AELP phase 2 : onze bourses interconnectées, mais la liquidité reste le vrai défi pour la BRVM

La rédaction

juillet 6, 2026

Le lancement officiel de la phase 2 du Projet d’Interconnexion des Bourses Africaines (AELP) à Dar-es-Salaam marque une étape symbolique dans la construction d’un espace financier continental. Quatre nouvelles places rejoignent les sept fondatrices, portant à onze le nombre de marchés interconnectés. Pour la BRVM, déjà membre depuis novembre 2022, l’enjeu n’est plus l’adhésion au réseau, mais sa capacité à en tirer une liquidité tangible.

Un réseau qui s’élargit, une ambition qui se précise

C’est lors du séminaire annuel BAFM de l’Association des Bourses Africaines (ASEA) que la phase 2 de l’AELP a été officiellement lancée. Botswana Stock Exchange, Eswatini Stock Exchange, Ghana Stock Exchange et Uganda Securities Exchange intègrent désormais un réseau qui mobilise plus de 50 courtiers en valeurs mobilières pour l’exécution de transactions transfrontalières en monnaies locales.

Pierre Célestin Rwabukumba, président de l’ASEA, a tenu à « saluer la collaboration étroite et le travail remarquable des équipes techniques et des bourses participantes qui ont rendu l’opérationnalisation de ce réseau élargi possible ». Le ton est institutionnel, mais l’enjeu est concret : en deux ans, le projet est passé de sept à onze membres, avec une architecture copilotée par la Banque Africaine de Développement (BAD), qui a engagé plus de 70 millions de dollars via son Fonds fiduciaire pour le développement des marchés de capitaux (CMDTF) sur la période 2023-2025, couvrant notamment l’AELP.

Pour la BRVM, cinq sociétés de gestion et d’intermédiation (SGI) participent au dispositif : BOA Capital Securities, CORIS Bourse, CGF Bourse, FGI Bourse et Société Générale Capital Securities. Ce sont ces structures qui, en pratique, servent de points d’entrée aux investisseurs de la zone UEMOA souhaitant accéder à des titres cotés sur les autres places du réseau.

La BRVM dans l’AELP : un positionnement renforcé mais asymétrique

La place régionale de l’UEMOA affiche une capitalisation boursière des actions de 12 070 milliards FCFA en juin 2025, pour une capitalisation globale (actions et obligations) de 22 516 milliards FCFA, soit environ 17 % du PIB de l’UEMOA. La progression est notable : +19,76 % entre décembre 2024 et juin 2025, après un record historique à 10 059 milliards FCFA en décembre 2024. Sur cinq ans, la performance cumulée du marché des actions atteint +176 %.

Ces chiffres sont impressionnants dans le contexte régional, mais ils s’accompagnent d’une réalité plus nuancée : le volume quotidien de transactions reste modeste, oscillant généralement entre 10 et 15 milliards FCFA par séance. C’est précisément sur ce terrain que l’AELP est censé apporter une valeur ajoutée, en drainant vers la BRVM des flux d’investisseurs d’autres places du réseau.

L’arrivée du Ghana Stock Exchange (GSE) dans la phase 2 mérite attention. La bourse ghanéenne affichait une capitalisation autour de 140 à 150 milliards de cedis ghanéens en 2024, avec une progression spectaculaire de 70 % sur un an à mi-2024. Ce marché dynamique, bien que de taille différente de la BRVM, représente un partenaire potentiellement actif pour les échanges transfrontaliers.

La question du règlement en monnaies locales : promesse ou réalité ?

L’AELP est présenté comme un projet de transactions en monnaies locales. Mais la réalité opérationnelle est plus complexe. Aucune architecture de compensation multidevise directe reliant le franc CFA (XOF), le cedi ghanéen (GHS) et le shilling ougandais (UGX) n’est documentée publiquement à ce stade. En pratique, les règlements passent par des devises de référence l’euro pour le franc CFA via son ancrage institutionnel, le dollar pour les monnaies flottantes et par les systèmes de banques correspondantes.

