JNIM et or artisanal : comment le Sahel a construit un modèle de financement djihadiste qui menace désormais la Guinée

La rédaction

août 25, 2026

L’exploitation artisanale de l’or est devenue l’un des piliers de l’économie de guerre des groupes djihadistes au Sahel. Documenté au Mali et au Burkina Faso, ce modèle de captation des revenus miniers pourrait trouver un nouveau terrain d’expansion dans les zones frontalières guinéo-maliennes. Un risque structurel que les données disponibles permettent désormais de cartographier avec rigueur.

Un modèle rodé : comment le JNIM a transformé l’or en ressource de guerre

Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, connu sous son sigle arabe JNIM, n’a pas inventé la taxation des filières minières artisanales, mais il en a fait un instrument central de sa résilience financière. Les rapports publiés par la Global Initiative contre la criminalité transnationale organisée (GI-TOC) en 2022 et 2023 constituent à ce jour la documentation la plus précise sur ce phénomène. Ils établissent que le JNIM n’opère généralement pas lui-même l’extraction, mais exerce un contrôle indirect sur les sites d’orpaillage artisanal : supervision des accès, contrôle des intrants stratégiques comme le carburant et les explosifs, et prélèvement d’une fiscalité de fait assimilable à une zakat imposée aux orpailleurs et aux acteurs de la chaîne de valeur.

Ce modèle, qualifié de « prélèvement parasitaire » par plusieurs analystes, présente un avantage opérationnel décisif : il permet de monétiser une ressource sans en assumer les coûts et les risques de gestion directe. Selon le rapport GI-TOC de 2023 sur les économies illicites du JNIM, le groupe supervise l’exploitation minière plutôt que de l’opérer, ce qui lui permet de maintenir une présence économique sans exposer ses combattants aux contraintes logistiques de l’extraction.

L’organisation ACLED a documenté une évolution supplémentaire : dans certaines zones du Burkina Faso et du Mali, le JNIM a transformé des sites artisanaux en bases semi-permanentes, y stockant armes et matériel tout en y établissant une gouvernance locale de substitution. L’enjeu n’est plus seulement financier, il est territorial.

L’EIGS, un modèle concurrent fondé sur les mêmes ressorts

L’État islamique au Grand Sahara (EIGS) opère selon une logique comparable, mais dans des géographies distinctes. Implanté principalement dans la région de Tillabéri au Niger et dans la zone de Ménaka au Mali, le groupe a intégré l’or dans son économie de guerre par des mécanismes d’intimidation et de présence armée autour des sites miniers du Liptako-Gourma.

Selon les analyses de l’Africa Center for Strategic Studies, la compétition entre JNIM et EIGS pour le contrôle des zones d’orpaillage constitue l’un des moteurs des affrontements entre ces deux groupes rivaux dans cette région trifontalière. L’or y joue un double rôle : ressource financière d’abord, mais aussi marqueur territorial, contrôler un site aurifère, c’est signaler une capacité de gouvernance locale face à un État défaillant et face à un adversaire jihadiste concurrent.

Le Panel d’experts des Nations Unies sur le Mali, dans ses rapports successifs de 2022 à 2024, situe cette dynamique dans un système plus large d’économie criminelle. Il documente la persistance des circuits illicites, contrebande, taxation, sécurisation armée de sites, comme vecteurs de financement des groupes armés, et conclut que le commerce illicite de l’or constitue un levier de résilience financière durable pour ces acteurs, non un phénomène conjoncturel.

Précédents historiques : l’or artisanal comme variable structurelle des économies de conflit

La captation de ressources minières artisanales par des groupes armés n’est pas une innovation sahélienne. La Sierra Leone en a fourni le précédent le plus documenté : le Front révolutionnaire uni (RUF) a construit une grande partie de son économie de guerre sur le contrôle des zones diamantifères alluvionnaires entre 1991 et 2002. La Commission vérité et réconciliation sierra-léonaise a établi que les revenus du RUF provenaient de l’extraction organisée, du travail forcé et de la saisie de la production civile. Amnesty International et le SIPRI ont tous deux documenté la manière dont les zones diamantifères sont devenues des objectifs militaires intermédiaires, transformant une ressource naturelle en instrument de persistence du conflit.

