À Mogadiscio, des pourparlers politiques entre le gouvernement fédéral somalien et l’opposition tentent de trouver une issue à une crise qui fragilise les institutions et compromet la stabilité sécuritaire du pays. Au cœur de ce processus, la Turquie s’est imposée comme facilitatrice, dépêchant sur place un émissaire de haut rang. Mais derrière ce rôle de médiateur se lisent des ambitions géopolitiques, économiques et sécuritaires qu’Ankara assume pleinement dans cette région de la Corne de l’Afrique.
Un médiateur singulier : le renseignement au lieu de la diplomatie
Le choix de l’émissaire turc est en lui-même révélateur. Ankara n’a pas envoyé un ambassadeur ni un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères pour faciliter les négociations somaliennes. C’est Ahmet Cemalettin Çelik, directeur adjoint du MIT le service de renseignement turc, qui a été dépêché à Mogadiscio pour conduire les entretiens entre les factions rivales. Le Monde le décrit comme le « numéro deux du renseignement » turc, missionné en urgence lors des flambées de tension dans la capitale somalienne. Son mandat pratique : servir de canal direct entre Ankara et les dirigeants somaliens des différents camps, évaluer la situation sécuritaire et contribuer à réduire les tensions politiques et militaires.
Ce profil de « diplomate de l’ombre » n’est pas anodin. Çelik est un acteur récurrent des négociations stratégiques turques il a notamment participé aux discussions sensibles avec Washington sur les dossiers régionaux, et aux négociations entre la Turquie, la Suède et la Finlande sur l’adhésion à l’OTAN. En Somalie, son déploiement signale qu’Ankara traite le dossier somalien comme une priorité sécuritaire et politique de premier rang, pas comme une médiation humanitaire périphérique.
Les conditions d’un accord : un dialogue sur fond de tensions structurelles
La crise politique qui mobilise la médiation turque est profonde. Les négociations en cours à Mogadiscio opposent le gouvernement du président Hassan Sheikh Mohamud à une opposition dont la figure centrale est l’ancien chef d’État Mohamed Abdullahi Mohamed, dit Farmaajo. Les exigences de l’opposition, telles que reconstituées à partir des prises de position publiques de ses dirigeants, articulent plusieurs conditions non négociables.
En premier lieu, le rejet des amendements constitutionnels adoptés unilatéralement par le gouvernement fédéral : en mars 2024, Farmaajo et d’autres anciens présidents avaient boycotté le vote parlementaire sur ces révisions et réclamé une large conférence consultative nationale. Ensuite, la participation pleine et entière des États fédérés notamment le Puntland et le Jubbaland, qui ont pris leurs distances avec les institutions fédérales à tout processus de dialogue. Farmaajo a publiquement insisté, en juin 2025, sur le fait qu’un forum national sans ces acteurs serait dépourvu de légitimité. Enfin, l’opposition réclame un agenda transparent et l’inclusion de l’ensemble des acteurs politiques significatifs, refusant tout cadre où Villa Somalia imposerait unilatéralement les règles du jeu.
Ces exigences s’inscrivent dans un contexte institutionnel fragilisé : la relation entre le gouvernement fédéral et les États membres a rarement été aussi tendue, et la question électorale avec la perspective du cycle 2026 ajoute une pression temporelle supplémentaire. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, dans son communiqué de juillet 2025, a d’ailleurs appelé toutes les parties à rester « ouvertes à un dialogue politique inclusif visant un consensus crédible et plus large », un langage qui fait directement écho aux demandes de l’opposition.
La double présence turque : construire la paix et sécuriser les intérêts
Ce qui distingue fondamentalement l’engagement turc en Somalie d’une médiation classique, c’est la simultanéité de son rôle de facilitateur politique et de son ancrage économique et militaire dans le pays. Ankara n’intervient pas de l’extérieur : elle est déjà profondément intégrée dans le tissu institutionnel et économique somalien.
Sur le plan militaire, la base Turksom, inaugurée à Mogadiscio en 2017, est la plus grande base militaire turque à l’étranger. Elle forme les soldats de l’armée nationale somalienne et contribue, dans le cadre du dispositif multilatéral aux côtés de l’AUSSOM, à la lutte contre Al-Shabaab. Cette présence structurée confère à Ankara une légitimité sécuritaire que peu d’acteurs extérieurs peuvent revendiquer dans le pays.
Sur le plan économique, les accords signés en 2024 entre les deux pays sont particulièrement révélateurs des enjeux. En mars 2024, un accord de coopération en hydrocarbures a été conclu à Istanbul, prévoyant notamment que la Turquie obtienne 30 % des revenus liés aux activités dans la zone économique exclusive somalienne. Un accord de défense et d’économie, signé en février 2024 pour une durée de dix ans, renforce la coopération en matière de sécurité maritime selon une clé de partage similaire. Dans le secteur portuaire, l’entreprise turque Albayrak capte, selon Le Monde, 45 % des revenus bruts du port de Mogadiscio. Le navire de forage turc Oruç Reis s’est par ailleurs préparé à opérer dans les eaux somaliennes dans le cadre de l’accord pétrolier, traduisant la mise en œuvre concrète et opérationnelle de ces engagements.
