Contre-insurrection au Burkina Faso : gagner des batailles, perdre la population

La rédaction

août 8, 2026

Entre deux feux, les civils burkinabè paient le prix d’une stratégie sécuritaire qui peine à concilier efficacité militaire et légitimité étatique. Alors que Ouagadougou intensifie ses opérations contre les groupes jihadistes, les exactions documentées contre des populations locales menacent de saper les fondements mêmes de la contre-insurrection. Un dilemme qui n’est pas propre au Burkina Faso, mais qui s’y pose avec une acuité particulière.

Le piège classique de la contre-insurrection

La théorie contre-insurrectionnelle enseigne depuis des décennies que la population civile n’est pas un décor du conflit, mais son enjeu central. Celui qui gagne la confiance des habitants contrôle l’information, le renseignement et, ultimement, la légitimité. Celui qui la perd offre à l’adversaire un vivier de recrutement inépuisable. Le Burkina Faso semble aujourd’hui s’engager dans ce piège avec une clarté troublante.

Depuis 2015, l’insurrection jihadiste, portée principalement par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et l’État islamique au Grand Sahara, a progressivement étendu son emprise sur le territoire burkinabè. Face à cette menace, la junte du capitaine Ibrahim Traoré, au pouvoir depuis septembre 2022, a opté pour une montée en puissance militaire assumée, mobilisant les Forces armées nationales et leurs supplétifs civils, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP).

Mais cette intensification opérationnelle s’accompagne d’un coût humain documenté qui alerte les observateurs. En avril 2026, Human Rights Watch a publié un rapport recensant 57 incidents entre janvier 2023 et août 2025, impliquant l’ensemble des parties au conflit. Parmi ces incidents, 33 impliquaient les forces burkinabè et leurs alliés, avec 1 255 civils tués dans ces seuls épisodes. Sur l’ensemble de la période, HRW estime qu’entre janvier et juillet 2024 seuls, l’armée et les VDP ont tué au moins 1 000 civils lors d’opérations de contre-insurrection. Des incidents précis sont documentés : 156 civils tués dans le village de Karma en avril 2023, plus de 400 à proximité de Djibo lors de l’opération Tchéfari 2 en décembre 2023, 223 exécutions sommaires à Nondin et Soro en février 2024, dont 56 enfants.

Les VDP : un pari juridiquement encadré, opérationnellement risqué

La mobilisation des Volontaires pour la défense de la patrie constitue l’un des paris stratégiques les plus emblématiques, et les plus discutés, de la transition burkinabè. Créés par la loi du 21 janvier 2020, puis réencadrés par la loi du 13 décembre 2022, ces auxiliaires des forces de défense et de sécurité sont recrutés au niveau villageois, pour un engagement d’un an renouvelable jusqu’à cinq ans. Leur mission légale : contribuer, au besoin par la force des armes, à la défense et à la protection des personnes et des biens de leur localité.

Le cadre juridique existe donc. La question est celle de son effectivité opérationnelle. La formation initiale dispensée aux VDP lors du lancement du dispositif s’établissait à environ 14 jours, couvrant le maniement des armes et l’intégration d’un code de conduite. Cette durée, brève au regard des standards militaires classiques, soulève des interrogations légitimes sur la capacité réelle de ces combattants à distinguer combattants et non-combattants dans des environnements opérationnels complexes, où les groupes armés se fondent délibérément dans la population civile.

La réponse officielle : démenti et enquêtes

Face aux accusations d’exactions, la position du gouvernement de transition est constante dans sa structure : démenti des allégations les plus graves, discours de défense de l’armée, et affirmation d’enquêtes internes. Le ministre de la Défense a qualifié en 2025 certaines accusations médiatiques de « graves et diffamatoires », estimant qu’elles visaient à « déstabiliser le pays » et à « ternir l’image » de l’armée et des VDP. Pour l’affaire de Karma, les autorités affirment qu’une enquête a été finalisée et transmise au parquet compétent.

Cette ligne de communication présente une cohérence politique interne, mais elle comporte un risque stratégique sous-estimé : en refusant d’admettre publiquement des manquements et de sanctionner visiblement les responsables, le gouvernement prive sa propre contre-insurrection d’un levier de légitimité essentiel. Dans les zones rurales où les populations hésitent déjà entre la protection jihadiste, souvent coercitive mais territorialement présente, et celle de l’État, intermittente et parfois menaçante, chaque exaction non sanctionnée renforce le camp adverse.

