Estimée à 300 milliards FCFA pour la seule période 2000-2019, la dette flottante du Cameroun fait l’objet d’un nouvel audit dont la relance dit autant sur l’état des finances publiques que sur le montant lui-même. Derrière le chiffre, c’est l’architecture entière du contrôle de la dépense publique qui est en cause.
Un stock qui résiste à l’apurement depuis vingt ans
La notion de dette flottante désigne, dans la comptabilité publique africaine, l’ensemble des engagements de l’État qui n’ont pas franchi toutes les étapes du circuit budgétaire, engagement, liquidation, ordonnancement, paiement, et qui demeurent donc en suspens, sans avoir été ni correctement imputés, ni réglés. Ce n’est pas un simple retard de trésorerie : c’est un défaut de traçabilité qui signale une rupture dans la chaîne de contrôle interne.
Le chiffre de 300 milliards FCFA correspond aux engagements non apurés accumulés entre 2000 et 2019. Mais les données plus récentes révèlent une réalité plus lourde encore. Selon le rapport d’exécution budgétaire 2024 de la Direction générale du Budget, l’audit conduit sur cette période 2000-2019 avait en réalité validé une dette flottante de 751,4 milliards FCFA. Dans le même temps, le rapport FMI 2025 sur le Cameroun estimait le stock total des obligations intérieures impayées à 743 milliards FCFA à fin 2023, puis à 517 milliards FCFA à fin septembre 2024, signe que des apurements partiels ont bien été opérés, sans que le problème structurel soit résolu.
Le fait que l’État ait dû relancer un audit, et non simplement procéder à l’apurement, indique qu’une première opération de vérification n’avait pas abouti à un solde définitif. Le ministère des Finances a d’ailleurs, à plusieurs reprises, prolongé les délais de confirmation des créances avant de clore la phase de recensement de l’audit précédent. Ce schéma de report itératif est lui-même un symptôme : il suggère que les dossiers transmis par les administrations sont souvent incomplets, contestables ou frauduleux, au point que la simple vérification de leur bien-fondé prend des années.
Les failles structurelles du circuit de la dépense
Pour comprendre comment deux décennies d’engagements ont pu rester en suspens, il faut regarder les procédures réelles d’exécution budgétaire dans les pays de la zone CEMAC. Le guide méthodologique CEMAC-UEMOA sur la gestion de la trésorerie et des engagements identifie plusieurs failles récurrentes : des prévisions de trésorerie peu fiables qui ne permettent pas de calibrer correctement les plafonds d’engagement, des dépenses importantes, loyers, factures de services publics, transferts, qui échappent parfois au système de contrôle des engagements, et une liquidation fondée sur des pièces justificatives insuffisantes ou absentes.
Le FMI, dans ses évaluations des pays CEMAC, note qu’environ 75 % des pratiques dérogatoires consistent à effectuer des décaissements qui contournent une ou plusieurs étapes normales du circuit et ne sont jamais correctement régularisés a posteriori. Au Cameroun, cette réalité se traduit par des engagements pris sans que les crédits correspondants soient disponibles, des factures liquidées sur la base d’un service fait que personne n’a véritablement certifié, et des avances de trésorerie non retracées dans le système d’information budgétaire.
La Chambre des comptes du Cameroun a régulièrement pointé ces défaillances dans ses rapports annuels et ses certifications du compte général de l’État. Son rapport de certification pour l’exercice 2022 relevait des écarts importants dans les dépenses reportées, avec des engagements supérieurs aux provisions constituées, ce qui constitue précisément le mécanisme d’alimentation de la dette flottante. L’évaluation PEFA de 2023 chiffrait les arriérés de paiement à 2,85 % des dépenses totales pour l’exercice 2021, tout en soulignant que les tensions de trésorerie affaiblissent le contrôle des engagements.
Un audit pour écarter les créances contestables – mais à quel coût ?
L’objectif affiché du nouvel audit est précis : identifier les créances réellement dues avant tout règlement, afin d’éviter que l’État ne paie des factures gonflées, des prestations non réalisées ou des dossiers frauduleux. Cette précaution est légitime. Elle est aussi l’aveu que le système d’engagement a été suffisamment poreux pour laisser entrer dans le stock de dette flottante des créances qui ne méritent pas d’être honorées.
