Un collectif camerounais a récemment tiré la sonnette d’alarme sur le recrutement de jeunes compatriotes pour combattre aux côtés de l’armée russe en Ukraine. Loin d’être un phénomène isolé, cette alerte s’inscrit dans une dynamique régionale documentée, qui touche plusieurs pays d’Afrique subsaharienne et soulève des questions structurelles sur la stratégie russe de mobilisation de ressources humaines africaines.
Le Cameroun, nouveau maillon d’une filière continentale
L’alerte lancée par le collectif camerounais, relayée par RFI, décrit un mode opératoire désormais bien connu des enquêteurs spécialisés : des promesses d’emploi ou de revenus attrayants, ciblant une jeunesse exposée à la précarité économique, servent de couverture à un enrôlement effectif dans les forces armées russes ou les structures paramilitaires qui leur sont associées. Le profil des recrues potentielles, jeunes hommes en situation de vulnérabilité, peu informés des réalités du conflit ukrainien, correspond trait pour trait aux cas documentés dans d’autres pays d’Afrique francophone.
Les données disponibles donnent une mesure concrète du phénomène. Selon une base de données du collectif d’enquête All Eyes on Wagner / INPACT, relayée par Le Monde, 769 combattants africains ayant signé un contrat avec l’armée russe ou des structures associées ont été identifiés entre 2023 et 2024, 177 en 2023, 592 en 2024. Les autorités ukrainiennes avancent, sur un périmètre plus large, un chiffre voisin de 1 700 à 1 780 Africains engagés côté russe. Ces estimations restent inférieures aux déclarations de certains analystes : Thierry Vircoulon, chercheur associé au Centre Afrique subsaharienne de l’IFRI et co-auteur avec Horacio Givone d’une étude de référence sur le sujet, évoquait fin 2025 entre 3 000 et 4 000 Africains dans les rangs de l’armée russe.
Le Cameroun n’est pas apparu fortuitement dans ce tableau. RFI signalait dès février 2026 que la filière de recrutement ciblait particulièrement le pays, ce qui confère à l’alerte du collectif camerounais une crédibilité supplémentaire.
Mali, Centrafrique, Cameroun : les mêmes vecteurs, les mêmes victimes
La géographie du recrutement africain au service de l’effort de guerre russe épouse largement la carte de l’implantation du groupe Wagner, rebaptisé Africa Corps depuis la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023. Au Mali, où la présence paramilitaire russe est massive depuis 2021, des enquêtes documentent le recrutement d’Africains pour l’Ukraine via des intermédiaires locaux et des canaux numériques, notamment un site de recrutement « Join Wagner » identifié par les Observateurs de France 24. En République centrafricaine, DW rapporte qu’un nombre croissant de jeunes Centrafricains auraient choisi de partir combattre aux côtés des forces russes, l’IFRI citant explicitement la RCA parmi les pays où Africa Corps recrute pour le front ukrainien.
La mécanique est partout similaire. Les recruteurs exploitent trois leviers principaux : la vulnérabilité économique des candidats, l’opacité des contrats proposés, souvent présentés comme des missions de sécurité privée ou de formation, et l’implantation préexistante de réseaux russes dans des pays où Wagner avait déjà tissé des liens institutionnels et communautaires. Le collectif INPACT, dont les enquêtes font désormais autorité sur ce dossier, documente ces filières à partir de listes nominatives et d’analyses de contrats, une méthode qui a permis d’établir les chiffres cités plus haut.
Karen Philippa Larsen, chercheuse au Danish Institute for International Studies, a quant à elle reconstitué les circuits de recrutement en ligne, montrant comment des messageries chiffrées et des relais locaux permettent d’atteindre des profils vulnérables dans des pays où la présence russe est à la fois visible et normalisée. Cette normalisation constitue précisément l’un des facteurs qui distingue le cas africain de celui d’autres recrutements étrangers dans l’armée russe.
Une stratégie délibérée face à des besoins croissants
Derrière la multiplicité des cas nationaux, l’hypothèse d’une stratégie délibérée mérite d’être examinée. La Russie est confrontée, depuis le déclenchement de l’offensive à grande échelle en février 2022, à des pertes humaines massives et à des difficultés de mobilisation intérieure. Le recours à des combattants étrangers, Népalais, Indiens, Nord-Coréens, mais aussi Africains, s’inscrit dans cette logique de compensation. En Afrique, la disponibilité d’une main-d’œuvre jeune, le creusement des inégalités économiques post-Covid et l’affaiblissement des États dans les zones de crise créent des conditions favorables à ce type de recrutement.