Le déplacement de masse comme révélateur structurel

L’ampleur des déplacements internes constitue peut-être l’indicateur le plus éloquent de la faillite partielle du contrat de protection étatique. Selon les données du HCR, le Burkina Faso comptait plus de 2 millions de personnes déplacées internes au 31 mars 2025, sur la base des chiffres officiels du gouvernement. Le plan de réponse humanitaire 2024 d’OCHA identifiait 6,3 millions de personnes ayant besoin d’assistance humanitaire. Ces chiffres ne sont pas seulement une statistique de souffrance : ils traduisent le retrait physique des populations hors des zones de conflit, c’est-à-dire hors de portée de l’État comme des jihadistes, mais aussi hors de portée du renseignement humain dont dépend toute contre-insurrection efficace.

Une population déplacée est une population coupée de ses réseaux de solidarité, de ses terres et de sa capacité productive, mais c’est aussi une population qui observe et qui mémorise. Les récits qu’elle transmet sur les causes de son déplacement, qu’il s’agisse d’une attaque jihadiste ou d’une opération militaire mal conduite, façonnent durablement les représentations de l’État dans les communautés d’accueil.

Les leçons maliennes et la tentation de la répétition

Le Mali offre un miroir sombre pour Ouagadougou. Depuis le déploiement des forces russes du groupe Wagner aux côtés de l’armée malienne à partir de 2021, les données d’ACLED montrent une hausse continue des pertes civiles imputables aux forces pro-État : 216 opérations et 912 civils tués sur les dix premiers mois de 2023, puis 255 opérations et environ 1 063 morts civils sur la même période en 2024. Human Rights Watch a documenté des exécutions sommaires, des disparitions forcées et des incendies d’habitations. Plus significatif encore : selon une synthèse analytique sur Wagner au Sahel, les effets attendus de cette coopération, reprise du contrôle territorial, stabilité accrue, légitimité renforcée, ne se sont pas matérialisés. La junte malienne a acheté de l’efficacité tactique au prix d’une légitimité stratégique durablement fragilisée.

Au Niger voisin, la trajectoire post-coup d’État de juillet 2023 n’est guère plus encourageante. Les données disponibles font état d’une hausse des décès liés au conflit d’environ 60 % entre 2023 et 2024, d’un contrôle territorial fragile hors de Niamey, et d’une militarisation accrue sans stabilisation visible. Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique rapporte au moins huit attaques ayant chacune tué une douzaine de soldats sur cette période, signe d’une violence soutenue qui ne diminue pas malgré, ou à cause de, l’intensification des opérations.

Cette convergence des trajectoires maliennes et nigériennes vers des schémas similaires devrait alerter Ouagadougou. Elle suggère que la variable discriminante n’est pas la puissance de feu déployée, mais la qualité du lien maintenu avec les populations.

Le dilemme structurel : l’efficacité contre la légitimité

L’expert Mathieu Pellerin, dans ses travaux sur la sécurité sahélienne, défend une logique de contre-insurrection centrée sur la population : les forces doivent entretenir des relations positives avec les habitants, car la légitimité n’est pas seulement une exigence morale, elle est aussi un levier d’efficacité opérationnelle. Sans renseignement humain de qualité, lequel suppose une population encline à coopérer, les opérations militaires frappent à l’aveugle et produisent inévitablement des dommages collatéraux qui alimentent le recrutement adverse.

L’histoire de la contre-insurrection sur le continent africain illustre ce mécanisme avec constance. En Algérie, la France a obtenu des succès militaires tactiques indéniables sans jamais parvenir à rompre le lien entre le mouvement indépendantiste et la population, ce qui lui a coûté la guerre politique. La leçon n’a pas changé en soixante ans : quand les civils choisissent de ne plus coopérer avec les forces étatiques, la contre-insurrection perd son centre de gravité, quelles que soient les ressources matérielles engagées.

Au Burkina Faso, la tension est aujourd’hui à son paroxysme. Les forces de sécurité font face à des groupes jihadistes aguerris, mobiles et ancrés dans des réseaux communautaires. Elles opèrent dans des conditions logistiques difficiles, avec des unités VDP sous-formées mais armées. Et elles le font sous un gouvernement de transition qui a choisi de fermer l’espace civique, de restreindre la presse et d’expulser les ONG internationales, autant de signaux qui réduisent les possibilités de correction interne et d’alerte précoce.

La question n’est plus de savoir si le Burkina Faso peut gagner militairement des batailles. Elle est de savoir si Ouagadougou peut encore se donner les moyens de ne pas perdre sa population.

Sources