Elle conseille des chefs d’État, voyage entre Paris, Lomé et Brazzaville, et tient à portée de main le numéro de Sergueï Lavrov. Françoise Joly, femme d’affaires franco-rwandaise quasi inconnue du grand public, est décrite dans une enquête récente comme l’un des facilitateurs les plus actifs de la stratégie russe en Afrique centrale et de l’Ouest. Son profil, formation à l’occidentale, réseaux africains au plus haut niveau, maîtrise des codes des deux côtés, illustre une méthode que Moscou affine depuis plusieurs décennies.
Un profil taillé pour l’entre-deux
Le schéma n’est pas nouveau. L’URSS avait déjà, pendant la Guerre froide, mobilisé des intermédiaires civils francophones traducteurs, universitaires, experts techniques pour contourner la méfiance des capitales occidentales et installer des réseaux d’influence durables dans l’Afrique francophone. Ce que Moscou fait aujourd’hui est structurellement similaire, mais les profils ont évolué : exit le coopérant soviétique, place à l’entrepreneur de la diaspora africaine installé en Europe, parlant français, anglais et les langues du palais.
Françoise Joly incarne cette figure de l’intermédiaire hybride. Conseillère personnelle de Denis Sassou-Nguesso au Congo-Brazzaville et de Faure Gnassingbé au Togo, elle dispose d’un accès direct aux cercles de décision de deux États dont la position géographique et les ressources naturelles présentent un intérêt stratégique évident pour Moscou. Selon l’enquête publiée par La Voix du Peuple, elle entretient des contacts réguliers avec Lavrov et des cadres du GRU, le renseignement militaire russe, tout en opérant depuis Paris avec une discrétion qui lui a longtemps permis d’éviter les radars des services occidentaux.
Africa Corps s’installe, Joly facilite
Depuis environ deux ans, son activité se concentre sur un objectif précis : favoriser l’implantation d’Africa Corps, structure qui a pris le relais du groupe Wagner après la mort d’Evgueni Prigojine au Congo-Brazzaville et au Togo. Le rôle qu’elle jouerait est celui d’une interface entre les autorités locales et les réseaux russes, aplanissant les obstacles politiques et culturels qui freinent ordinairement ce type de négociation.
Il convient ici de noter une limite documentaire importante : si la présence d’Africa Corps est clairement établie au Burkina Faso, au Niger et au Mali, aucun rapport de think tank ou d’organisation de sécurité ne documente à ce stade un déploiement opérationnel confirmé au Congo-Brazzaville ou au Togo. Ce que les sources décrivent, c’est davantage une phase de préparation et de prospection que la présence de contingents constitués. L’activité de Joly relèverait donc du travail d’ouverture politique préalable à un éventuel déploiement, et non de la coordination d’une présence militaire déjà installée.
Ce distinguo importe : il ne diminue pas la portée de la démarche, mais en précise la nature. La méthode russe, telle qu’elle s’est déployée au Sahel, procède en plusieurs temps, influence, pénétration économique, présence sécuritaire et le travail d’un intermédiaire comme Joly s’inscrit précisément dans la phase initiale de cette séquence.
L’uranium du Niger, Lomé comme pivot
L’affaire la plus sensible dans laquelle le nom de Françoise Joly apparaît concerne l’uranium nigérien. Depuis le coup d’État de juillet 2023, le Niger a progressivement rompu avec ses partenaires occidentaux traditionnels Orano, la France et annoncé sa volonté de réorienter ses exportations d’uranium vers de nouveaux acheteurs, dont la Russie. Agence Ecofin a documenté qu’aucune tonne d’uranium n’avait été officiellement exportée par le Niger au premier semestre 2024, notamment en raison de la fermeture du corridor béninois et des sanctions régionales. Mais la volonté politique de Niamey est clairement affichée.
C’est dans ce contexte que Joly serait impliquée dans un projet de transit d’uranium nigérien via le port de Lomé. Le dossier implique également Alexander Zingman, homme d’affaires américano-biélorusse proche à la fois de Loukachenko et du Kremlin, connu pour ses activités dans plusieurs pays africains, et Antoine Lékpa Gbegbeni, ministre togolais de l’Agriculture et beau-frère de Faure Gnassingbé. Lomé, port en eau profonde disposant d’infrastructures logistiques solides, offrirait un point de transit discret, à l’écart des corridors habituellement surveillés.
