Égypte gaz naturel : le long déclin d’un exportateur devenu importateur de GNL

La rédaction

juillet 23, 2026

En moins de trois ans, l’Égypte a accompli un retournement énergétique spectaculaire : le pays qui exportait encore du gaz naturel liquéfié vers l’Europe négocie désormais des contrats d’approvisionnement en GNL auprès des grandes majors internationales. Ce basculement, précipité par l’effondrement de la production nationale et une demande intérieure en électricité qui ne cesse de croître, interroge la cohérence de plusieurs décennies de politique énergétique égyptienne.

De Zohr au déclin : l’illusion du pic de production

L’histoire récente du secteur gazier égyptien se résume à une trajectoire en cloche, dont le sommet a été atteint autour de 2021. Cette année-là, la production nationale culminait à environ 70 milliards de mètres cubes (Gm³), portée en grande partie par le champ géant de Zohr, découvert en 2015 par Eni au large des côtes méditerranéennes et mis en exploitation dès 2017.

Le champ Zohr avait suscité un optimisme considérable. Avec une production journalière ayant atteint environ 2,7 milliards de pieds cubes par jour lors de l’exercice 2021-2022, le gisement représentait à lui seul près de 38 % de la production nationale et avait permis à l’Égypte de retrouver l’autosuffisance gazière, voire d’exporter. Mais les analyses techniques disponibles montrent qu’un déclin précoce du champ s’est amorcé dès 2022, alors que les prévisions initiales anticipaient une production soutenue bien plus longtemps. Les projections indiquent une chute de la production de Zohr de 2,7 milliards de pieds cubes par jour en 2021 à environ 1,6 milliard fin 2024.

L’impact sur l’ensemble du bilan gazier national est brutal. Selon les données du service économique du Trésor français, la production nationale est tombée à environ 47 à 49 Gm³ en 2024, soit un recul de l’ordre de 30 % par rapport au pic de 2021. En flux journaliers, le pays est repassé sous le seuil de 4 milliards de pieds cubes par jour, son niveau le plus bas depuis 2016. La baisse s’est accélérée : environ 16 % entre 2021 et 2023, puis encore 17 % supplémentaires de 2023 à 2024.

Une demande intérieure qui ne laisse aucune marge

Ce déclin de l’offre se heurte à une demande intérieure structurellement orientée à la hausse. L’Égypte affiche l’une des croissances démographiques les plus soutenues de la région méditerranéenne, avec une population désormais supérieure à 105 millions d’habitants progressant à un rythme d’environ 1,7 % par an. Mais c’est surtout l’urbanisation accélérée, le développement industriel et la multiplication des usages électriques domestiques — climatisation en tête — qui tirent la consommation d’électricité vers le haut.

La Direction du Trésor français estime que la demande d’électricité égyptienne progresse à un rythme de 6 à 8 % par an, sous l’effet conjoint de ces facteurs. La démographie, prise isolément, n’expliquerait qu’un quart à un tiers de cette hausse ; les deux tiers restants relèvent de l’intensification des usages. Le ministère égyptien de l’Électricité anticipe une croissance plus modérée d’environ 3 % par an jusqu’en 2027, mais même cette projection implique des besoins en combustibles pour la production électrique que le sous-sol national ne peut plus satisfaire seul.

C’est précisément ce ciseau — offre de gaz en chute libre, demande d’électricité en expansion — qui a conduit le pays à suspendre ses exportations de GNL au printemps 2024, avant de basculer dans une position nette d’importateur.

Les négociations avec les majors : Shell, TotalEnergies, BP

Face à ce déficit structurel, Le Caire a adopté une démarche pragmatique : sécuriser des approvisionnements contractuels en GNL sur trois à cinq ans auprès des grandes compagnies internationales, tout en déployant rapidement les infrastructures de regazéification nécessaires.

Selon les données compilées par Zonebourse et plusieurs médias spécialisés, Shell, TotalEnergies et BP figurent parmi les principales contreparties des négociations engagées par la partie égyptienne. Des négociants en matières premières comme Hartree Partners, ainsi que Glencore et Gunvor, ont également été identifiés dans le cadre d’appels d’offres portant sur des cargaisons individuelles. Saudi Aramco a pour sa part remporté quelques lots lors de ces procédures. Des informations de presse font état d’accords portant sur environ 60 cargaisons de GNL pour 2025, dans le cadre d’un programme d’importation dont le coût total pourrait avoisiner 8 milliards de dollars sur l’année.

