Cacao Côte d’Ivoire : quand 123 000 tonnes invendues révèlent les fragilités du premier producteur mondial

La rédaction

septembre 1, 2026

La Côte d’Ivoire a avancé au 1er septembre l’ouverture de sa campagne principale de cacao, rompant avec un calendrier traditionnel solidement ancré dans la filière. Derrière cette décision administrative se lisent des tensions structurelles plus profondes : une accumulation inédite de stocks invendus, des transformateurs industriels qui freinent leurs achats et un mécanisme de ventes anticipées mis à l’épreuve par la volatilité des prix mondiaux.

123 000 tonnes, un signal d’alarme pour la filière

En début d’année 2025, quelque 123 000 tonnes de cacao ivoirien se retrouvaient sans preneur. Un volume qui a contraint l’État à intervenir directement pour soutenir l’écoulement de ces stocks, avant que la campagne suivante ne soit officiellement lancée. À la veille du démarrage de la nouvelle saison, 9 867 tonnes demeuraient encore non enlevées, un reliquat qui illustre la persistance des difficultés d’absorption du marché.

Pour mesurer le poids de ces chiffres, il convient de les replacer dans le contexte de la production nationale. L’USDA estimait la récolte ivoirienne 2024-2025 à 1,75 million de tonnes, tandis que l’ICCO la situait plutôt autour de 1,85 million de tonnes, soit un rebond d’environ 10 % après le recul marqué de 2023-2024. Les 123 000 tonnes invendues représentent ainsi entre 7 et 8 % de la récolte totale, un ratio suffisamment significatif pour déstabiliser les mécanismes de fixation du prix bord champ et inquiéter les opérateurs.

Cette accumulation ne surgit pas dans un vide. Elle résulte d’une conjonction de facteurs : la correction des prix mondiaux après des sommets historiques, le ralentissement de la demande industrielle mondiale et les comportements d’attente des grands négociants multinationaux.

La correction des prix mondiaux au cœur des blocages

Le cacao avait atteint des niveaux stratosphériques en 2024, culminant à près de 12 906 dollars la tonne en décembre selon les données de l’ICCO. Ces records ont nourri des anticipations de revenus exceptionnels chez les producteurs ivoiriens. Mais les marchés à terme de Londres et New York ont ensuite engagé une correction significative : en août 2025, le prix indicatif ICCO oscillait entre 7 285 et 8 163 dollars la tonne, avec une moyenne mensuelle autour de 7 600 dollars, soit une chute de près de 40 % par rapport aux sommets de la fin 2024.

Cette baisse a eu un effet immédiat sur les comportements des acheteurs. Barry Callebaut et Olam, deux des principaux négociants actifs à Abidjan, ont sensiblement réduit leurs achats à partir de mi-décembre 2024. Selon Africa Intelligence, Barry Callebaut n’avait repris ses opérations offensives à Abidjan qu’au printemps 2025, après plusieurs mois de retrait. La tension centrale : certains exportateurs ivoiriens refusaient de livrer leurs fèves sans un surpaiement par rapport au barème officiel du Conseil Café-Cacao, tandis que les multinationales refusaient de s’acquitter de ce différentiel. Résultat : des enlèvements bloqués, des contrats en souffrance et des stocks qui s’accumulent dans les entrepôts.

Le Conseil Café-Cacao a dû intervenir en plafonnant les achats de certains opérateurs comme Barry Callebaut et Cargill pour éviter qu’ils ne captent l’essentiel des volumes disponibles au détriment des autres exportateurs. Une mesure qui traduit bien l’état de tension du marché, mais qui ne résolvait pas le problème de fond : trouver des débouchés suffisants pour une récolte abondante sur un marché où la demande industrielle ralentit.

La demande industrielle mondiale en repli

La contraction des broyages mondiaux aggrave la pression sur les stocks ivoiriens. Selon le bulletin trimestriel de l’ICCO de mai 2025, les broyages mondiaux de cacao pour la campagne 2024-2025 étaient attendus à environ 4,65 millions de tonnes, en recul de près de 3,3 % sur un an, après une chute de 4,8 % lors de la campagne précédente. Cette baisse cumulative de la demande industrielle illustre un phénomène réel : la flambée des prix du cacao a conduit les chocolatiers et les industriels à réduire leurs achats, à puiser dans leurs stocks constitués antérieurement ou à chercher des substituts.

