Lancée en grande pompe en 2021, la Zone de libre-échange continentale africaine devait transformer les échanges entre pays du continent. Cinq ans après son entrée en vigueur opérationnelle, le bilan révèle une construction institutionnelle réelle mais une mise en œuvre encore embryonnaire, freinée par des obstacles que ni les ratifications ni les déclarations de Davos ne suffisent à lever.
Un commerce intra-africain structurellement faible, malgré des progrès récents
Le chiffre revient comme un leitmotiv dans tous les rapports sur l’intégration africaine : le commerce entre pays du continent ne représente qu’une fraction infime de leurs échanges totaux. Selon le Rapport 2025 sur l’intégration africaine de la Commission de l’Union africaine, le commerce intra-africain se situe à « près de 16 % du commerce total de l’Afrique » en 2023, les exportations intra-africaines ne représentant que 15 % des exportations totales du continent. La même année, selon Afreximbank, les échanges entre pays africains atteignaient 192 milliards de dollars, soit une hausse de 7,2 % par rapport à 2022.
Ces chiffres, présentés comme des signaux encourageants, méritent d’être mis en perspective. L’Union européenne dépasse 60 % d’échanges intra-régionaux. L’ASEAN, pourtant souvent citée comme modèle d’intégration régionale du Sud, plafonne à environ 22-25 % depuis les années 1990 — et cette stagnation, après des décennies d’efforts institutionnels, devrait inciter à la prudence quant aux trajectoires anticipées pour l’Afrique. En 2024, le commerce intra-africain aurait atteint entre 208 et 220 milliards de dollars selon les méthodes de calcul retenues par Afreximbank, mais la part relative dans le commerce total du continent stagne, voire recule légèrement selon certaines estimations à 14,4 %.
Ce qui aggrave ce tableau structurel, c’est que les données disponibles ne mesurent pas des flux strictement attribuables au régime préférentiel de la ZLECAf. Les statistiques d’Afreximbank portent sur le commerce intra-africain global, présenté comme étant « sous l’impulsion » de l’accord — une relation causale, mais pas une désagrégation statistique. En l’absence de systèmes douaniers harmonisés capables d’isoler les flux traités sous concessions ZLECAf, il est impossible d’établir un bilan commercial précis de l’accord lui-même.
La ZLECAf : une architecture juridique en voie d’achèvement
Sur le plan formel, la progression est réelle. Au 1er janvier 2025, 49 pays africains avaient ratifié l’accord, Madagascar étant le dernier entrant. En octobre 2024, 49 listes provisoires d’offres tarifaires avaient été soumises. L’année 2024 a également vu l’adoption des deux derniers protocoles à l’ordre du jour des négociations : le Protocole sur le commerce numérique et le Protocole sur les femmes et les jeunes dans le commerce, complétant ainsi l’architecture juridique de l’accord.
Ces avancées ont été saluées par le Secrétaire général du Secrétariat de la ZLECAf, Wamkele Mene, qui y voit la possibilité de « passer à une mise en œuvre complète plutôt qu’à la seule négociation ». En janvier 2024, lors du Forum économique mondial de Davos, il annonçait que 31 des 47 pays ayant ratifié le traité rejoindraient l’initiative de commerce guidé en 2024, contre sept en 2023. Cette initiative, qui a permis à des pays comme le Ghana, le Cameroun, le Rwanda, le Kenya, Maurice, l’Égypte et la Tanzanie de démarrer des échanges préférentiels, constitue le principal laboratoire opérationnel de l’accord.
Le problème est précisément là : sur les 49 pays signataires, seule une dizaine appliquent effectivement les concessions tarifaires convenues — c’est-à-dire commercent réellement dans le cadre tarifaire préférentiel de la ZLECAf. La ratification juridique et la mise en œuvre opérationnelle sont deux réalités très différentes, séparées par des délais qui tiennent à la complétion des règles d’origine, à l’ajustement des systèmes douaniers et à la capacité administrative des États.
Les trois freins structurels : barrières non tarifaires, infrastructures, financement
Des barrières non tarifaires qui coûtent plus que les droits de douane
La réduction des droits de douane, qui constitue le cœur technique de la ZLECAf, ne suffit pas à expliquer la faiblesse persistante du commerce intra-africain — et c’est l’enseignement le plus important que l’on puisse tirer de l’expérience asiatique. Selon la CNUCED, les exigences techniques, l’inefficacité des procédures douanières et les autres barrières non tarifaires restreignent le commerce africain trois fois plus que les droits de douane eux-mêmes. La même institution estime qu’une meilleure transparence pourrait réduire de près de 20 % les coûts commerciaux liés à ces mesures.
En Afrique de l’Ouest, la CEDEAO a certes été la première région du continent à cartographier systématiquement les mesures non tarifaires, en partenariat avec la CNUCED et la Banque mondiale. Mais la cartographie n’est pas l’élimination : les obstacles persistent, notamment sous la forme de licences, de procédures phytosanitaires divergentes et de normes techniques non harmonisées. Le mécanisme de notification des obstacles non tarifaires prévu par la ZLECAf est opérationnel, mais il relève de la facilitation commerciale, non du contentieux contraignant.
