Côte d’Ivoire : six mois pour éradiquer l’orpaillage illégal, pari réaliste ou promesse de plus ?

La rédaction

septembre 8, 2026

À Yamoussoukro, du 3 au 5 septembre 2026, les préfets de région ivoiriens ont pris un engagement solennel : éradiquer l’orpaillage illégal de leurs circonscriptions dans un délai de six mois. Un objectif affiché avec une détermination nouvelle, après cinq ans d’opérations qui ont démontré autant la capacité de l’État à frapper qu’à voir les réseaux se reconstituer. La question qui s’impose n’est pas celle de la volonté politique elle est réelle mais celle de la durabilité d’un modèle répressif face à un phénomène structurellement transfrontalier.

Un bilan opérationnel impressionnant, mais provisoire

Les chiffres produits par le Conseil national de sécurité ivoirien à fin juillet 2026 sont sans ambiguïté : plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal démantelés depuis 2021, 4 474 personnes déférées devant la justice, plus de 960 millions de francs CFA saisis et environ 136 kg d’or confisqués. Des chiffres qui témoignent d’un effort soutenu et d’une montée en puissance des dispositifs répressifs depuis la création de ce cadre institutionnel.

Pourtant, l’atelier de Yamoussoukro n’aurait pas eu lieu si le problème avait été résolu. La persistance du phénomène, notamment dans les zones frontalières, révèle une limite structurelle : la capacité de résilience spatiale des exploitants clandestins est élevée. Les sites démantelés sont rapidement réoccupés, parfois en quelques semaines, par des opérateurs qui déplacent simplement leurs activités vers des zones moins surveillées. Ce n’est pas une hypothèse analytique : c’est le constat que dressent, implicitement, les autorités elles-mêmes en convoquant un nouvel atelier national après cinq ans d’opérations.

L’histoire ivoirienne de la lutte contre l’orpaillage illégal est d’ailleurs plus longue qu’on ne le présente parfois. Avant 2021, l’État avait déjà mis en œuvre un Programme national de rationalisation de l’orpaillage entre 2013 et 2016, financé à hauteur de 2,3 milliards de FCFA, suivi de la création en 2018 d’une Brigade de répression des infractions au code minier. En 2019, les résultats officiels faisaient état de 222 sites déguerpis et 139 personnes interpellées. Des chiffres déjà présentés comme des signaux de fermeté et pourtant insuffisants pour enrayer durablement le phénomène.

La dimension transfrontalière, angle mort des plans nationaux

L’un des enseignements les plus saillants du bilan 2021-2026 tient dans la composition des personnes déférées : 65 % étaient des ressortissants étrangers. Les données disponibles indiquent que les Burkinabè constituent la nationalité étrangère la plus représentée parmi les interpellés, suivis des Maliens, des Ghanéens et, dans une moindre mesure, des ressortissants chinois. Ce profil démographique n’est pas anecdotique : il signifie que les flux humains alimentant l’orpaillage illégal en Côte d’Ivoire obéissent à des dynamiques régionales que les opérations de terrain nationales, aussi intenses soient-elles, ne peuvent neutraliser seules.

C’est précisément là que réside la limite principale de l’engagement pris à Yamoussoukro. Un préfet de l’Indénié-Djuablin peut déployer des drones, coordonner ses forces de sécurité et interpeller des orpailleurs. Mais si les filières de recrutement, de financement et d’écoulement de l’or restent actives de l’autre côté des frontières, l’effet de la pression nationale sera toujours partiel et temporaire.

L’expérience ghanéenne illustre cette limite avec une clarté particulière. L’opération Vanguard, lancée en 2017 contre le galamsey terme local désignant l’orpaillage clandestin , a produit des résultats opérationnels réels : plus de 1 600 arrestations dès la première année, destruction de milliers d’équipements, réduction temporaire de la pression sur certains cours d’eau. Mais le taux de condamnation n’a jamais dépassé 10 % des arrestations, les sites ont été réoccupés dès que la pression militaire s’est relâchée, et l’opération a finalement été suspendue en mai 2021 sans avoir résolu le problème de fond.

Drones et coordination : des outils nécessaires mais insuffisants

Le nouveau dispositif ivoirien mise sur plusieurs leviers techniques et institutionnels. Kouadio Kouassi Eugène, préfet de l’Indénié-Djuablin, en a décrit le principe lors de l’atelier : « Pour prévenir ce phénomène, un dispositif de surveillance par drones a été mis en place. Ces appareils survolent le département au moins une fois par semaine afin de détecter toute nouvelle installation et de faire remonter rapidement les informations aux autorités. » Ce dispositif s’inscrit dans un effort plus large : le ministère des Mines avait déjà doté les directions régionales de 30 drones de surveillance en 2025, avec pour objectif de cartographier les zones à risque et de détecter les exploitations clandestines en temps quasi réel.

