Niger : sauvé par Alger et Moscou, Tiani face au naufrage de sa souveraineté

La rédaction

septembre 2, 2026

Niger : sauvé par Alger et Moscou, Tiani face au naufrage de sa souveraineté

Les 28 et 29 août, des soldats rebelles s’emparaient temporairement de la base aérienne 101 de Niamey et menaçaient plusieurs sites stratégiques de la capitale. Pour reprendre le contrôle, le général Abdourahamane Tiani n’a pu compter que sur l’intervention de l’Africa Corps russe et le soutien affiché d’Alger. Un aveu de faiblesse qui résonne comme un paradoxe : le chef de la junte qui avait fait de la souveraineté nationale l’étendard de son coup d’État de juillet 2023 doit aujourd’hui des forces étrangères pour mater sa propre armée.

Une mutinerie au cœur du dispositif sécuritaire nigérien

La base 101 n’est pas un site anodin. C’est précisément là que l’Africa Corps a établi sa présence à Niamey après avoir pris la relève des forces américaines, qui avaient évacué les lieux dans le sillage de la rupture avec Washington. Les troupes russes y dispensent depuis lors formation et appui opérationnel aux forces armées nigériennes. Ironiquement, c’est ce même site que les mutins ont choisi d’investir les 28 et 29 août 2025, une nuit de tirs qui a plongé plusieurs quartiers de Niamey dans l’incertitude avant que l’ordre ne soit rétabli.

L’Alliance des États du Sahel a rapidement publié un communiqué depuis Ouagadougou affirmant que la mutinerie avait été « mise en échec » et réaffirmant son soutien aux institutions nigériennes. Cette réaction solidaire entre les juntes alliées du Mali, du Burkina Faso et du Niger ne doit cependant pas masquer l’essentiel : le régime de Tiani n’a visiblement pas été en mesure de contenir seul la rébellion en son sein.

L’Africa Corps, de l’entraînement à la répression interne

Le recours aux paramilitaires russes pour mater une mutinerie interne constitue un glissement qualitatif significatif dans la nature de la coopération sécuritaire entre Niamey et Moscou. Depuis leur arrivée au Niger au printemps 2024, les effectifs de l’Africa Corps avaient progressivement augmenté pour atteindre environ 300 personnels, selon les estimations disponibles, déployés principalement à Niamey dans un rôle officiel d’entraînement et de conseil.

Or, intervenir pour neutraliser des soldats mutins nigériens, c’est franchir une ligne : l’Africa Corps ne sécurise plus seulement un régime contre des menaces extérieures ou jihadistes, il consolide son emprise sur la chaîne de commandement interne. Ce type d’intervention n’est pas sans précédent dans le répertoire du groupe. Des allégations similaires ont circulé concernant le Burkina Faso, où des sources ont rapporté que l’Africa Corps aurait contribué à déjouer une tentative de déstabilisation du régime d’Ibrahim Traoré. Dans le cas nigérien, l’ambassadeur russe lui-même aurait confirmé le rôle joué par ses forces dans la neutralisation de la mutinerie, selon des informations rapportées par plusieurs médias spécialisés.

La logique est cohérente du point de vue de Moscou : protéger les juntes partenaires contre les menaces internes est une forme d’investissement stratégique. Un régime stabilisé par l’Africa Corps est un régime redevable, captif d’une relation de dépendance dont il devient difficile de s’extraire.

La rhétorique souverainiste à l’épreuve des faits

Abdourahamane Tiani avait construit son coup d’État de juillet 2023 sur un argumentaire précis. Il s’agissait, selon ses propres termes, de restaurer la pleine souveraineté du Niger, de rompre avec ce qu’il décrivait comme un ordre néocolonial et de mettre fin à la « mise sous tutelle » du pays par des puissances étrangères, la France en tête. Un an plus tard, devant ses partisans, il défendait encore la « trajectoire de rupture » du Niger et dénonçait les « forces néocolonialistes » qui chercheraient à déstabiliser le pays.