Dans ce contexte, la position de la Côte d’Ivoire comme premier producteur mondial, qui lui confère théoriquement un pouvoir de marché considérable, se retourne partiellement contre elle. L’abondance de l’offre, combinée au ralentissement de la demande, génère précisément les conditions d’accumulation de stocks que les autorités ivoiriennes ont dû gérer en urgence.

Le mécanisme de ventes anticipées sous pression

Le système ivoirien de commercialisation repose depuis plusieurs années sur les ventes anticipées à terme organisées par le Conseil Café-Cacao : environ 80 % de la production attendue est prévendue avant la campagne via des enchères électroniques, ce qui sert de base au calcul du prix bord champ garanti aux planteurs. Ce mécanisme, conçu pour protéger les producteurs contre la volatilité des cours, fonctionne tant que les acheteurs honorent leurs engagements et que le différentiel entre le prix de vente anticipé et le prix spot reste gérable.

Or, la chute des prix mondiaux entre les pics de 2024 et le creux de 2025 a créé une situation particulièrement inconfortable. Pour la campagne 2025-2026, le prix bord champ garanti a été fixé à 2 800 FCFA par kilogramme au moment de l’ouverture officielle en octobre 2025, soit une hausse de 55,6 % par rapport aux 1 800 FCFA de la campagne principale 2024-2025. Un niveau record, reflet des prix élevés prévalant au moment des préventes, mais qui s’est rapidement révélé difficile à tenir : dès mars 2026, le prix de la campagne intermédiaire a été abaissé à 1 200 FCFA par kilogramme, confirmant les tensions structurelles du dispositif.

Des précédents qui éclairent la récurrence du phénomène

La crise des stocks invendus de 2025 n’est pas sans précédent dans l’histoire de la filière ivoirienne. Les années 1999-2001 avaient déjà vu le prix au producteur s’effondre, passant d’un niveau indicatif de 570 FCFA par kilogramme en 1998-1999 à 220-260 FCFA début 2000, dans un contexte de chute des cours mondiaux et de démantèlement des mécanismes de stabilisation, selon une étude du CIRAD. La crise de 2016-2017 avait quant à elle mis en lumière la vulnérabilité du système aux défaillances d’exportateurs ayant pris des positions à terme non couvertes.

Le Ghana, deuxième producteur mondial, a connu des difficultés comparables lors de la campagne 2024-2025 : des reports de contrats, des volumes livrés aux entrepôts en deçà des objectifs, et un Cocobod contraint d’emprunter jusqu’à 1,5 milliard de dollars pour financer ses achats au comptant. La comparaison est éclairante : les deux principaux producteurs africains ont simultanément subi les effets d’un marché mondial déséquilibré, ce qui relativise la dimension purement nationale de la crise ivoirienne.

L’avancement du calendrier : solution structurelle ou palliatif ?

L’avancement de l’ouverture de campagne au 1er septembre, contre une date traditionnellement fixée au 1er octobre, répond à une logique commerciale identifiable : en lançant la nouvelle récolte plus tôt, les autorités ivoiriennes espèrent fluidifier la commercialisation, réduire les risques de spéculation sur les stocks existants et atténuer les tensions logistiques dans les ports d’Abidjan et de San Pedro. Le lancement anticipé permet également de mieux répartir les flux d’arrivées sur la chaîne d’exportation.

Mais cette mesure calendaire ne traite pas les causes profondes de l’accumulation de stocks. Elle ne modifie pas le comportement des négociants multinationaux face à des prix dont la trajectoire reste incertaine. Elle ne compense pas non plus le ralentissement structurel des broyages mondiaux. Et elle ne résout pas la tension fondamentale d’un système de ventes anticipées calibré sur des projections de prix qui peuvent s’éloigner rapidement de la réalité du marché spot.

La question qui s’impose aux décideurs de la filière est plus large : dans un environnement où la demande industrielle mondiale se contracte et où les grands acheteurs disposent d’un pouvoir de négociation croissant, la Côte d’Ivoire peut-elle maintenir un mécanisme de prix garantis ambitieux sans s’exposer périodiquement à des crises d’écoulement ? La gestion des 123 000 tonnes invendues de 2025 offre un cas d’école des compromis auxquels le premier producteur mondial devra continuer de faire face.

Sources