Alliances politico-religieuses au Sénégal : la rupture Sonko-Sy révèle une recomposition profonde

La rédaction

août 27, 2026

Lorsque Serigne Moustapha Sy a publiquement refusé de recevoir le Premier ministre Ousmane Sonko à l’occasion du Gamou 2024 à Tivaouane, l’épisode a dépassé la simple querelle de personnes. Ce geste assumé, rare dans la grammaire codifiée des rapports entre pouvoir politique et autorités religieuses au Sénégal, éclaire une recomposition structurelle des alliances confrérique-partisanes depuis l’alternance de mars 2024. Il interroge plus fondamentalement la capacité du mouvement Pastef à gérer l’héritage d’un système politique où les marabouts ont longtemps constitué des acteurs de premier rang.

La rupture Sonko-Sy : anatomie d’un divorce politique

Le fait est documenté et assumé. Serigne Moustapha Sy, guide religieux et leader du Parti de l’Unité et du Rassemblement, a lui-même confirmé avoir refusé de recevoir Ousmane Sonko qui sollicitait une audience. La formule qu’il a choisie pour s’en expliquer publiquement est éloquente dans sa sobriété : « On ne peut faire une chose et après faire comme si de rien n’était. » Cette déclaration, rapportée par Seneweb, traduit une rupture de confiance dont les origines remontent à la période précédant l’élection présidentielle.

Car les deux hommes ne se sont pas toujours regardés en ennemis. Entre 2022 et 2023, le PUR de Serigne Moustapha Sy avait rejoint la coalition Yewwi Askan Wi aux côtés de Pastef. Cette convergence électorale dans l’opposition avait créé une forme de solidarité tactique, sans jamais constituer une alliance organique. Lors des législatives de 2022, le guide de Tivaouane était encore présenté comme un allié politique de Sonko. Le PUR a d’ailleurs obtenu onze députés au sein de l’inter-coalition Wallu-Yewwi lors des législatives de 2024, signe que la formation conserve un poids électoral réel, même si son candidat à la présidentielle, Aliou Mamadou Dia, n’a recueilli que 2,63 % des suffrages.

La dégradation s’est accélérée après l’accession de Pastef au pouvoir. Lors du Gamou 2024, Serigne Moustapha Sy s’en est pris publiquement à Sonko, lui reprochant de ne pas avoir envoyé de délégation à la conférence des Moustarchidines, contrairement à l’année précédente, et allant jusqu’à déclarer qu’il l’attendrait aux prochaines législatives. Le guide a également affirmé avoir refusé les émissaires envoyés en son nom par Sonko en septembre 2024, dénonçant ce qu’il a qualifié de tentative de pression. Côté Pastef, aucune réponse officielle publique n’a été formulée à ce stade, laissant le silence de l’exécutif parler de lui-même.

La logique maraboutique à l’épreuve de l’alternance

Pour comprendre la portée de cet épisode, il faut le replacer dans la longue durée des rapports entre l’État sénégalais et les confréries religieuses. Depuis l’indépendance, le modèle sénégalais repose sur un équilibre tacite : les grandes confréries, mouride, tidiane, qadiri, fournissent une caution sociale et une mobilisation électorale aux gouvernements en place, en échange d’une reconnaissance institutionnelle, de ressources économiques et d’une autonomie de gestion de leur espace religieux. Cet équilibre, souvent qualifié de « contrat social confrérique », a structuré les régimes successifs de Léopold Sédar Senghor à Macky Sall.

Pastef a entretenu une relation ambivalente avec ce système. Durant ses années d’opposition, le mouvement a parfois critiqué l’influence politique des marabouts comme un obstacle à la citoyenneté laïque et à la reddition de comptes. Mais arrivé au pouvoir, il a rapidement adopté les pratiques protocolaires de ses prédécesseurs : Jeune Afrique relevait dès 2024 que le parti perpétuait les relations avec les confréries influentes, confirmant une forme de continuité institutionnelle malgré la rupture rhétorique. Le président Bassirou Diomaye Faye a effectué ses premières visites officielles à Touba et à Tivaouane, les deux capitales spirituelles du pays, reproduisant scrupuleusement le rituel présidentiel.