La transposition au Sahel présente des différences importantes, la nature du groupe armé, la légitimité idéologique invoquée, l’échelle géographique, mais la logique structurelle est identique : un groupe armé dépourvu de base fiscale étatique se substitue à l’État dans les espaces périphériques à forte densité de ressources informelles. C’est précisément ce cadre analytique qui rend le cas guinéen préoccupant.

La Guinée : une vulnérabilité structurelle, pas encore un théâtre de conflit

La Guinée n’est pas le Sahel. Aucun incident armé directement attribuable à un groupe djihadiste n’a été formellement documenté sur son territoire à ce jour, et il convient de ne pas extrapoler mécaniquement à partir de la situation malienne. Cela dit, les conditions structurelles d’une vulnérabilité sont réunies et méritent d’être nommées avec précision.

Le premier facteur est volumétrique. L’orpaillage artisanal guinéen représente une masse financière considérable : selon les données du ministère des Mines, les exportations artisanales d’or atteignaient 304 390 onces (environ 8,4 tonnes) en 2022, tandis que le rapport ITIE Guinée 2022 mentionne 63,48 tonnes d’exportations artisanales sur l’année, une divergence qui reflète elle-même l’opacité structurelle de la filière. Le World Gold Council estime le potentiel global de production artisanale entre 10 et 15 tonnes annuelles. Ces volumes, même partiellement captés, constitueraient une manne substantielle pour tout groupe armé en quête de financement.

Le deuxième facteur est géographique. Les zones d’orpaillage artisanal les plus actives se concentrent dans les préfectures du nord-est guinéen, le long d’une frontière poreuse avec le Mali que ni Conakry ni Bamako ne contrôlent efficacement. L’ISS Africa note explicitement que le contrôle limité de l’État sur l’exploitation minière artisanale dans cette zone constitue une vulnérabilité susceptible de favoriser une infiltration ou un financement de groupes extrémistes.

Le troisième facteur est institutionnel. L’évaluation mutuelle GIABA/FATF identifie les secteurs bancaire et minier guinéens comme vulnérables au financement du terrorisme. En juin 2024, le gouvernement de transition a suspendu la production artisanale d’or et de diamants, une mesure dont la mise en œuvre effective dans les zones périphériques reste incertaine. En 2025, le parquet général de Conakry annonçait des arrestations liées à des soupçons d’implication terroriste en Haute-Guinée, région minière proche du Mali, signal que les autorités reconnaissent une menace sans en avoir encore mesuré publiquement l’articulation avec la filière aurifère.

L’extension du modèle : un risque de contagion, pas une fatalité

La question centrale n’est pas de savoir si le JNIM a déjà capté des revenus de l’orpaillage guinéen, les éléments disponibles ne permettent pas de l’affirmer. Elle est de savoir si les conditions structurelles qui ont rendu possible cette captation au Mali et au Burkina Faso sont réunies en Guinée. La réponse est largement positive : filière informelle et dispersée géographiquement, faible présence étatique dans les zones périphériques, frontière poreuse avec un pays où le JNIM est solidement implanté, et volumes d’or artisanal suffisants pour représenter un enjeu financier réel.

La différence avec le Mali ou le Burkina Faso tient aujourd’hui à l’absence de présence opérationnelle djihadiste documentée en Guinée. Mais le modèle sahélien enseigne que cette présence se construit précisément à partir du contrôle des ressources, et non l’inverse. Les investisseurs du secteur extractif et les décideurs sécuritaires régionaux auraient tort de lire cette séquence dans l’ordre chronologique inversé.

La gouvernance de l’orpaillage artisanal n’est pas un sujet secondaire de politique minière. Dans la géographie actuelle du Sahel élargi, c’est un enjeu de sécurité régionale de premier ordre, et la Guinée se trouve désormais dans la zone de friction.

Sources