Le ministre du Pétrole et des Ressources minérales, Karim Badawi, a présenté cette stratégie comme une réponse de sécurité énergétique plutôt que comme un simple arbitrage de prix. Les autorités égyptiennes ont déployé une infrastructure de regazéification d’une capacité allant jusqu’à 2,25 milliards de pieds cubes par jour, incluant des unités flottantes de stockage et de regazéification (FSRU). Badawi a mis en avant la capacité de l’Égypte à « mettre en place en un temps record une infrastructure robuste d’importation de GNL », insistant sur les normes de sécurité et la prévention des ruptures d’approvisionnement.

L’ambition affichée va au-delà du simple rééquilibrage du bilan domestique : Le Caire entend positionner l’Égypte comme un hub régional capable de réceptionner du GNL, de le regazéifier et, le cas échéant, de le réexporter vers l’Europe. Un accord signé avec TotalEnergies et Eni en vue d’exporter du gaz chypriote via les infrastructures égyptiennes s’inscrit dans cette logique de plateforme.

Le piège budgétaire des subventions énergétiques

Le basculement vers l’importation de GNL s’effectue dans un contexte budgétaire particulièrement contraint. Les subventions aux produits pétroliers représentaient environ 130 milliards de livres égyptiennes dans le budget 2023-2024 — un poste colossal pour une économie sous pression inflationniste et engagée dans un programme d’ajustement avec le Fonds monétaire international.

L’accord conclu avec le FMI en 2024, d’un montant de 8 milliards de dollars, a conditionné les décaissements à la poursuite des réformes tarifaires énergétiques. Le Caire s’est engagé à appliquer un mécanisme d’indexation automatique des prix des carburants sur les coûts internationaux, à procéder à des hausses successives des prix de l’essence et du diesel, et à réduire progressivement les subventions non ciblées. Des hausses atteignant 15 % ont été annoncées dans ce cadre, avec deux nouvelles augmentations attendues avant la fin de l’exercice. La ligne budgétaire explicite des subventions à l’électricité est, pour sa part, affichée à zéro depuis plusieurs années, mais l’Agence Ecofin note que les tarifs d’électricité restent maintenus en dessous du coût réel, ce qui constitue un soutien implicite dont la charge pèse sur le secteur électrique.

La facture d’importation de GNL viendra s’ajouter à ces contraintes. L’exemple des économies émergentes ayant effectué une transition comparable est à cet égard instructif. Le Pakistan et le Bangladesh, passés d’une quasi-autosuffisance gazière à une dépendance partielle aux marchés spot de GNL, ont subi des chocs inflationnistes sévères lorsque les prix internationaux se sont envolés, notamment lors de la crise de 2022. Le recours au marché spot, à des prix pouvant atteindre le double des contrats à long terme, a directement pesé sur le coût de production de l’électricité et alimenté des spirales inflationnistes. C’est précisément pour éviter ce scénario que l’Égypte privilégie des contrats d’approvisionnement à moyen terme — trois à cinq ans — plutôt que des achats spot.

Un retournement structurel, pas conjoncturel

La tentation existe de présenter ce basculement comme une parenthèse conjoncturelle, liée aux difficultés techniques temporaires du champ Zohr et à un cycle de sous-investissement dans l’exploration. Les autorités égyptiennes elles-mêmes insistent sur la trajectoire de remontée de la production nationale à l’horizon 2030, avec des appels aux compagnies internationales à doubler leurs volumes d’ici cette date, et des accords d’exploration renouvelés avec Eni, BP et d’autres opérateurs.

Mais plusieurs indicateurs structurels invitent à la prudence. Le déclin de Zohr s’est avéré plus précoce et plus rapide que prévu, ce qui soulève des questions sur la fiabilité des prévisions de production des nouveaux gisements à développer. La demande intérieure, portée par une démographie soutenue et une industrialisation en cours, continuera d’exercer une pression croissante sur le bilan énergétique. Et la contrainte budgétaire, couplée aux conditionnalités du FMI, laisse peu de marges pour financer simultanément les importations de GNL, les investissements dans la production domestique et la transition vers les énergies renouvelables.

Le vrai test pour la politique énergétique égyptienne sera donc moins la capacité à gérer la crise immédiate — les contrats avec Shell, TotalEnergies et BP offrent une réponse opérationnelle crédible à court terme — que la faculté à engager les réformes structurelles profondes qui permettraient de sortir par le haut de ce cycle : accélération du développement des énergies renouvelables, refonte du régime de subventions, et diversification d’un modèle encore très dépendant de la rente gazière. La question n’est plus de savoir si l’Égypte peut redevenir exportatrice nette de gaz, mais à quel horizon et à quel prix.

Sources