L’AELP Link fonctionne comme un système de routage d’ordres (Order Routing System) : un investisseur UEMOA passe son ordre auprès d’une SGI agréée par le CREPMF, qui le transmet à un courtier partenaire sur la bourse cible. La transaction s’exécute sous le régime réglementaire du marché hôte, tandis que la protection de l’investisseur UEMOA reste sous l’autorité du CREPMF, conformément à son cadre de supervision des marchés financiers. Ce double niveau de règles marché hôte pour la négociation, UEMOA pour la protection de l’épargne constitue une architecture cohérente, mais qui suppose une coordination réglementaire soutenue entre les onze autorités de contrôle concernées.

Un bilan de phase 1 qui reste à documenter

Lancée en novembre 2022, la phase 1 de l’AELP n’a produit aucun bilan chiffré officiel publiquement disponible sur le volume de transactions transfrontalières entre les sept bourses initiales. Aucune statistique agrégée valeur totale échangée, nombre d’ordres routés, répartition par marché n’a été publiée par l’ASEA ou la BAD à ce jour. Ce silence documentaire est en lui-même un signal : il rend difficile l’évaluation de l’impact réel de l’interconnexion sur la liquidité effective de chaque place.

L’expérience de l’ASEAN Trading Link, souvent citée en référence pour l’AELP, offre une mise en perspective instructive. Le réseau asiatique tire un bilan technique positif réduction des coûts de change, stabilisation des flux mais une adoption encore limitée. Entre janvier et juillet 2025, les règlements transfrontaliers en monnaies locales au sein de l’ASEAN ont atteint l’équivalent de 14,1 milliards de dollars, soit 87 % du total de 2024, avec une hausse de 112 % en un an. Ces chiffres restent modestes rapportés à l’ensemble des échanges régionaux. La leçon est claire : une infrastructure technique bien conçue ne génère pas automatiquement des flux, si la base d’investisseurs institutionnels reste étroite et si les marchés de capitaux locaux manquent de profondeur.

Profondeur des marchés et base d’investisseurs : les véritables contraintes

C’est là que réside la tension structurelle de l’AELP. L’interconnexion technique est une condition nécessaire, mais insuffisante. Les marchés boursiers d’Afrique subsaharienne restent dominés par quelques investisseurs institutionnels fonds de pension, assureurs, banques et par des investisseurs étrangers. La participation directe des ménages est extrêmement faible dans la grande majorité des pays, et la plupart des PME demeurent non cotées. Johannesburg représente à elle seule environ 85 % de la capitalisation boursière de la région ; hors Afrique du Sud, la fragmentation est la règle.

Dans ce contexte, l’enjeu pour la BRVM n’est pas simplement d’être connectée à dix autres bourses, mais de disposer des instruments, des émetteurs et des investisseurs capables d’animer des flux transfrontaliers réels. Le réseau des cinquante courtiers est une infrastructure. Ce qui manque encore et que l’AELP seul ne peut pas créer mlc’est une culture de l’investissement transfrontalier, une harmonisation fiscale entre les places, et des produits lisibles par les investisseurs institutionnels de chaque marché.

Vers une intégration financière africaine : le temps long de la confiance

Le passage de sept à onze bourses interconnectées en deux ans témoigne d’une dynamique institutionnelle réelle. L’ASEA, fondée en 1993, regroupe 25 bourses africaines et pilote ce chantier avec la rigueur d’un projet de long terme. La BAD y apporte un soutien financier significatif. Le CREPMF accompagne sans bloquer.

Mais l’intégration financière continentale est, par nature, un processus lent. Elle dépend de la convergence réglementaire, de la profondeur des marchés locaux, de la confiance des investisseurs institutionnels, et d’une mobilisation de l’épargne régionale aujourd’hui très largement captée par des instruments informels ou par les systèmes bancaires classiques. La phase 2 de l’AELP pose la bonne infrastructure. La vraie question, à laquelle ni Dar-es-Salaam ni aucun séminaire ne peut répondre seul, est celle-ci : dans combien d’années les volumes transfrontaliers seront-ils suffisamment significatifs pour que l’interconnexion change concrètement le prix des actifs et la profondeur de liquidité sur chaque place ? La réponse dépend moins du nombre de bourses connectées que de la capacité des économies de la zone à épaissir leur tissu d’émetteurs et d’investisseurs domestiques.


Sources