L’impact de ces arriérés sur le tissu économique est documenté. Selon une étude citée par Cameroon Tribune, 70 % des entreprises estiment que l’allongement des délais de paiement de l’État a un impact très important sur leur santé financière. Le délai moyen de paiement aux PME camerounaises atteindrait 68 jours, contre 37 jours jugés acceptables, générant des tensions de trésorerie qui se répercutent sur la capacité de remboursement bancaire. Le FMI 2024 mentionne pour sa part 122 milliards FCFA de paiements de commandes commerciales parmi les principales sources d’arriérés, soit autant de factures impayées à des fournisseurs privés.
La logique de l’audit est donc doublement nécessaire : protéger les finances publiques contre des créances indues, mais aussi garantir que les créances légitimes seront honorées dans un calendrier prévisible. Le gouvernement a mis en place un plan d’apurement sur sept ans pour régler la dette flottante validée. Selon Financial Afrik, la dette flottante de l’administration centrale était encore estimée à près de 665 millions de dollars en 2024, soit environ 400 milliards FCFA. L’écart avec les 300 milliards initialement cités pour la période 2000-2019 s’explique par la continuité de l’accumulation : un nouvel audit couvrant la période 2020-2025 a d’ailleurs été lancé, avec un délai de dépôt des dossiers fixé au 31 octobre 2026.
Les leçons des expériences régionales
Le Cameroun n’est pas seul face à ce défi. En République du Congo, le FMI indiquait en 2024 un stock d’arriérés intérieurs encore estimé à 1 570 milliards FCFA, dont une partie seulement avait été auditée et validée par la Commission de contrôle des arriérés. Ce cas illustre une limite commune aux opérations d’audit d’arriérés dans la sous-région : elles permettent d’établir un stock fiable, mais ne règlent pas les conditions qui ont permis son accumulation.
L’expérience ivoirienne offre une référence plus complète. Après 2007, la Côte d’Ivoire a formalisé un processus en plusieurs étapes : inventaire précis des arriérés, adoption d’un plan d’apurement pluriannuel et mobilisation de ressources exceptionnelles, dont un don de la Banque africaine de développement de 183,4 milliards FCFA couvrant 68,3 % du stock à régler. La leçon institutionnelle tirée de cette expérience, et validée a contrario par la réaccumulation d’arriérés après la crise postélectorale de 2010, est claire : un apurement ponctuel, même bien financé, ne suffit pas si la chaîne de dépense n’est pas réformée en profondeur.
C’est là que se situe l’enjeu véritable pour le Cameroun. L’audit en cours peut établir un stock fiable de dette flottante et permettre d’en écarter les composantes frauduleuses. Il ne peut pas, à lui seul, corriger les pratiques d’engagement hors plafond, la faiblesse de la certification du service fait ou le contournement systématique des étapes de liquidation. Tant que ces mécanismes ne seront pas réformés, un troisième audit, portant cette fois sur la période 2025-2030, ne sera qu’une question de temps.
La gouvernance budgétaire ne se mesure pas seulement à la capacité d’un État à recenser ses dettes passées : elle se mesure surtout à sa capacité à ne pas en créer de nouvelles.
Sources
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Rapport d’exécution budgétaire 2024, Direction générale du Budget du Cameroun : DGB Cameroun, 2025
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Rapport Article IV FMI sur le Cameroun, 2025 : FMI, janvier 2025
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Rapport Article IV FMI sur le Cameroun, 2024 : FMI, 2024
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Liste des dossiers validés, audit dette flottante 2000-2019 : DGB Cameroun, août 2024
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Rapport annuel 2023, Chambre des comptes du Cameroun : Chambre des comptes, 2023
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Évaluation PEFA du Cameroun, septembre 2023 : PEFA Secretariat, 2023
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Guide thématique CEMAC-UEMOA sur la gestion de trésorerie et engagements : CEMAC-PRGFP
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Rapport FMI sur la République du Congo, 2024 : FMI, 2024
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Plan d’apurement des arriérés de Côte d’Ivoire, BAD : Banque africaine de développement