Orpaillage illégal en Côte d’Ivoire : quand les mines clandestines financent le terrorisme sahélien

La rédaction

août 25, 2026

En cinq ans, la Côte d’Ivoire a démantelé plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal et déféré près de 4 500 personnes devant la justice dont 65 % de ressortissants étrangers. Derrière ces chiffres impressionnants se dessine une réalité plus sombre : le pays est devenu un maillon d’une économie souterraine qui alimente, au-delà de ses frontières nord, les groupes armés sahéliens.

Un phénomène national érigé en priorité sécuritaire

L’ampleur du problème n’est plus contestée à Abidjan. Lors du Conseil national de sécurité du 23 juillet 2026, présidé par Alassane Ouattara, l’orpaillage illégal a été qualifié de « fortement préoccupant » un signal politique fort de la part d’un chef d’État qui avait déjà fait de ce dossier une priorité nationale. Sur les sept premiers mois de 2026, la gendarmerie nationale a mené 953 opérations, déguerpissant 1 114 sites et interpellant plus de 1 500 personnes. Au total, depuis la création du Groupement Spécial de Lutte contre l’Orpaillage Illégal (GSLOI) en 2021, plus de 8 500 sites ont été démantelés à travers le pays.

La géographie du phénomène est révélatrice : 24 des 31 régions ivoiriennes sont touchées, du département méridional d’Adzopé où la gendarmerie a saisi 205 concasseurs et 48 motopompes lors d’une opération le 11 septembre 2025 jusqu’aux zones frontalières du nord, à Ferkessédougou et Doropo. Le ministre des Mines, Mamadou Sangafowa-Coulibaly, l’a reconnu lui-même lors d’une campagne de sensibilisation à Kong, dans le District des Savanes, en juillet 2024 : « Depuis plus d’une décennie, notre pays est confronté au phénomène de l’exploitation artisanale illégale de l’or au point où le Président de la République a érigé ce problème en priorité nationale. »

Le coût économique est considérable. Selon le directeur général des Mines et de la Géologie, Coulibaly Seydou, environ 142 tonnes d’or échappent chaque année aux circuits formels, représentant un manque à gagner fiscal estimé à 744 milliards de FCFA annuels pour l’État.

La dimension étrangère : un signal qui pointe vers le Sahel

Le profil des personnes déférées constitue le principal indice d’une problématique qui dépasse les frontières ivoiriennes. Sur les 4 474 personnes traduites en justice depuis 2021, environ 65 % sont des ressortissants étrangers. Les nationalités documentées dans des opérations ponctuelles font apparaître des Burkinabè, des Maliens, des Guinéens, des Ghanéens, mais aussi des Chinois ces derniers impliqués dans des réseaux plus structurés, parfois condamnés à des peines allant jusqu’à sept ans de prison ferme et un milliard de FCFA d’amende.

C’est précisément la présence massive de ressortissants des pays sahéliens qui a conduit le député de Ferkessédougou, Dieudonné Koné, à pointer publiquement l’orpaillage illégal comme une source de financement du terrorisme. L’alerte n’est pas isolée : elle s’inscrit dans un contexte régional documenté par plusieurs organisations de recherche.

Un rapport de Global Initiative publié dès 2022 établit que « les revenus obtenus des mines artisanales par des « taxes » ou contributions des mineurs, et par sa propre exploitation ou contrebande de l’or constituent un pilier substantiel du financement du JNIM au Burkina Faso ». Une étude conjointe Global Initiative/ACLED d’octobre 2023 réaffirme que l’exploitation aurifère artisanale est l’une des trois économies illicites centrales pour ce groupe, avec les enlèvements et le vol de bétail. Le mécanisme est bien documenté : taxation des orpailleurs sur les sites, extorsion aux checkpoints, contrôle des circuits de commercialisation.

Des corridors transfrontaliers au cœur du dispositif

La géographie des trafics relie directement le nord ivoirien aux zones d’influence djihadiste. Plusieurs axes ont été cartographiés par des chercheurs spécialisés : l’or extrait dans le nord-est ivoirien, notamment autour de Doropo et Téhini, transite vers le Burkina Faso via Gaoua avant d’atteindre Bobo-Dioulasso ou Ouagadougou. Un second corridor passe par Tengréla vers le Mali, en longeant la rivière Bagoué. Plus à l’est, l’axe Ferkessédougou-Ouangolodougou-Yendéré constitue un passage privilégié entre les trois pays.

Une analyse de Global Initiative consacrée au nord-est de la Côte d’Ivoire, publiée en septembre 2023, documente comment des sites aurifères dans cette zone ont été progressivement intégrés dans des réseaux d’achat reliés au Burkina Faso, dans des zones où l’influence des groupes armés s’est renforcée. Les flux sont bidirectionnels : l’or circule vers le nord, tandis que les zones aurifères servent de terrain de recrutement et de génération de revenus pour des acteurs aux motivations multiples.

Une réponse nationale insuffisante face à un défi régional

La réponse ivoirienne répression judiciaire, sensibilisation des chefs coutumiers, mobilisation du GSLOI est réelle mais se heurte à une limite structurelle : elle agit sur les symptômes sans pouvoir s’attaquer aux causes transfrontalières. La CEDEAO a engagé l’élaboration d’une réglementation régionale sur l’exploitation minière artisanale, et elle cofinance depuis 2026 des projets de cartographie et de réhabilitation des terres dégradées en Côte d’Ivoire dans le cadre de l’Abidjan Legacy Program. Mais un cadre régional contraignant de coordination opérationnelle contre l’orpaillage transfrontalier reste à construire d’autant que le Mali et le Burkina Faso, désormais réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel, ont quitté l’organisation communautaire, fragilisant les mécanismes de coopération sécuritaire existants.

L’exemple ghanéen est instructif à cet égard. Malgré des années de politique anti-galamsey ayant conduit à 1 486 arrestations et la saisie de 443 excavatrices en 2025, les analyses concluent que l’exploitation illégale s’est davantage déplacée que supprimée, faute de traiter les déterminants économiques et régionaux du phénomène.

Pour la Côte d’Ivoire, la question de fond reste posée : peut-on traiter l’orpaillage illégal comme un problème d’ordre intérieur lorsque ses ramifications alimentent des conflits armés à ses portes ? La réponse dictera la nature et l’ambition, des prochaines initiatives diplomatiques et sécuritaires d’Abidjan dans un Sahel en recomposition.

Sources