Propagande russe en Afrique : comment les « journalistes fantômes » infiltrent les vrais médias

La rédaction

août 31, 2026

Derrière des noms à consonance locale et des signatures apparemment crédibles, une machine d’influence systématique a injecté des centaines de contenus pro-russes dans des rédactions africaines réelles. Un rapport publié par Graphika et Code for Africa documente pour la première fois l’ampleur d’un dispositif de blanchiment informationnel qui redéfinit les contours de la guerre des récits sur le continent.

658 articles, 35 fantômes : anatomie d’une opération

L’opération est patiente, méthodique et remarquablement discrète. Entre 2021 et 2026, 35 « journalistes fantômes » et 9 faux experts ont fait publier 658 contenus pro-russes dans de véritables médias africains, 138 sites web au total, relayés par au moins 113 comptes et pages Facebook. C’est le résultat de l’enquête conduite conjointement par Graphika et Code for Africa, publiée sous le titre « Umbrae Ex Machina » et consacrée à ce que les chercheurs qualifient d’infiltration structurelle de l’écosystème médiatique africain.

Ce qui distingue cette opération des fermes à trolls classiques, c’est précisément qu’elle n’en est pas une. Plutôt que de créer des plateformes fictives visibles et facilement identifiables, le dispositif s’appuie sur des rédactions existantes, dotées d’une audience réelle et d’une crédibilité établie. Le contenu fabriqué emprunte ainsi la légitimité des supports qui l’accueillent, c’est le principe même du blanchiment informationnel.

L’activité se concentre autour d’un noyau dur : 15 faux auteurs et 24 sites web assurent l’essentiel de la production. Parmi les pseudonymes les plus productifs, « Lamine Fofana » est crédité de 83 articles, « Sylvain Nguema » de 80, « Grégoire Cyrille Dongobada » de 66, « Manuel Godsin » de 58 et « Coulibaly Mamadou » de 55. Ces noms à consonance ouest-africaine ou centrafricaine contribuent à l’illusion d’une expertise locale authentique.

Burkina Faso et Nigeria en tête de cible

La géographie de l’opération n’est pas neutre. Le Nigeria et le Burkina Faso sont les pays les plus ciblés, avec plus de 300 articles identifiés dans chacun d’eux. L’Afrique du Sud et le Mali suivent avec plus de 180 articles respectivement. Le Sahel, zone de recul français et de progression de l’influence russe, constitue le cœur stratégique du dispositif.

Les médias les plus infiltrés sont Burkina24.com, qui compte 46 articles attribués à 19 faux journalistes, Afriquemedia.tv (64 articles, 6 faux journalistes) et dailypost.ng (39 articles, 14 faux journalistes). Le cas de Burkina24 est particulièrement révélateur : il s’agit d’un site d’information burkinabè réel, disposant d’une rédaction identifiée et d’une audience nationale, qui a manifestement accepté des contributions externes sans procédure de vérification suffisante des identités. Cette vulnérabilité structurelle des rédactions à effectifs réduits est au cœur du mécanisme exploité.

Certains faux profils vont plus loin que la simple invention : ils usurpent l’identité de personnes réelles. Le rapport note des cas où des noms ont été associés à des personnes existantes, dont des sportifs africains, une technique déjà documentée dans d’autres opérations d’influence numériques. Des noms utilisés dans cette campagne ont par ailleurs été reliés à l’opération Storm-1516, le mode opératoire informationnel russe documenté par le SGDSN français et visant jusqu’ici principalement l’Europe et l’Ukraine.

Une ligne éditoriale cohérente, un récit construit

Le contenu diffusé n’est pas aléatoire. Il obéit à une ligne éditoriale cohérente articulée autour de trois axes : le rejet de l’Occident, la critique systématique de la France, et la valorisation de la Russie comme partenaire alternatif et souverain pour l’Afrique. Ce triptyque narratif s’inscrit dans la continuité des opérations d’influence russes documentées depuis 2019 en Centrafrique, où des médias locaux comme Radio Lengo Songo et Ndjoni Sango ont été utilisés pour diffuser des contenus favorables à Wagner, comme l’a établi une enquête de RFI.

