponses institutionnelles peinent à suivre le rythme.
Une vulnérabilité construite, pas seulement subie
Le drame ivoirien n’est pas un accident de la nature. Il est le produit d’une combinaison documentée : urbanisation accélérée, déficit de planification, pression foncière extrême et intensification des épisodes pluviaux. À Abidjan, une étude de cartographie des zones inondées lors de la crue du 20 juin 2020 estimait qu’environ 64 877 personnes avaient été directement affectées dans les seules zones urbaines inondées du district ce jour-là. Ce chiffre, qui constitue un minimum documenté pour un épisode unique, illustre l’ampleur d’une exposition qui progresse avec chaque nouvelle saison des pluies.
Les travaux scientifiques sur l’occupation des zones à risques dans le district d’Abidjan montrent une densification rapide des bas-fonds, des talwegs et des versants instables par des quartiers précaires et des lotissements informels. La dynamique est auto-entretenue : la rareté du foncier sécurisé pousse les ménages à revenus modestes vers des zones exposées, que les opérations de déguerpissement finissent par libérer — avant qu’elles ne se repeuplent.
Les déguerpissements, précisément, constituent l’autre face du problème. Depuis au moins les années 2000, Abidjan les pratique comme instrument récurrent de régulation de l’espace urbain. Les vagues récentes ont touché plusieurs dizaines de milliers d’habitants selon les reportages de terrain, le gouvernement ayant lui-même évoqué un programme visant à reloger plus de 16 000 personnes dès 2026, avec une indemnité de 250 000 FCFA par ménage affecté. Ces chiffres révèlent l’ampleur d’un cycle — expulsion, errance, réinstallation dans des zones à risque, nouvelle catastrophe — que l’annonce des 12 000 logements sociaux entend interrompre sans que rien ne garantisse qu’elle y parvienne.
Lagos, Dakar, Cotonou : une vulnérabilité régionale partagée
Le cas ivoirien n’est pas isolé. Selon Le Monde, les inondations de 2022 au Nigeria avaient causé plus de 500 morts et 1,4 million de déplacés à l’échelle nationale. Lagos, ville la plus peuplée du continent, cumule les facteurs de risque : artificialisation des sols, constructions illégales en zones inondables, réseau de drainage saturé. Une étude sur les contraventions urbanistiques dans la métropole nigériane établissait que près de 48,8 % des cas d’inondation recensés dans les rues étudiées étaient directement liés aux constructions édifiées le long des canaux et des plaines inondables.
La Banque mondiale a, de son côté, estimé que les inondations coûtent à la seule côte de l’Afrique de l’Ouest — Bénin, Côte d’Ivoire, Sénégal et Togo confondus — environ 1,45 milliard de dollars par an, dans le cadre d’un coût total de dégradation du littoral estimé à 3,8 milliards de dollars annuels, soit 5,3 % du PIB combiné de ces quatre pays. Pour le Sénégal seul, les dommages moyens annuels liés aux inondations atteignent environ 78 à 79 millions de dollars, soit 0,2 % du PIB — une ponction régulière sur des économies déjà sous tension.
Le facteur aggravant tient à la trajectoire démographique. Ces métropoles concentrent des millions d’habitants en croissance rapide, dans des contextes où la planification urbaine n’a jamais vraiment rattrapé son retard. Le factsheet régional du GIEC sur l’Afrique de l’Ouest souligne que Lagos, Dakar, Niamey et Kano figurent parmi les villes les plus exposées de la région, combinant effets de l’îlot de chaleur urbain, montée des eaux marines et intensification des épisodes pluviaux extrêmes.
L’arsenal institutionnel régional : cadres solides, mise en œuvre lacunaire
Face à cette réalité, les architectures institutionnelles régionales existent — sur le papier. La CEDEAO a formellement adopté en novembre 2024 une Stratégie régionale de résilience 2024–2050, articulée autour de quatre axes : gouvernance inclusive, stabilité économique, inclusion sociale et résilience environnementale. Ce texte institutionnalise explicitement l’adaptation de programmes continentaux de résilience urbaine aux besoins spécifiques de la région ouest-africaine.