Ce pragmatisme a néanmoins ses limites. Sur le versant tidiane, la situation est plus complexe. Le khalife général des Tidianes, Serigne Babacar Sy Mansour, a reçu le président Faye et lui a adressé des messages d’unité et de patience, sans que cela constitue un soutien électoral formel. Cheikh Tidiane Dièye, lui, avait renoncé à sa candidature présidentielle pour rejoindre le camp Diomaye Faye. Mais Serigne Moustapha Sy, figure distincte au sein de l’espace tidiane par sa double casquette politique et religieuse, incarne une trajectoire différente : il refuse précisément de normaliser une relation qu’il estime avoir été trahie.

Des alliances confrérique-partisanes en mutation

Ce que la brouille Sonko-Sy révèle, c’est la fragilité des alliances de circonstance qui ont porté Pastef au pouvoir. Dans la mobilisation électorale de 2024, les soutiens religieux ont joué un rôle de caution sociale plutôt que de moteur doctrinal : les figures confrériques qui ont soutenu Diomaye Faye l’ont fait sur fond de rejet de Macky Sall plutôt que par adhésion au projet politique de Pastef. Ces alliances opportunistes, classiques dans le système politique sénégalais, s’avèrent peu durables dès lors que le pouvoir commence à prendre des décisions concrètes affectant les équilibres religieux et économiques établis.

La comparaison avec les pays voisins est éclairante. Au Mali et au Niger, les juntes au pouvoir depuis 2021 ont au contraire cherché à consolider leurs alliances avec les autorités soufies, en particulier les chérifs et leaders confrériques qui leur fournissent une légitimité alternative à celle des urnes. Au Mali, le chérif de Nioro, Mohamed Ould Cheickna Haidara, a été un soutien visible de la transition militaire, allant jusqu’à réclamer publiquement la prorogation de celle-ci. Cette logique d’alliance active entre pouvoir autoritaire et autorités soufies contraste avec la situation sénégalaise, où un gouvernement issu d’élections démocratiques se retrouve en difficulté avec une composante de l’islam confrérique qu’il avait pourtant mobilisée.

La recherche académique invite à nuancer l’amplitude de cet effet. Les études disponibles sur l’influence électorale des confréries au Sénégal, notamment des travaux qualitatifs récents dont un mémoire de 2024, recensés par le Timbuktu Institute parmi d’autres, suggèrent que la force électorale directe des confréries est souvent surestimée. Leur capacité de mobilisation et de sanction demeure réelle, mais elle ne se traduit pas mécaniquement en vote bloc. Les fidèles tidjanes ne se déplacent pas tous au signal du marabout. Ce qui est en jeu n’est donc pas tant un basculement électoral massif qu’un signal de légitimité : le refus public d’audience adressé à Sonko signifie que le gouvernement ne peut plus se prévaloir de l’approbation de cette composante confrérique.

Vers un rééquilibrage des rapports de force ?

L’absence de réponse publique de Pastef face au refus de Serigne Moustapha Sy indique que l’exécutif n’a pas encore arrêté sa doctrine vis-à-vis des autorités religieuses qui se distancient. Cette discrétion peut se lire comme une prudence calculée, éviter d’envenimer une querelle susceptible d’alimenter une opposition structurée aux législatives à venir, ou comme un aveu d’embarras face à une rupture dont les causes profondes demeurent non résolues.

La question qui se pose désormais est celle de la symétrie des dynamiques. Si Pastef continue d’entretenir des relations protocolaires avec les grandes confréries tout en négligeant certaines composantes de l’espace tidiane, il risque de reproduire le biais mouride-centrique qui a caractérisé plusieurs présidences précédentes. Inversement, une tentative de rapprochement trop visible avec Serigne Moustapha Sy pourrait être perçue comme une capitulation devant une logique de pression confrérique que le mouvement a jadis dénoncée. Le pouvoir issu de l’alternance 2024 navigue ainsi entre deux injonctions contradictoires : rompre avec un système clientéliste qui associait marabouts et État, et ne pas s’aliéner des acteurs dont la capacité de nuisance électorale reste significative. Cette tension, inhérente à toute alternance dans un système où le religieux et le politique s’imbriquent depuis des décennies, n’a pas de résolution simple, et l’épisode Sonko-Sy en constitue peut-être le premier test grandeur nature.

Sources