Le rapport A/HRC/54/29 du Groupe de travail des Nations Unies sur les mercenaires, publié en juillet 2023, avait déjà pointé la montée en puissance du recrutement dit « prédateur », ciblant des populations vulnérables sans information suffisante sur les conditions réelles d’engagement. Si ce rapport ne vise pas explicitement la Russie en Afrique, son cadre analytique s’applique directement aux situations décrites au Cameroun, au Mali ou en Centrafrique.
La Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) a par ailleurs documenté des cas où la frontière entre recrutement volontaire et traite des êtres humains devient ténue, certains combattants africains ayant témoigné avoir été induits en erreur sur la nature exacte de leur mission.
Le Cameroun entre neutralité affichée et réalité du terrain
La position officielle de Yaoundé illustre les tensions que ce phénomène génère pour les gouvernements africains. Le Cameroun a maintenu depuis 2022 une ligne de neutralité dans le conflit russo-ukrainien, appelant au dialogue et au règlement pacifique des différends, tout en poursuivant sa coopération militaire bilatérale avec Moscou, un accord renouvelé en 2022 que Paul Biya a présenté comme un acte de routine diplomatique sans lien avec la guerre.
Mais la réalité du terrain complique cette posture. Afrik.com rapporte que le Cameroun a reconnu la mort d’au moins seize ressortissants camerounais engagés comme militaires contractuels dans les forces russes en Ukraine, un aveu qui, sans modifier la position diplomatique officielle de non-participation, confirme que des Camerounais ont bien combattu et sont morts sur ce front.
Le cadre juridique camerounais prévoit pourtant des sanctions : le Code pénal punit de un à cinq ans d’emprisonnement et d’une amende allant de 50 000 à 5 000 000 FCFA quiconque recrute ou enrôle des personnes sur le territoire national pour le compte d’une force armée étrangère, ou s’engage sans autorisation préalable dans de telles forces. L’application effective de ces dispositions face à des réseaux de recrutement agissant dans l’opacité reste, en pratique, une question ouverte.
Un précédent historique, une rupture qualitative
Ce n’est pas la première fois que des soldats africains sont mobilisés pour des conflits extérieurs au continent. Les tirailleurs sénégalais, les soldats marocains envoyés en Indochine entre 1947 et 1956, les centaines de milliers d’Africains engagés dans les deux guerres mondiales sous bannière coloniale française ou britannique : l’histoire du XXe siècle offre de nombreux précédents. Mais ces mobilisations étaient organisées par des puissances tutélaires dans un cadre colonial institutionnalisé.
Ce qui se passe aujourd’hui est structurellement différent : des ressortissants de pays souverains sont recrutés, souvent à leur insu sur la nature exacte de leur engagement, par des réseaux agissant dans les marges de la légalité, pour servir les intérêts militaires d’une puissance étrangère dans un conflit qui ne concerne pas directement leurs pays. La dimension prédatrice, cibler la détresse économique pour contourner le consentement éclairé, marque une rupture qualitative avec les précédents historiques.
Alors que plusieurs gouvernements africains, du Botswana au Cameroun en passant par la Guinée équatoriale, ont pris position contre ces recrutements ou reconnu des pertes parmi leurs ressortissants, la question centrale reste entière : la mobilisation diplomatique africaine sera-t-elle suffisante pour démanteler des filières qui prospèrent précisément là où l’État est le plus absent ?
Sources
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La politique russe de recrutement de combattants et d’ouvrières en Afrique subsaharienne : IFRI, Thierry Vircoulon & Horacio Givone, décembre 2025
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Guerre en Ukraine : des gouvernements africains s’alarment du recrutement de leurs ressortissants dans l’armée russe : Le Monde, février 2026
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En Russie, l’aller sans retour des combattants étrangers : Le Monde, avril 2026
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Un rapport met en évidence le complot des Russes visant à attirer les Africains dans leur guerre : ADF Magazine, mars 2026
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Guerre en Ukraine : comment la Russie recrute et exploite des migrants africains : The Conversation
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Rapport A/HRC/54/29 sur le recrutement prédateur de mercenaires : Groupe de travail ONU sur les mercenaires, juillet 2023
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Des vidéos de combattants africains dans les rangs de l’armée russe diffusées en Ukraine : RFI, janvier 2026
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