La mutinerie d’août 2025 soumet ce discours à une épreuve empirique cruelle. Si le recours à des soldats français avait symbolisé la dépendance que Tiani entendait briser, le recours à des paramilitaires russes pour reprendre une base militaire à ses propres troupes révèle une dépendance d’une autre nature, moins visible politiquement, mais tout aussi structurante. La souveraineté revendiquée se révèle être, au mieux, une souveraineté redirigée plutôt que restaurée.

Alger en appoint : une neutralité qui s’efface

Le soutien algérien au régime de Tiani lors de la mutinerie mérite également attention, car il illustre une évolution notable de la posture d’Alger. En juillet 2023, l’Algérie avait d’abord condamné le coup d’État, exprimant sa « profonde préoccupation » et appelant au retour à l’ordre constitutionnel par des moyens pacifiques. Elle s’était ensuite posée en médiateur, avant de suspendre sa médiation le 9 octobre 2023, faute d’avancées concluantes.

L’affichage d’un soutien à Tiani lors de la mutinerie d’août 2025 marque une inflexion sensible. Alger, soucieuse de sa sécurité frontalière avec le Niger et préoccupée par toute déstabilisation à ses portes sahéliennes, semble avoir choisi la stabilité du régime en place sur l’exigence de légitimité constitutionnelle qu’elle avait initialement brandée. Ce calcul pragmatique est compréhensible du point de vue algérien, mais il prive la junte d’un contrepoids diplomatique qui aurait pu maintenir une pression minimale en faveur d’une transition.

Des fractures qui interrogent la cohésion de l’armée

Deux ans après le coup d’État, la mutinerie révèle que les fractures au sein des forces armées nigériennes n’ont pas été résorbées. C’est un constat qui dépasse le cas nigérien : au Mali, les tensions internes à l’armée avaient précédé et accompagné le coup d’État d’août 2020, sans jamais disparaître entièrement sous la junte du CNSP. La question de la discipline interne et de la distribution des prébendes militaires reste un point de vulnérabilité structurel pour les régimes issus de putschs.

Rim Lahrech Mouaya Tamba, dans une note récente de la Fondation pour la Recherche Stratégique consacrée à l’Alliance des États du Sahel comme configuration émergente de souveraineté sécuritaire, souligne précisément les limites de l’autonomie stratégique revendiquée par les juntes du Sahel, dont la dépendance à des partenaires extérieurs pour assurer leur propre survie constitue la principale contrainte. La mutinerie nigérienne d’août 2025 fournit une illustration concrète de cette analyse.

Une souveraineté sous tutelle renouvelée

Ce qui se dessine au Niger, c’est moins une rupture avec la logique de dépendance que sa réorientation. Tiani a brisé avec Paris, chassé les soldats américains, dénoncé les sanctions de la CEDEAO. Mais il a dans le même mouvement signé un accord de coopération militaire avec Moscou en décembre 2023, accueilli plusieurs centaines de paramilitaires de l’Africa Corps sur son territoire, et s’est retrouvé contraint de faire appel à eux pour mater une rébellion interne.

L’accord signé à Niamey entre le ministre nigérien de la Défense et le vice-ministre russe de la Défense reste largement non divulgué, ses clauses protégées par le secret-défense. Cette opacité, en elle-même, dit quelque chose de la nature de la relation : une coopération dont les termes exacts ne peuvent être soumis au débat public nigérien.

La vraie question posée par la mutinerie des 28 et 29 août n’est pas de savoir si Tiani gouverne encore, il gouverne. Elle est de savoir au nom de quoi et avec qui. Si la souveraineté nationale était l’argument du coup d’État, elle est désormais l’angle mort d’un régime dont la survie dépend, en dernier ressort, de soldats qui ne répondent pas à Niamey.


Sources