Un mécanisme de règlement des différends encore virtuel
Sur ce point, le bilan est sans ambiguïté : le mécanisme interétatique de règlement des différends prévu par la ZLECAf est juridiquement en place — protocole, Organe de règlement des différends, procédure inspirée de l’OMC — mais aucune affaire n’a été publiquement enregistrée à ce jour. Des analyses spécialisées soulignent que les États africains préfèrent les consultations informelles et les solutions politiques au contentieux formel. Ce dispositif, qui devrait constituer le filet de sécurité juridique du libre-échange continental, reste pour l’heure une structure disponible mais non éprouvée.
Infrastructures et financement : les deux maillons faibles
La Banque africaine de développement, dans sa Revue annuelle sur l’efficacité du développement 2024, insiste sur les infrastructures — routes transfrontalières, corridors logistiques, interconnexions électriques — comme leviers prioritaires pour débloquer le commerce intra-africain. Le constat est connu, mais son ampleur reste sous-estimée : sans circulation physique des marchandises à un coût compétitif, la libéralisation tarifaire reste théorique.
Le financement du commerce constitue un second goulot d’étranglement. Selon un rapport de la BAD publié en 2025 sur la période 2020-2024, le déficit de financement du commerce africain est estimé entre 74 et 92 milliards de dollars — soit environ 5,4 % de la valeur totale des échanges du continent. Les banques commerciales africaines ne financent que 23 % du commerce total, contre 40 % avant la pandémie. Environ 36 % d’entre elles identifient la pénurie de liquidités en devises étrangères comme principal obstacle à leurs activités de financement. Dans ce contexte, même les exportateurs qui disposent d’un accès préférentiel dans le cadre de la ZLECAf peuvent se heurter à l’impossibilité de financer leurs transactions.
Une mise en œuvre qui prend du temps : la leçon asiatique
La comparaison avec l’ASEAN est instructive à plus d’un titre. L’Association des nations d’Asie du Sud-Est a atteint une part d’environ 20 % d’échanges intra-régionaux environ quinze à vingt ans après sa création en 1967 — et elle y est encore bloquée aujourd’hui, malgré l’élimination des droits de douane sur près de 99,7 % des lignes tarifaires pour ses membres les plus avancés. Les obstacles qui ont résisté le plus longtemps ne sont pas tarifaires : ce sont les barrières non tarifaires, les coûts logistiques et la lente harmonisation réglementaire. Le taux d’utilisation des tarifs préférentiels ASEAN serait inférieur à 10 % selon certaines études, ce qui illustre l’écart entre la libéralisation formelle et son appropriation par les acteurs économiques.
Ce parallèle ne disqualifie pas la ZLECAf — il en relativise les délais attendus et les ambitions chiffrées. L’objectif de doublement du commerce intra-africain d’ici 2035, régulièrement évoqué dans les déclarations institutionnelles, suppose des progrès simultanés sur des chantiers qui n’avancent pas au même rythme : harmonisation tarifaire, réduction des barrières non tarifaires, développement des infrastructures, renforcement des capacités productives et diversification des économies.
Conclusion : les conditions d’un accord qui tient ses promesses
La ZLECAf n’est pas une promesse vide. En cinq ans, l’accord a produit une architecture juridique réelle, mobilisé une quarantaine de ratifications et mis en mouvement une dizaine de pays dans des échanges préférentiels effectifs. La progression du commerce intra-africain, modeste mais régulière, s’inscrit dans cette dynamique. Mais entre la signature d’un accord et la transformation des structures économiques d’un continent, il y a une distance que ni les sommets institutionnels ni les déclarations optimistes ne peuvent combler.
La vraie question n’est pas de savoir si la ZLECAf peut « livrer » — les conditions techniques de sa mise en œuvre sont identifiées avec précision. C’est de savoir si les États membres, les institutions régionales et les partenaires financiers sont prêts à investir simultanément dans les infrastructures, l’harmonisation réglementaire et le financement du commerce à l’échelle nécessaire. Sans cela, la zone de libre-échange continentale risque de rester, comme d’autres expériences régionales avant elle, un accord excellent sur le papier et sous-utilisé dans les ports.
Sources
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Rapport 2025 sur l’intégration africaine — Commission de l’Union africaine, juillet 2025
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Rapport sur le développement économique en Afrique 2024 — CNUCED, 2024
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Introduction sur la ZLECAf — Africa Trade Agreements, mars 2025
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Revue annuelle sur l’efficacité du développement 2024, chapitre « Intégrer l’Afrique » — Banque africaine de développement, 2024
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Le commerce intra-africain a augmenté de 7,2 % en 2023 — Agence Ecofin, juin 2024
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ZLECAf : quatre ans après, le commerce intra-africain ne plafonne qu’à 15 % — Maghreb Émergent, 2025
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Chronique d’une mort annoncée : le mécanisme de règlement des différends de la ZLECAf — Afronomics Law, 2019
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Déficit du financement du commerce : 74 à 92 milliards USD en 2024 — Sika Finance, 2025