Lithium malien : comment Rosatom tente de s’imposer face à la Chine sur un marché stratégique

La rédaction

août 25, 2026

Le Mali est entré dans le club des producteurs de lithium fin 2024, et la compétition pour ses gisements s’intensifie déjà. Derrière les groupes chinois qui dominent le secteur, la Russie, via Rosatom, tente de prendre pied sur un terrain que Pékin considère comme acquis. Le renouvellement de dix permis de recherche minière, approuvé le 21 août 2026 par le Conseil des ministres malien, donne le signal d’une nouvelle phase d’exploration et révèle l’ampleur des rivalités qui s’y jouent.

Deux mines en production, une course à l’exploration qui s’accélère

En l’espace d’à peine six mois, le Mali a basculé du statut de pays à fort potentiel minier à celui de producteur effectif de lithium. La mine de Goulamina, dans le sud du pays, a démarré sa production en décembre 2024 sous la houlette du groupe chinois Ganfeng, tandis que la mine de Bougouni a suivi début 2025. Ganfeng a officiellement lancé la phase 1 de Goulamina avec une capacité annuelle de 506 000 tonnes de concentré de spodumène, et les premières expéditions commerciales ont débuté à partir de l’été 2025 via le port d’Abidjan.

La présence chinoise ne se limite pas à ces deux sites opérationnels. Lithium Africa, cotée à Toronto et à Francfort, opère en coentreprise avec Ganfeng sur trois projets supplémentaires Torakoura, N’Gonzana et Kologo dont les permis ont expiré en 2025 et sont en attente de renouvellement. Le groupe chinois est donc déjà structurellement ancré dans le paysage minier malien, à la fois comme opérateur et comme partenaire financier.

C’est dans ce contexte que la décision du 21 août 2026 prend tout son sens. Parmi les dix permis de recherche renouvelés par le Conseil des ministres, deux concernent le lithium : ils sont détenus par Intermin Lithium SARL, filiale malienne de l’australien First Lithium, et portent sur les sites de Gouna (cercle de Kolondiéba) et Faraba (cercle de Bougouni), dans le sud-ouest du pays. Ces permis avaient été accordés à l’origine en 2018. Leur renouvellement, plusieurs fois retardé par un gel administratif qui a paralysé le secteur entre décembre 2022 et mars 2025, ouvre la voie à la première estimation de ressources minérales du groupe : selon son rapport trimestriel du 31 juillet 2026, First Lithium avait conditionné ce travail au préalable administratif, précisant que « la publication de sa première estimation de ressources minérales au Mali dépendait de ce préalable administratif ». Cette estimation est désormais attendue avant fin septembre 2026.

L’entrée de Rosatom, par la petite porte — mais pas sans ambition

Ce qui modifie substantiellement la donne, c’est l’irruption de Rosatom dans le secteur du lithium malien. L’entreprise publique russe, dont le cœur de métier est le nucléaire civil, a progressivement élargi ses activités vers les minerais stratégiques, à l’image de sa filiale Uranium One, déjà active dans l’extraction d’uranium en Namibie. Au Mali, le ministère des Mines a approuvé le transfert du permis lithium du projet Bougoula à Uranium One Group, filiale de Rosatom. En mai 2026, Rosatom a annoncé avoir obtenu des résultats préliminaires confirmant le potentiel en lithium d’un site placé sous son contrôle dans le pays.

Cette présence s’inscrit dans un cadre diplomatique qui s’est densifié depuis 2024. En juin 2025, Bamako et Moscou ont signé un accord intergouvernemental sur l’utilisation pacifique de l’énergie atomique. Le mois suivant, à Moscou, des documents de coopération ont été paraphés dans plusieurs domaines énergie, mines, géologie, agriculture impliquant Rosatom et d’autres entités russes. L’ORTM, la télévision publique malienne, a rapporté que ces accords couvraient explicitement les secteurs de l’énergie nucléaire et des mines. La junte de transition a présenté ces partenariats comme un renforcement de l’autonomie stratégique du pays.