La Stratégie climatique régionale de la CEDEAO et son plan d’action 2022–2030 prévoit quant à elle des mécanismes de gestion des risques de catastrophe intégrant davantage l’adaptation, avec des synergies articulées autour des quatre priorités du Cadre de Sendai. Un plan d’action GRC a par ailleurs été révisé pour renforcer la gestion durable à base communautaire, applicable aux populations urbaines exposées.
Mais le fossé entre la doctrine et la mise en œuvre est béant. Le cas sénégalais illustre crûment les limites des programmes d’État. Le programme des 100 000 logements sociaux, lancé en 2019 sous la présidence de Macky Sall avec une ambition sur cinq ans, n’avait abouti, selon des enquêtes journalistiques convergentes, qu’à moins de 2 000 logements construits — dont une partie bloquée par des conflits fonciers ou l’absence de voies d’accès. Une évaluation à mi-parcours pointait l’indisponibilité du foncier, l’insuffisance du financement des promoteurs et la non-application des exonérations fiscales prévues. Un expert de l’ONU-Habitat avait qualifié le programme de « non durable » dans sa conception même. L’annonce ivoirienne des 12 000 logements devra impérativement tirer les leçons de cet écueil sénégalais pour ne pas reproduire la même trajectoire.
La gouvernance urbaine du risque, parent pauvre des politiques publiques
Ce que révèlent ces crises répétées, c’est moins une carence de ressources brutes qu’un déficit structurel de gouvernance urbaine du risque. À Lagos, malgré la construction de 69 km de drains secondaires en béton, le dragage de 32 rivières et la mise en place d’un bureau dédié à la résilience, les chercheurs concluent que la ville reste structurellement vulnérable en raison de l’urbanisation non planifiée et du mauvais entretien des ouvrages. L’effort d’infrastructure ne suffit pas lorsque les pratiques d’occupation du sol continuent d’exposer de nouvelles populations aux mêmes risques.
L’IIED et l’IRD, dans leurs travaux récents sur la vulnérabilité climatique des villes africaines, convergent sur un même diagnostic : la difficulté des municipalités à intégrer les risques climatiques dans la planification urbaine et l’habitat, le manque de capacités techniques pour développer des projets résilients et accéder aux financements climatiques internationaux. Ce dernier point est décisif. Les villes d’Afrique de l’Ouest n’ont généralement pas la surface financière pour mobiliser seules les ressources nécessaires aux infrastructures de résilience. Les mécanismes régionaux CEDEAO–UEMOA, aussi bien construits soient-ils sur le plan normatif, ne se substituent pas à des capacités municipales que des années de sous-investissement ont laissées exsangues.
Des réponses d’urgence ne font pas une politique climatique
L’annonce ivoirienne des 12 000 logements sociaux et des deux sites de relogement répond à l’urgence visible : des morts, des familles sans toit, une pression politique intenable. Mais une politique de gestion des risques climatiques dans les métropoles ouest-africaines ne peut se résumer à une succession de réponses d’urgence. Elle implique une cartographie rigoureuse des zones exposées, une réforme de la gouvernance foncière, des budgets municipaux à la hauteur des enjeux d’infrastructure, et une coordination régionale qui dépasse les déclarations d’intention.
La question qui se pose désormais aux décideurs, aux bailleurs de fonds et aux institutions régionales est celle de la continuité : comment transformer des annonces de crise en politiques urbaines durables, dans des contextes où la prochaine saison des pluies ne laissera pas de délai ?
Sources
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En Afrique, des inondations inédites aggravées par le changement climatique — Le Monde, octobre 2024
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The Cost of Coastal Zone Degradation in West Africa — Banque mondiale, 2019
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CEDEAO : les ministres adoptent une stratégie pionnière pour la résilience en Afrique de l’Ouest — PNUD, novembre 2024
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Stratégie climatique régionale de la CEDEAO et plan d’action 2022–2030 — Climate & Clean Air Coalition
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Occupation des zones à risques d’inondation dans le district d’Abidjan — Revue VertigO, OpenEdition
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IPCC Regional Factsheet – West Africa — GIEC / CDKN, 2022
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Projet 100 000 logements – Évaluation à mi-parcours — Document d’analyse interne, Scribd
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Diagnostic du financement des risques climatiques au Sénégal — Financial Protection Forum / Banque mondiale
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Déguerpissements à Abidjan : des milliers d’habitants déplacés — Afrik.com, 2026
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Note de diagnostic : Habitat durable et résilient en Afrique — Climate Chance Observatoire