Mamadi Doumbouya face au défi de la légitimité sans urnes en Guinée

La rédaction

juillet 24, 2026

Quatre ans après avoir renversé Alpha Condé, Mamadi Doumbouya a bâti un édifice institutionnel sans mandat électoral. La question qui structure désormais l’avenir guinéen n’est plus de savoir si la transition prendra fin, mais si les institutions qu’elle a produites pourront un jour être perçues comme légitimes par ceux qu’elles prétendent gouverner.

Des institutions sans souveraineté populaire

Le dispositif institutionnel guinéen repose sur quatre piliers définis par la Charte de la transition : le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD), la présidence de la transition assumée par Doumbouya, un gouvernement civil dirigé par le Premier ministre Amadou Bah Oury, et le Conseil national de la transition (CNT). Ce dernier, composé de 81 membres désignés — et non élus —, fait office de chambre législative provisoire. Présidé par le Dr Dansa Kourouma, issu de la société civile, le CNT a été chargé d’élaborer l’avant-projet de Constitution soumis à référendum.

La mécanique est formellement cohérente. Elle l’est d’autant plus que la Guinée a franchi, en septembre 2025, l’étape du référendum constitutionnel, avant la présidentielle fixée par décret au 28 décembre 2025. Ces deux scrutins ont conduit la CEDEAO, début 2026, à lever l’ensemble des sanctions qui pesaient sur Conakry depuis 2022 et à réintégrer pleinement la Guinée dans ses instances décisionnelles. Le retour dans le rang régional est donc acté. Mais la légitimité politique, elle, ne se décrète pas par communiqué de presse.

Le paradoxe de l’institutionnalisation répressive

C’est ici que le cas guinéen devient théoriquement intéressant — et politiquement préoccupant. La junte a construit des institutions en même temps qu’elle vidait le champ politique de ses principaux acteurs. Le mouvement est documenté avec précision : en octobre 2024, selon Le Monde, sur 211 partis examinés par les autorités de transition, 53 ont été dissous, une cinquantaine suspendus et 67 placés sous observation. En août 2025, à l’approche du référendum constitutionnel, les trois principales formations d’opposition — l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) d’Alpha Condé et le Parti pour le renouveau et le progrès (PRP) — ont été suspendus pour 90 jours. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a exprimé sa « grave préoccupation » face à l’impact de ces mesures sur la liberté d’association.

La société civile n’a pas été épargnée. Des figures du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC) ont été arrêtées ou, pour certaines, enlevées par des hommes en tenue militaire. Sur le plan médiatique, Reporters sans frontières décrit une « remontée en trompe-l’œil » de la Guinée dans son classement 2024 (78e sur 180, soit +7 places par rapport à 2023) : le score global stagne et les indicateurs politiques et sécuritaires se dégradent, entre brouillages de radios, suspensions de chaînes et enlèvement d’un journaliste.

On se retrouve ainsi face à un paradoxe structurant : le régime consolide une architecture institutionnelle formelle tout en réduisant les conditions de son acceptabilité sociale. Les institutions existent, mais l’espace dans lequel elles devraient s’enraciner se rétrécit.

Mali, Burkina Faso : les précédents qui relativisent

Pour saisir ce que cette trajectoire implique à l’échelle régionale, la comparaison avec le Mali et le Burkina Faso s’impose — non pour établir une hiérarchie morale entre des régimes tous issus de coups de force, mais pour mesurer les différentes façons dont la légitimité institutionnelle peut être construite, différée ou confisquée.

Au Mali, Assimi Goïta a conduit une transition d’environ quatre ans avant d’installer un cadre constitutionnel formel : une nouvelle Constitution adoptée en 2023, fondant la quatrième République, et un Conseil national de transition (CNT) faisant office de parlement. Mais ce cadre sert désormais moins au retour à un régime civil qu’à la consolidation du pouvoir militaire : le CNT a accordé à Goïta un mandat de cinq ans renouvelable, sans scrutin national, le maintenant au pouvoir au moins jusqu’en 2030. L’institutionnalisation y a abouti à une forme de légitimation sans élections — mais au prix d’une fermeture durable du système politique.

Au Burkina Faso, Ibrahim Traoré a opté pour une architecture plus radicale encore : une Assemblée législative de transition (ALT) de 71 membres nommés, un organe stratégique opaque baptisé KORAG, et la dissolution de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) en octobre 2025 — privant le pays de son instrument d’organisation électorale. Les partis politiques ont été officiellement dissous début 2026, rendant illusoire tout retour rapide au pluralisme. Ici, l’institutionnalisation n’est pas un pont vers les urnes, mais un substitut explicite.

La question de fond : légitimité institutionnelle sans légitimité électorale

La littérature académique francophone sur les transitions sahéliennes a commencé à théoriser ce découplage entre légalité institutionnelle et légitimité politique. Fahiraman Rodrigue Koné, analysant les transitions militaires de la région, montre que la légitimité initiale des juntes repose sur un mécontentement populaire face à l’insécurité et à la rupture entre société et élites politiques — mais que cette légitimité reste fragile et se déplace progressivement vers la question de l’ancrage institutionnel. Mory Fode Fofana, dans ses travaux sur la légitimité du pouvoir en contexte africain, distingue la légalité formelle — qu’un CNT peut produire — de la légitimité sociale, qui exige une forme de reconnaissance collective que les décrets ne peuvent forcer.

C’est précisément cette tension qui définit le pari de Doumbouya. La Guinée dispose désormais d’une présidentielle tenue, d’un référendum constitutionnel organisé, d’une réintégration dans la CEDEAO actée. Ces accomplissements formels sont réels. Mais ils coexistent avec une opposition fragmentée ou suspendue, une société civile sous pression, et un espace médiatique étroit.

Un calendrier électoral sous surveillance

La tenue d’élections ne résout pas, en elle-même, la question de la légitimité — surtout si le champ politique a été préalablement épuré. Les élections législatives, d’abord annoncées pour décembre 2025 par le Premier ministre Bah Oury, ont finalement été reportées : la Direction générale des élections (DGE) les place désormais au 31 mai 2026. Ce glissement calendaire, même mineur, illustre la difficulté à synchroniser le temps institutionnel et le temps politique réel.

Pour les chercheurs et décideurs qui suivent la région, la Guinée offre un cas d’étude d’une netteté presque pédagogique : celui d’un régime qui a compris qu’il devait produire des institutions pour survivre à la pression internationale, mais qui n’a pas encore résolu la question de ce que ces institutions représentent aux yeux de la société qu’elles sont censées organiser. L’architecture est posée. La légitimité, elle, reste à construire — et ce chantier-là ne se fait pas sans ses destinataires.

Doumbouya a gagné la bataille de la reconnaissance extérieure. La CEDEAO a levé ses sanctions. Mais la vraie épreuve de durée pour tout régime n’est pas la tolérance des organisations régionales : c’est la capacité à transformer un ordre imposé en ordre accepté. Sur ce terrain-là, le verdict reste ouvert.

Sources