Mix énergétique Burkina Faso : deux nouvelles centrales thermiques pour sortir de la dépendance aux importations

La rédaction

juillet 23, 2026

Le 21 juillet 2026, le Burkina Faso a inauguré une centrale thermique de 50 mégawatts à Pabré, construite en 90 jours chrono. Dans la foulée, la première pierre d’une deuxième installation de 120 MW était posée à Saaba. Derrière ces deux gestes symboliques, une ambition cohérente : faire passer la production nationale au-dessus de la demande intérieure et réduire structurellement la facture des importations.


Un chantier en 90 jours : signal politique autant que technique

La vitesse d’exécution est au cœur du discours officiel. Quatre-vingt-dix jours pour concevoir, ériger et raccorder une centrale de 50 MW au réseau de la SONABEL : c’est un délai inhabituel pour l’Afrique subsaharienne, où les projets classiques de centrales thermiques de taille comparable requièrent généralement deux à trois ans entre la décision de financement et la mise en service commerciale, selon les guides de planification des compagnies nationales d’électricité de la région.

Le Premier ministre Jean Emmanuel Ouédraogo n’a pas manqué d’en faire une démonstration de souveraineté : « C’est exceptionnel parce qu’en si peu de temps, pouvoir produire cette puissance d’énergie au Burkina Faso, ce n’est jamais arrivé dans notre histoire et cela illustre la marche résolue du Burkina Faso vers cette souveraineté énergétique. » Le président du groupe Al Ahram Taqa, Massoud Hassan Abdo Jaied, partenaire privé du projet, a de son côté mis en avant la confiance comme condition du résultat : « Nous avons démontré qu’avec la confiance, il est possible de livrer des infrastructures stratégiques en un temps record. »

L’investissement pour cette première centrale est estimé à environ 18 milliards de F CFA. Le ministre de l’Énergie, des Mines et des Carrières, Yacouba Zabré Gouba, a tenu à replacer le chiffre dans sa perspective : « Cette centrale représente un investissement d’environ 18 milliards de F CFA. Elle n’est pas une fin en soi, mais une étape importante d’un vaste programme national. »

Al Ahram Taqa, société enregistrée dans les Émirats arabes unis, est principalement connue pour ses réalisations au Yémen plusieurs centrales diesel et HFO entre 25 et 40 MW ainsi que pour des projets au Qatar et en Libye. Le contrat burkinabè constitue, selon les données publiques disponibles, sa première réalisation en Afrique subsaharienne. Ce contexte mérite d’être noté : le groupe arrive sans antécédent africain documenté, mais avec une crédibilité technique bâtie sur des marchés en situation d’urgence énergétique, ce qui n’est pas sans rapport avec la nature du défi burkinabè.


Saaba 120 MW : le pari du gaz naturel

La deuxième annonce du 21 juillet est d’une autre envergure financière et technologique. La centrale de Saaba, dont la pose de la première pierre a été actée le même jour, affiche une capacité de 120 MW et un coût estimé à plus de 133 milliards de F CFA. Sa mise en service est prévue en 2026. À la différence de Pabré, qui fonctionne vraisemblablement au fioul lourd ou au diesel, Saaba sera alimentée au gaz naturel un choix qui engage durablement la structure de coûts de production.

La question des coûts est ici centrale. En Afrique de l’Ouest, la Banque mondiale évalue le coût moyen de production de l’électricité au Burkina Faso à environ 0,22 USD/kWh, l’un des niveaux les plus élevés de la région, avec plus de 40 % imputable au combustible. Une centrale à gaz correctement approvisionnée peut ramener ce coût variable vers 0,12–0,18 USD/kWh, selon l’efficacité de l’installation et les conditions contractuelles d’accès au combustible. C’est mieux que le fioul lourd, mais structurellement plus coûteux que le solaire photovoltaïque de grande taille, dont le coût de production pour les nouveaux projets en Afrique tourne autour de 0,05 à 0,10 USD/kWh hors stockage, selon les analyses de l’IRENA.

Ce différentiel ne disqualifie pas le choix du gaz. Le thermique au gaz offre une disponibilité permanente, indépendante de l’ensoleillement, et s’intègre comme base de charge stable dans un réseau dont la pointe de demande doit être garantie. Il répond à un besoin industriel immédiat. Mais il crée une dépendance à l’approvisionnement en gaz combustible que le Burkina Faso ne produit pas et devra importer et engage le pays dans une trajectoire carbone qui devra être compensée par ailleurs.