Sur Zingman, la prudence s’impose : une enquête d’Africa Intelligence signale qu’il a jusqu’ici évité les listes de sanctions américaines et européennes, même s’il est surveillé. Son rôle précis dans ce schéma d’exportation reste au stade des allégations documentées, sans confirmation par des actes contractuels ou logistiques publics.
African Initiative et l’architecture de l’influence
Françoise Joly n’opère pas seule. L’enquête la décrit en coordination étroite avec Anna Zamaraeva, ancienne attachée de presse du groupe Wagner au Centre Wagner de Saint-Pétersbourg, aujourd’hui rédactrice en chef adjointe d’African Initiative. Cette agence médiatique, enregistrée à Moscou sous le nom INITSIATIVA-23 en septembre 2023, fait l’objet d’un rapport technique conjoint établi par le SGDSN français, le FCDO britannique et le Service européen pour l’action extérieure, qui la qualifie de structure « très probablement administrée de manière officieuse par les services de renseignement russes ». African Initiative a notamment été la première agence à annoncer le déploiement de spécialistes militaires russes d’Africa Corps au Burkina Faso, confirmant son statut de relais officieux dans la communication des nouvelles structures paramilitaires russes.
Le collègue de Zamaraeva à la tête de l’agence, Artem Kureev, est un officier du 5e service du FSB. Il a été placé sous sanctions de l’Union européenne le 16 décembre 2024, gel des avoirs, interdiction de voyage, interdiction pour les entités européennes de lui fournir des ressources dans le cadre du régime dit RUSDA (activités déstabilisatrices de la Russie), en raison de son rôle dans des campagnes de désinformation coordonnées en Europe et en Afrique.
Joly et Zamaraeva ont co-encadré à Lomé l’Association Alternative russo-togolaise, structure décrite comme une couverture pour des activités de renseignement et d’influence coordonnées avec le GRU et le FSB. Zamaraeva a par ailleurs participé à l’inauguration d’une école de journalisme russe au Mali, illustrant la dimension de soft power systématique de ce dispositif.
La grammaire du contournement
Ce que le cas Joly révèle, c’est moins une action isolée qu’une grammaire du contournement que Moscou maîtrise avec constance. Les intermédiaires hybrides installés en Europe, dotés d’une légitimité professionnelle dans les capitales africaines, capables de naviguer entre les registres diplomatique, économique et sécuritaire offrent plusieurs avantages décisifs : ils échappent aux typologies habituelles de la surveillance des sanctions, ils bénéficient d’une crédibilité locale que n’auraient pas des émissaires directement identifiés comme russes, et ils peuvent démultiplier leur action sans exposer directement les commanditaires.
La combinaison observée ici, conseillère de présidents pour la dimension politique, réseau commercial pour les projets économiques sensibles, agence médiatique pour le récit public reproduit en l’adaptant le modèle soviétique des comités de solidarité et des missions culturelles de façade. La nouveauté tient à la fluidité des profils recrutés et à l’intégration plus étroite entre influence informationnelle et projets économiques concrets.
À mesure qu’Africa Corps consolide ses positions dans le Sahel et cherche à étendre sa présence vers le golfe de Guinée, la question de la régulation de ces intermédiaires discrets et de la responsabilité des États qui les accueillent devient de moins en moins théorique.
Sources
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Enquête : Françoise Joly, l’énigmatique conseillère française de chefs d’État devenue le relais de Moscou — La Voix du Peuple, 2026
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Rapport technique conjoint VIGINUM–FCDO–EEAS sur African Initiative — SGDSN / FCDO / SEAE, juin 2025
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African Initiative : opération FIMI russe déguisée en agence de presse — EUvsDisinfo, SEAE
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L’arrivée de l’Africa Corps au Niger consacre le rapprochement de la junte avec la Russie — Le Monde, avril 2024
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Zéro tonne d’uranium exportée par le Niger en 2024 — Agence Ecofin, 2024
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EU issues first listings in response to Russian hybrid threats — European Interest, décembre 2024
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Russie-Afrique : les réseaux d’influence — France 24, juillet 2023
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Quelle est la dimension historique de l’engagement russe en Afrique ? — Diploweb
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Tracing Alexander Zingman’s covert uranium and finance dealings tied to Putin — Africa Intelligence, juin 2026