Les combats qui déchirent la région de Kidal depuis plusieurs mois ont provoqué un exode massif de civils vers les villes voisines. Gao et Ménaka accueillent désormais des dizaines de milliers de personnes fuyant les violences, dans un contexte où les ressources humanitaires restent dramatiquement insuffisantes. Derrière les bulletins militaires se dessine une autre réalité de la guerre : celle de familles contraintes de tout laisser derrière elles.
Un flux migratoire alimenté par les offensives
Depuis l’intensification des affrontements entre les Forces armées maliennes (FAMA), le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA), les déplacements de civils dans le nord du Mali ont pris une ampleur inédite. Les attaques du 25 avril ont constitué un tournant : plusieurs dizaines de milliers de personnes ont quitté la région de Kidal pour rallier Gao et Ménaka.
Ce mouvement ne s’est pas interrompu. La Croix-Rouge malienne signale qu’au moins 400 déplacés supplémentaires sont arrivés ces derniers jours dans ces deux villes en provenance de Kidal. Des centaines d’autres ont également fui la zone de Tinzawatene, à la frontière algérienne, où les bombardements de l’armée malienne se sont intensifiés.
Ces chiffres s’inscrivent dans une trajectoire nationale préoccupante. Selon OCHA, le Mali comptait 378 363 déplacés internes en septembre 2024, contre 330 713 en mai de la même année soit une hausse de près de 15 % en quatre mois. La situation depuis le début 2025, marquée par la reprise des combats dans la région de Kidal, n’a fait qu’aggraver cette tendance.
Des villes d’accueil sous pression extrême
Gao et Ménaka ne sont pas des métropoles capables d’absorber sans heurts des afflux massifs de population. Ce sont des villes moyennes du Sahel, aux infrastructures fragiles, elles-mêmes exposées à l’insécurité et aux pénuries. L’arrivée de dizaines de milliers de déplacés souvent sans ressources, sans réseau local, sans perspective de retour à court terme y accentue des tensions déjà vives.
Le parallèle avec les crises passées est instructif. Entre 2020 et 2022, Mopti avait vu sa population de déplacés internes passer de 86 000 à plus de 193 000 personnes, selon les données de la matrice de suivi des déplacements de l’OIM. Cette absorption s’était faite principalement par l’hébergement chez des familles hôtes et la concentration dans des quartiers périphériques, avec pour conséquence une hausse de la pression sur les denrées alimentaires et le parc locatif. Les mêmes mécanismes sont à l’œuvre aujourd’hui à Gao et Ménaka, dans un contexte encore plus contraint par l’insécurité sur les axes routiers.
La mobilisation communautaire existe, mais elle ne peut se substituer à une réponse structurée. Oumar Sibi Cissé, membre du bureau du conseil communal de Ménaka, décrit un effort de solidarité locale bricolé au quotidien : « Nous louons souvent des camions afin de les remplir de sachets d’eau potable pour les acheminer vers les sites où ces personnes déplacées sont les plus concentrées. Nous collectons aussi de l’argent à travers des cotisations dans le but de doter les enfants en kits scolaires ou en kits d’hygiène. Il y a également des associations de jeunes de Ménaka résidant à Bamako qui collectent et envoient des sommes d’argent que nous complétons pour fournir des denrées alimentaires aux déplacés internes de Kidal. »
Une réponse humanitaire insuffisante face à l’ampleur des besoins
La Croix-Rouge malienne constitue, dans ce contexte, l’un des rares acteurs opérationnels disposant d’une présence territoriale effective. Son directeur général, Nouhoum Maiga, dresse un bilan sans concession de la situation à Gao : « À la date d’aujourd’hui, au niveau de Gao, nous avons assisté près de 700 ménages avec des kits alimentaires et des kits non alimentaires ainsi que des abris. Nous les assistons également avec du cash, c’est-à-dire de l’argent en espèces, afin qu’ils puissent subvenir à leurs besoins dans la dignité. Nous continuons à le faire aussi à Ménaka. Mais cela demeure presque insignifiant compte tenu de l’immensité des besoins de ces populations qui ont quitté la région de Kidal, les mains vides et qui font face à des besoins essentiels liés à l’alimentation, à la santé, à l’éducation, mais surtout la prise en charge psychosociale de ces personnes qui ont été traumatisées. »
L’organisation a mobilisé près d’un milliard de francs CFA grâce à ses partenaires. L’ambassade d’Allemagne au Mali a contribué à hauteur de 100 000 dollars, soit environ 60 millions de francs CFA. Ce financement, aussi bienvenu soit-il, reste marginal au regard de l’ampleur des besoins.