Un programme plus large : 220 MW supplémentaires en vue

Pabré et Saaba ne sont que les premières pièces d’un puzzle plus vaste. Les autorités burkinabèbes annoncent la prochaine inauguration de centrales à Bobo-Dioulasso, Koudougou, Kaya, Komsilga et Donsin, pour un total cumulé de plus de 220 MW additionnels. L’objectif explicitement formulé est de porter la production nationale au-dessus de la demande intérieure, condition d’un soutien crédible à l’industrialisation du pays.

Pour apprécier l’ampleur du mouvement, il faut rappeler le point de départ. En 2024, la puissance nominale installée de la SONABEL atteignait 476 MW, contre 423 MW en 2023 une progression significative, portée notamment par l’essor du solaire. Dans le même temps, les importations d’électricité ont reculé de 14 % en raison d’une réduction du transit en provenance du Ghana et de la Côte d’Ivoire. Le Burkina Faso importait jusqu’à 250 MW, dont environ 200 MW du Ghana et 50 MW de Côte d’Ivoire, représentant une part substantielle de l’approvisionnement aux heures de pointe.

L’addition de 50 MW (Pabré) + 120 MW (Saaba) + plus de 220 MW (autres sites) dépasse les 390 MW supplémentaires annoncés. Rapportée à une base installée de 476 MW, cette expansion représente une augmentation de plus de 80 % de la capacité nationale si tous les projets se concrétisent dans les délais annoncés. C’est une ambition considérable, dont l’exécution intégrale reste à démontrer.


La tension avec les engagements climatiques

Ce programme d’expansion thermique soulève une question que les autorités burkinabèbes ne peuvent esquiver indéfiniment : sa compatibilité avec les engagements climatiques du pays. La CDN 3.0 du Burkina Faso, soumise à la CCNUCC pour la période 2026-2030, fixe un objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 30,87 % par rapport au scénario tendanciel. Elle identifie les énergies renouvelables comme levier principal de décarbonation du secteur électrique et vise à porter la capacité renouvelable installée de 228 MWc en 2024 à 887 MWc en 2030.

Or, le Burkina Faso a déjà accompli une partie de ce chemin par le solaire : la part des renouvelables dans la production électrique nationale est passée de 21,9 % en 2023 à 29,7 % en 2024, portée par l’essor du photovoltaïque. Construire simultanément plusieurs centaines de mégawatts de thermique fossile risque de diluer cette progression et d’alourdir l’empreinte carbone du mix au moment même où la trajectoire solaire était prometteuse.

La Banque mondiale, dans sa note sur la situation économique du Burkina Faso présentée à Ouagadougou en juillet 2025, recommandait précisément d’exploiter le fort potentiel solaire du pays, couplé au stockage par batteries, comme option souvent la moins coûteuse pour accroître la capacité. Elle appelait également à une réforme tarifaire fondée sur les coûts réels de production et à un renforcement des partenariats public-privé recommandations partiellement intégrées dans le programme actuel, mais pas entièrement.


Un taux d’électrification rural qui reste le défi structurel

La dimension sociale du problème énergétique burkinabè est tout aussi criante que la dimension industrielle. Selon le Pacte national de l’énergie élaboré avec la Banque mondiale dans le cadre de l’initiative Mission 300, le taux d’électrification national atteignait 34,2 % en 2024 : 87,8 % en milieu urbain, mais seulement 10,2 % en milieu rural. Plus de neuf Burkinabèbes sur dix vivant hors des villes n’ont pas accès à l’électricité.

Les centrales thermiques de Pabré et Saaba alimenteront en priorité le réseau interconnecté centré sur Ouagadougou. Elles ne résoudront pas mécaniquement le déficit d’accès rural, qui relève d’une autre logique mini-réseaux, solaire décentralisé, extension des lignes de distribution. Le programme d’électrification rurale 2024-2028 vise à porter le taux rural à 50 % d’ici 2028 depuis un niveau de 5,49 % en 2022 : un saut de quarante points en six ans qui suppose des investissements massifs dans les infrastructures de distribution, indépendamment de la capacité de production.

L’enjeu du mix énergétique burkinabè est donc double : produire davantage pour alimenter l’industrie et réduire les importations d’une part, distribuer plus largement pour connecter les zones rurales d’autre part. Les centrales inaugurées le 21 juillet 2026 répondent clairement au premier objectif. Pour le second, la partie se joue ailleurs, et la question de savoir si les ressources mobilisées pour le thermique ne seront pas en compétition avec celles nécessaires à l’électrification rurale mérite d’être posée.


Sources