L’opération « Umbrae Ex Machina » prolonge et affine cette stratégie. Les faux experts, présentés comme des analystes ou des universitaires africains, sont mobilisés pour légitimer des thèses favorables à Moscou, notamment sur le retrait des forces françaises, la coopération militaire avec l’Africa Corps (successeur de Wagner), ou les positions de la Cour pénale internationale. Les exactions documentées de Wagner et de l’Africa Corps sur le continent sont systématiquement occultées ou minimisées.

Le dispositif est amplifié par des relais identifiés. Le site de l’Ambassade de Russie au Nigeria a republié certains de ces articles. Luc Michel, militant belge pro-russe décrit par la BBC et Logically comme la figure centrale du réseau « Russosphère » actif en Afrique francophone, a également participé à la diffusion. Sa structure, l’Eurasian Observatory for Democracy and Elections (EODE), est depuis longtemps identifiée comme un vecteur d’influence pro-Kremlin sur le continent.

Un précédent européen : Secondary Infektion

Le mécanisme utilisé n’est pas sans précédent. Entre 2014 et 2020, l’opération Secondary Infektion, documentée par Graphika et l’Atlantic Council, avait utilisé une méthode comparable en Europe : des faux auteurs publiaient des contenus sur des plateformes périphériques, relayés ensuite par d’autres comptes inauthentiques dans plusieurs langues, dans l’espoir que des médias établis reprennent ces récits fabriqués. Au total, plus de 2 500 contenus en sept langues sur plus de 300 plateformes.

La différence fondamentale avec la campagne africaine documentée aujourd’hui réside dans le niveau d’intégration : là où Secondary Infektion cherchait à infiltrer les grands médias par rebond, l’opération « Umbrae Ex Machina » parvient à publier directement dans des rédactions locales sous des signatures vraisemblables. Le blanchiment est plus complet, l’origine plus difficile à retracer.

La vulnérabilité structurelle des médias africains

Cette efficacité relative s’explique en partie par les fragilités structurelles d’un secteur médiatique sous-financé. De nombreuses rédactions africaines fonctionnent avec des effectifs réduits, des processus éditoriaux peu formalisés et une dépendance aux contributions externes non rémunérées ou mal vérifiées. Dans ce contexte, une fausse signature accompagnée d’un article techniquement correct et stylistiquement adapté a toutes les chances de passer le filtre éditorial.

Des dispositifs de renforcement des capacités existent, Africheck/Fasocheck, DW Akademie, le projet Desinfox Sahel de CFI, ou encore les ateliers OSINT du CENOZO, mais ils ciblent principalement le fact-checking des contenus, pas la vérification des identités des contributeurs. Face à une opération qui fabrique des auteurs plutôt que des faits, les outils classiques de détection montrent leurs limites.

Du côté des institutions régionales, ni la CEDEAO ni l’Union africaine n’ont publié de rapport officiel consacré spécifiquement aux opérations d’influence russes en Afrique de l’Ouest. L’absence de réponse institutionnelle coordonnée laisse le terrain aux initiatives individuelles de quelques rédactions et chercheurs.

Vers une guerre des signatures

L’opération documentée par Graphika et Code for Africa marque un tournant dans la stratégie d’influence russe en Afrique. Il ne s’agit plus seulement de créer des médias fantômes aisément repérables, ni de spammer les réseaux sociaux avec des comptes automatisés. Il s’agit de fabriquer des journalistes, avec des noms, des signatures, une production régulière, et de les insérer dans des écosystèmes médiatiques réels pour y faire circuler des récits qui empruntent l’autorité du support.

Cette évolution soulève une question qui dépasse le seul cas africain : à l’heure où l’intelligence artificielle rend la génération de contenus et de profils crédibles exponentiellement plus facile, comment les rédactions vont-elles vérifier non seulement ce que leurs contributeurs écrivent, mais qui ils sont réellement ?

Sources