Il serait toutefois inexact d’y voir une stratégie russe parfaitement coordonnée. Les déclarations officielles maliennes les plus précises portent sur le nucléaire civil ; pour le lithium, les engagements relèvent davantage de protocoles d’exploration que de contrats d’exploitation. Rosatom tâte le terrain géologiquement et diplomatiquement, sans avoir encore la capacité industrielle que Ganfeng déploie à Goulamina.

Un contexte de marché qui justifie toutes les convoitises

L’intensité de cette compétition est indissociable des perspectives de la demande mondiale. Dans son Global Critical Minerals Outlook 2026 publié en juillet, l’Agence internationale de l’énergie estime que « la demande mondiale de lithium devrait plus que tripler d’ici 2040 dans son scénario fondé sur les politiques actuellement annoncées, soit la croissance la plus forte parmi les principaux minéraux critiques suivis ». Une projection qui suffit à justifier les appétits.

Les prix reflètent une certaine nervosité du marché : après une année 2024 particulièrement déprimée avec une moyenne autour de 90 000 yuans par tonne en Chine, les cotations du carbonate de lithium ont nettement rebondi en 2026, approchant les 19 250 dollars la tonne fin juillet selon Benchmark Minerals, avant un léger repli en août. Ce retournement de cycle redonne de l’intérêt aux projets d’exploration, même précoces.

Le Mali, lui, se retrouve en position d’arbitre involontaire d’une rivalité qui le dépasse. La réforme de son code minier en 2023 loi n° 2023-040 du 29 août et son décret d’application de juillet 2024 ont renforcé la participation étatique, passée de 20 % à potentiellement 35 % dans les nouveaux projets, avec 10 % gratuits pour l’État et 5 % réservés aux investisseurs maliens. Cette souveraineté affichée n’empêche pas Bamako de multiplier les partenaires étrangers : elle lui donne en revanche des leviers pour négocier les conditions d’entrée.

Une compétition sino-russe asymétrique

La rivalité entre Pékin et Moscou pour l’accès aux ressources sahéliennes est documentée par plusieurs chercheurs. Nina Wilén, de l’Institut Egmont, analysait dès 2025 dans Stepping up Engagement in the Sahel la présence conjointe et concurrentielle de la Russie et de la Chine dans la région. Nezha Alaoui M’hammdi et Larabi Jaïdi, du Policy Center for the New South, soulignaient en 2026 que l’Alliance des États du Sahel voyait s’intensifier la concurrence russo-chinoise pour l’accès à l’uranium, à l’or et au lithium.

Mais cette compétition reste fondamentalement asymétrique. La Chine est présente industriellement : Ganfeng extrait, exporte et encaisse. Rosatom, pour sa part, en est encore à la phase géologique et diplomatique au Mali. La comparaison avec d’autres terrains africains est éclairante : en Namibie, la filiale Uranium One prévoyait d’achever sa phase de prospection pour son projet uranium « Wings » d’ici 2026, pour une production visée à partir de 2029 seulement. Le tempo russe est structurellement plus lent, moins capitalistique, plus dépendant des accords d’État à État.

Ce décalage peut néanmoins constituer un atout dans le contexte politique actuel. Les juntes du Sahel, promptes à dénoncer les conditions imposées par les opérateurs occidentaux ou à renégocier les contrats des majors, semblent moins regardantes sur les performances opérationnelles de Moscou que sur sa posture diplomatique. Rosatom vend avant tout une relation, pas un projet de mine clé en main.

Pour Bamako, la question qui se pose à moyen terme est celle de la valeur ajoutée locale. Les deux mines en production exportent aujourd’hui du concentré de spodumène brut. Le nouveau code minier encourage la transformation locale, mais les infrastructures et les financements nécessaires restent absents. Ni Ganfeng ni Rosatom n’ont jusqu’ici présenté de projet de raffinage sur le sol malien. C’est sur ce terrain celui de la transformation, pas seulement de l’extraction que se jouera la prochaine étape de la souveraineté minière malienne.

Sources