L’évaluation que font les chercheurs spécialisés de ces dispositifs est nuancée. Les drones améliorent indéniablement la détection et réduisent les délais d’alerte. Dans le parc de la Comoé, leur usage combiné avec des ULM et un centre de contrôle a permis des réductions notables du braconnage et de l’orpaillage clandestin. Mais les spécialistes insistent : l’efficacité réelle dépend de ce qui suit le signal d’alerte. Si la chaîne d’intervention forces de sécurité, justice, administration ne traduit pas l’information en action rapide, la surveillance aérienne reste un outil de documentation, pas d’éradication.

La coordination interministérielle, présentée comme l’autre pilier du nouveau plan, souffre des mêmes limites structurelles que dans d’autres contextes africains : fragmentation institutionnelle, chevauchement de compétences entre ministères des Mines, de l’Intérieur, de l’Environnement et de la Défense, et difficulté à maintenir dans la durée un engagement coordonné qui exige des ressources humaines et financières. L’État ivoirien a investi plus de 15 milliards de francs CFA dans les opérations anti-orpaillage depuis 2021 une enveloppe globale substantielle, mais dont aucun détail budgétaire annuel ni aucune allocation spécifique pour les nouvelles opérations n’ont été rendus publics à l’issue de l’atelier de septembre 2026.

Une ambition régionale qui cherche encore sa concrétisation

La Côte d’Ivoire ne mise pas uniquement sur l’action nationale. En marge de la COP17 sur la désertification, Abidjan a lancé une coalition africaine contre la dégradation des terres et la pollution liées à l’exploitation minière artisanale illégale, dont elle est le pays porteur et chef de file. Les engagements annoncés sont substantiels : renforcement de la coopération transfrontalière, partage de renseignements, harmonisation des politiques et des mécanismes d’application de la loi, mise en place d’une plateforme géospatiale commune.

Parallèlement, l’Abidjan Legacy Program, lancé en février 2026 avec le soutien de la CEDEAO, vise à restaurer 4 500 hectares de terres dégradées par l’orpaillage illégal d’ici 2030. Un projet de cartographie et de réhabilitation a déjà été lancé à Daoukro. Le programme global est présenté comme une initiative de 1,5 milliard de dollars sur cinq ans une dimension financière qui contraste avec l’absence d’enveloppes nationales dédiées aux nouvelles opérations de surveillance.

Ces initiatives régionales vont dans le bon sens analytique : la mobilité des réseaux d’orpaillage illégal appelle une réponse de même nature. Mais la liste complète des pays effectivement engagés dans la coalition n’a pas été rendue publique au moment du lancement, et la distance entre les engagements proclamés en marge d’une COP et leur traduction opérationnelle concrète protocoles d’échange de renseignements, procédures judiciaires communes, extraditions reste, pour l’instant, difficile à mesurer.

Six mois : un horizon politique plus qu’une prévision technique

L’engagement de six mois pris par les préfets à Yamoussoukro s’inscrit dans une logique politique compréhensible : fixer une échéance mobilise les acteurs, crée une responsabilité visible et signale la détermination des autorités. Mais au regard des cycles observés dans l’histoire ivoirienne de la lutte anti-orpaillage et dans les expériences comparables en Afrique de l’Ouest, ce délai paraît davantage comme un horizon de pression managériale que comme une prévision technique fondée sur une analyse des dynamiques à l’œuvre.

Éradiquer l’orpaillage illégal transfrontalier en Afrique de l’Ouest suppose d’agir simultanément sur au moins trois fronts que six mois ne permettront pas de traiter en profondeur : tarir les filières de financement et d’organisation des réseaux ce que l’atelier a évoqué à travers un mécanisme dénommé AFEMA, créer des alternatives économiques crédibles pour les populations locales tentées par l’orpaillage de subsistance, et ancrer une coopération régionale opérationnelle avec les pays sources des flux migratoires illicites. Sur ces trois fronts, les instruments annoncés restent embryonnaires ou insuffisamment dotés.

La vraie question, six mois après l’atelier de Yamoussoukro, sera donc moins de savoir si l’éradication a été obtenue elle ne l’aura vraisemblablement pas été que de mesurer si le nouveau dispositif a réussi à briser le cycle de réoccupation des sites et à construire les bases d’une coopération régionale effective. Ce serait déjà, en soi, un progrès substantiel.

Sources