Le cadre financier global confirme ce déséquilibre structurel. Le plan de réponse humanitaire 2025 pour le Mali requis par OCHA s’élève à 771,3 millions de dollars pour venir en aide à 4,7 millions de personnes. Or, selon le Journal du Mali, seuls 13 % de ce montant avaient été mobilisés au moment de l’évaluation du plan, laissant l’essentiel des besoins sans réponse financière garantie.
Un accès humanitaire à Kidal réduit et contraint
La situation des personnes qui n’ont pas fui Kidal est particulièrement préoccupante. La Croix-Rouge malienne signale que des enfants en bas âge se trouvent encore dans la ville, nécessitant des soins de santé urgents, notamment des vaccinations. Or l’accès humanitaire à Kidal reste sévèrement limité.
Selon les évaluations disponibles, le CICR maintient une présence continue à Kidal, confirmée par son bulletin d’information 2025. Mais la présence humanitaire y est globalement réduite et sélective. Les acteurs humanitaires qui souhaitent y accéder doivent emprunter des convois routiers depuis Gao, l’axe restant incertain en raison de l’insécurité persistante. Les demandes d’accès aérien humanitaire portées notamment par le CICR, MSF et le service aérien humanitaire de l’ONU (UNHAS) se heurtent à des contraintes opérationnelles et à des autorisations difficiles à obtenir. MSF a par ailleurs suspendu ses activités dans la région de Kidal après des cambriolages en 2023.
La réponse officielle du gouvernement de transition malien à la crise des déplacés internes reste, pour sa part, discrète. Bamako a organisé en septembre 2025 un convoi sécurisé de vivres et de carburant vers Kidal, présenté par le ministère de l’Industrie et du Commerce comme une mesure d’urgence face à la pénurie liée à la fermeture des frontières avec l’Algérie. Mais aucune politique structurée de prise en charge des déplacés internes n’a été rendue publique. Les autorités de transition avaient déjà appelé, après les combats antérieurs, les civils ayant fui à rentrer à Kidal une injonction qui relève davantage de la communication politique que d’une stratégie de protection des populations.
Le temps long du déplacement
Ce qui se joue à Gao et Ménaka dépasse la seule urgence humanitaire. Les précédents sahéliens montrent que les déplacements liés aux conflits armés tendent à se prolonger bien au-delà de la phase aiguë des combats. À Mopti, à Tombouctou, à Diffa au Niger, les populations déplacées sont restées des années sans solution durable, hébergées chez des familles hôtes elles-mêmes fragilisées, ou concentrées dans des quartiers périphériques sans accès suffisant aux services de base. L’insécurité alimentaire a progressé dans ces villes d’accueil, alimentée par une demande accrue et des prix céréaliers structurellement élevés à Diffa, les prix des céréales ont dépassé de 20 à 40 % leur moyenne quinquennale sur plusieurs marchés entre 2023 et 2024, selon les analyses de FEWS NET.
Le risque est donc que les déplacés internes de Kidal s’inscrivent dans la durée à Gao et Ménaka, transformant des villes déjà vulnérables en poches de pauvreté urbaine supplémentaires, sans que les dispositifs étatiques ou humanitaires soient calibrés pour répondre à ce défi structurel.
La question qui se pose aujourd’hui aux acteurs humanitaires, aux bailleurs internationaux et aux autorités maliennes est moins de savoir comment gérer l’urgence les réponses immédiates existent, même si elles demeurent insuffisantes que de déterminer comment éviter que le déplacement de masse ne devienne, une fois de plus, une condition permanente pour des dizaines de milliers de civils sahéliens.
Sources
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L’aide humanitaire aux déplacés s’organise à Gao et Ménaka — DW Afrique, 2025
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Mali : aperçu sur les mouvements de population, septembre 2024 — OCHA, septembre 2024
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Lancement du plan de réponse humanitaire 2025 pour le Mali — OCHA, 2025
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Besoins humanitaires : seulement 13 % couverts au Mali — Journal du Mali, 2025
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Mali : entre pénurie d’eau et manque de soins, la population de Kidal lutte pour sa survie — CICR, 2025
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Mali : accès humanitaire, contraintes janvier–décembre 2025 — ReliefWeb/OCHA, 2025
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Niger : mise à jour sur la sécurité alimentaire, décembre 2023 — FEWS NET, décembre 2023
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DTM Mali, rapport décembre 2024 — OIM/DNDS, janvier 2025
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