Le Kenya prépare un quatrième rachat d’eurobonds en deux ans, portant sur jusqu’à 500 millions de dollars. Une opération techniquement rationnelle, rendue possible par des primes de risque au plus bas depuis près de vingt ans sur les marchés émergents mais qui s’inscrit dans un tableau d’ensemble préoccupant : un service de la dette qui dépasse 71 % des recettes ordinaires, et un pays classé par le FMI parmi ceux présentant un risque élevé de surendettement.
Une fenêtre de marché que Nairobi entend exploiter
Selon des personnes proches du dossier citées par Bloomberg, le Trésor kényan envisage de racheter jusqu’à 500 millions de dollars de ses obligations souveraines en devises au cours de l’exercice budgétaire s’achevant en juin 2027. L’opération, non encore définitivement arrêtée, serait financée par l’émission simultanée de nouveaux titres libellés en dollars, l’excédent éventuel étant affecté au financement du budget.
La logique est classique : allonger la maturité de la dette existante pour desserrer la pression des échéances à court terme. Ce serait le quatrième rachat du genre mené par Nairobi en deux ans. En février 2024, le Kenya avait racheté 1,44 milliard de dollars d’obligations arrivant à échéance en juin de la même année, puis 900 millions de dollars de titres 2027 en février 2025, avant de reprendre 1 milliard de dollars d’obligations à échéance 2028 en octobre 2025. En parallèle, le Trésor avait levé 2,25 milliards de dollars en deux tranches en février 2026, dont une obligation à échéance 2039 assortie d’un coupon de 8,70 %.
Le contexte de marché plaide pour l’opération. Les spreads souverains africains en devises fortes se situent autour de 370 à 400 points de base au-dessus des Treasuries américains, soit un niveau proche des plus bas observés depuis 2018-2019, selon les données de l’Agence Ecofin. Après un pic à environ 900 points de base en 2023, le resserrement est significatif, même si l’Afrique continue de payer une surprime structurelle d’environ 150 points de base par rapport à l’ensemble des marchés émergents.
Un fardeau structurel que les rachats ne dissipent pas
La stratégie est cohérente en termes de gestion du passif. Elle l’est moins au regard de la trajectoire budgétaire d’ensemble. Fin mars 2026, la dette extérieure du Kenya atteignait 43,7 milliards de dollars : 15,3 milliards dus à la Banque mondiale, 10,6 milliards aux porteurs d’eurobonds, et 4,69 milliards à la Chine, selon les données du Trésor. Selon le rapport annuel de gestion de la dette publique 2024-2025, le service total de la dette représentait 71,2 % des recettes ordinaires en 2024/2025, contre 50 % en 2020/2021 une progression de vingt points en quatre ans. Les documents budgétaires indiquent par ailleurs que Nairobi consacre davantage à rembourser ses créanciers qu’à financer la santé et l’éducation réunies.
Dans ce contexte, le FMI maintient sa classification du Kenya parmi les pays à risque élevé de surendettement, selon son analyse de soutenabilité de la dette publiée en novembre 2024. Le programme de prêts liant les deux parties a été suspendu d’un commun accord en mars 2025, en raison notamment d’un désaccord sur la comptabilisation de certains prêts d’infrastructure comme dette souveraine. Ni le Trésor national ni la Banque centrale du Kenya n’ont publié de réponse officielle formelle à cette classification : les déclarations des ministres sur le sujet ont porté sur des éléments connexes stratégie d’emprunt, gestion des plafonds d’endettement, sans commentaire structuré de la désignation elle-même.
Une tendance régionale sous surveillance
Le Kenya n’est pas seul à emprunter cette voie. L’Angola a annoncé en mai dernier son intention de racheter ses obligations arrivant à échéance en 2028 et 2029. La République du Congo a repris 354 millions de dollars de ses titres à échéance 2032. Ces opérations témoignent d’un mouvement continental plus large, rendu possible par l’amélioration temporaire des conditions de financement.
Mais la Banque mondiale avait prévenu, dans son rapport Africa’s Pulse d’octobre 2025, que « les pays d’Afrique subsaharienne pourraient faire face à d’importantes pressions de refinancement à l’approche des échéances de leurs eurobonds, avec un pic attendu en 2026, ce qui constituerait un défi majeur pour la soutenabilité de leur dette ». Le cas zambien illustre les limites de l’exercice : un groupe de créanciers avait d’abord bloqué le rachat d’une obligation à échéance 2053, jugé « défavorable » à leurs intérêts, avant que Lusaka n’obtienne leur adhésion en bonifiant son offre de 65 millions de dollars.
La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, dans son Africa Sovereign Credit Rating Outlook de 2026, reconnaît que les rachats d’eurobonds ont contribué à élargir la base d’investisseurs et à réduire les risques de refinancement pour certains émetteurs tout en restant distincts d’une véritable réduction du stock de dette. S&P Global Ratings, de son côté, distingue soigneusement les opérations standard de gestion active du passif des « échanges forcés », assimilés à des restructurations partielles lorsque les investisseurs reçoivent moins que prévu dans un contexte de défaut imminent.
Repousser les contraintes ou les dissoudre ?
La question de fond reste entière. Le refinancement actif de la dette permet au Kenya de naviguer dans les turbulences à court terme et d’envoyer un signal de compétence technique aux marchés. Mais allonger les maturités ne réduit pas le stock de dette, ni le ratio du service sur les recettes, ni la dépendance structurelle aux marchés internationaux de capitaux.
La vraie sortie de cette spirale suppose une combinaison que peu de pays africains ont réussi à mettre en œuvre simultanément : consolidation budgétaire crédible, élargissement de l’assiette fiscale, développement des marchés de capitaux domestiques et, à terme, réduction de la part des emprunts en devises étrangères dans le total de la dette. Tant que ces conditions ne sont pas réunies, chaque rachat d’eurobonds, aussi habile soit-il techniquement, reporte davantage qu’il ne résout la question de la soutenabilité budgétaire du Kenya.
Sources
-
Kenya prépare un nouveau rachat d’eurobonds pour desserrer l’étau de sa dette — Agence Ecofin, 14 juillet 2026
-
Annual Public Debt Management Report 2024-2025 — National Treasury du Kenya, 2025
-
Africa’s Pulse, octobre 2025 — Banque mondiale, octobre 2025
-
Kenya – Analyse de soutenabilité de la dette — FMI, novembre 2024
-
Eurobonds : les coûts d’emprunt de l’Afrique au plus bas depuis 2019 — Agence Ecofin, 2025
-
Le Kenya lève 1,5 milliard pour rembourser des euro-obligations arrivant à échéance en 2028 — Agence Ecofin, 2025
-
Fiche pays Kenya — Bpifrance, mai 2025
-
Kenya – Situation économique et financière — Direction générale du Trésor (France), 2025