Cette imbrication économique n’est pas une contrepartie implicite à la médiation : elle en est le contexte structurant. La stabilité politique somalienne conditionne directement la viabilité des investissements turcs et la continuité des contrats. Ankara a donc un intérêt objectif à la résolution de la crise ce qui ne disqualifie pas son rôle de médiateur, mais en colore les motivations.
La stratégie turque dans la Corne : un modèle distinct de la Libye
Pour comprendre la spécificité de l’engagement somalien, la comparaison avec la Libye est éclairante et elle révèle une architecture différente. En Libye, la Turquie est d’abord intervenue comme belligérante, soutenant militairement le gouvernement de Tripoli reconnu par l’ONU contre les forces du maréchal Haftar, avant de tenter, dans un second temps, de se repositionner comme médiateur. L’accord de novembre 2019 avec Fayez el-Sarraj combinait soutien militaire et délimitation maritime : un package deal explicitement transactionnel, analysé comme tel par la Fondation pour la recherche stratégique dans son rapport de 2025 sur la présence sécuritaire turque en Afrique.
En Somalie, la logique est sensiblement différente. Ankara ne soutient pas un camp contre un autre dans une guerre civile de haute intensité : elle se positionne comme partenaire du gouvernement fédéral reconnu internationalement, dans un rôle de state-building qui l’associe à la construction des institutions plutôt qu’à leur destruction. L’Institut de sécurité d’Afrique (ISS) décrit cette posture comme un « acte d’équilibre diplomatique », visant à maintenir la stabilité régionale tout en consolidant une présence durable. La médiation turque entre l’Éthiopie et la Somalie couronnée par la Déclaration d’Ankara de décembre 2024 illustre cette capacité à agir comme broker régional crédible, ce que ni les puissances occidentales ni les acteurs du Golfe ne peuvent revendiquer avec la même légitimité historique dans la région.
Un positionnement que ni l’UA ni l’AUSSOM ne contestent
Face à cet activisme turc, la réponse des organisations africaines est révélatrice par son absence de friction. L’Union africaine n’a formulé aucune position officielle critique sur la médiation d’Ankara en Somalie. Son communiqué sur les « développements sécuritaires à Mogadiscio » se borne à appeler à la cessation des combats et à la résolution des différends « par le dialogue et dans le respect des mécanismes constitutionnels » — un langage parfaitement compatible avec l’action turque. L’AUSSOM, dont le mandat est essentiellement sécuritaire depuis son lancement au 1er janvier 2025, coexiste sans friction avec la présence turque, les deux dispositifs se complétant davantage qu’ils ne se concurrencent.
L’ONU a, pour sa part, salué explicitement « les efforts de médiation de la Türkiye » dans la crise Somalie-Éthiopie, et Amnesty International a relevé que cette médiation avait « apaisé les tensions » entre les deux pays voisins. Ce consensus international autour du rôle turc confère à Ankara une légitimité multilatérale précieuse, qui renforce en retour sa position dans les négociations politiques internes somaliennes.
Un médiateur intéressé, mais pas illégitime
La question centrale n’est pas de savoir si la Turquie poursuit des intérêts propres en Somalie elle le fait, clairement et sans s’en cacher. Elle est de déterminer si ces intérêts sont compatibles avec une médiation efficace. L’expérience de la Déclaration d’Ankara sur le différend éthio-somalien suggère que oui, au moins ponctuellement : Ankara a démontré une capacité à produire des résultats diplomatiques concrets là où d’autres acteurs avaient échoué.
Mais la pérennité de ce rôle dépendra de la capacité d’Ankara à maintenir une équidistance crédible entre un gouvernement fédéral somalien avec lequel elle est économiquement et militairement intégrée, et une opposition qui exige des garanties de processus inclusif. Le fait que ce soit le directeur adjoint du renseignement turc, et non un diplomate de carrière, qui conduise ces négociations dit quelque chose sur la nature de cette médiation : moins institutionnelle que relationnelle, moins arbitrale que stratégique. La Turquie fait de la Somalie un levier de sa politique africaine. La question ouverte est celle-ci : les Somaliens, eux, en feront-ils un levier de leur propre stabilité ?
Sources
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Le Monde – « La Turquie, puissant parrain de la Somalie en crise » — Le Monde Afrique, juin 2026
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Le Monde – « La Somalie, premier jalon de la Turquie dans sa quête d’hydrocarbures en Afrique » — Le Monde Afrique, août 2024
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ISS – « Décrypter la politique africaine de la Turquie » — Institute for Security Studies
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IRIS – Note sur la résolution du conflit Éthiopie-Somalie — Observatoire de la Turquie, 2025
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Agence Ecofin – Accord hydrocarbures Turquie-Somalie — Agence Ecofin, mars 2024
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Union africaine – Communiqué sur les développements sécuritaires à Mogadiscio — UA, 2025
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Africa Center for Strategic Studies – Bulletin de sécurité africaine n°45 — Africa Center, 2026
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Conseil de paix et de sécurité de l’UA – Communiqué de la 1287e réunion sur la Somalie — UA, juillet 2025