Surcapacités industrielles chinoises en Afrique : 80 milliards de déficit, un déséquilibre qui s’emballe

La rédaction

septembre 13, 2026

Le déficit commercial de l’Afrique avec la Chine a atteint 80,07 milliards de dollars sur les huit premiers mois de 2026, en hausse de 34,48 % sur un an. Derrière ce chiffre record se lit une dynamique structurelle préoccupante : la réorientation des surcapacités industrielles chinoises vers les marchés du Sud global accélère un déséquilibre que les préférences tarifaires accordées par Pékin peinent à corriger.

Un déficit qui s’emballe, porté par la poussée exportatrice chinoise

Les données publiées par l’Administration générale des douanes chinoises sont sans ambiguïté. Sur la période janvier-août 2026, les exportations chinoises vers l’Afrique ont progressé de 25,8 % pour atteindre 177 milliards de dollars, tandis que les importations en provenance du continent n’ont augmenté que de 19 %, à 96,93 milliards de dollars. Le total des échanges sino-africains s’établit à 273,94 milliards de dollars, soit une hausse de 23,3 % par rapport à la même période en 2025. Le volume croît donc, mais de façon asymétrique, et c’est précisément cette asymétrie qui creuse le fossé.

Pour situer la tendance, rappelons que le déficit commercial de l’Afrique avec la Chine s’établissait à 64 milliards de dollars en 2023, puis avait légèrement reflué à 61,93 milliards en 2024. Le saut enregistré sur les seuls huit premiers mois de 2026 déjà supérieur à l’ensemble de l’année 2023 marque une rupture de tendance significative.

Le rôle des surcapacités chinoises et de la guerre commerciale

Cette accélération ne s’explique pas par une demande africaine soudainement exacerbée. Elle s’inscrit dans une dynamique géopolitique plus large. Sous l’effet des droits de douane instaurés par l’administration américaine, les exportations chinoises vers les États-Unis ont reculé d’environ 20 % à 27 % en 2025, avant de continuer à baisser d’environ 10 % sur les premiers mois de 2026. Pékin a donc cherché de nouveaux débouchés pour absorber des capacités de production que le marché intérieur et les marchés occidentaux ne peuvent plus absorber intégralement.

L’acier, les véhicules électriques et les panneaux solaires figurent parmi les secteurs les plus concernés par ces surcapacités. Les marchés africains, faiblement protégés par des barrières tarifaires et souvent dépourvus de filières industrielles concurrentes, constituent des zones d’absorption naturelles pour ces flux. Le phénomène n’est pas propre à l’Afrique : le déficit de l’ASEAN avec la Chine a atteint un niveau record de 296 milliards de dollars en 2025, et pour la première fois, les six grandes économies de la région affichent simultanément un déficit avec Pékin. L’Afrique s’inscrit dans cette tendance globale, mais avec des capacités de résistance structurelle encore plus limitées.

Des préférences tarifaires insuffisantes pour corriger les déséquilibres

Face aux critiques récurrentes sur ce déséquilibre, Pékin met en avant sa politique d’exemption tarifaire. La Chine accorde désormais une franchise totale de droits de douane à 53 pays africains entretenant des relations diplomatiques avec elle à l’exception de l’Eswatini, qui reconnaît Taïwan. Les 33 pays africains classés parmi les moins avancés (PMA) bénéficiaient déjà de ce traitement depuis le 1er décembre 2024. L’extension aux 20 pays africains non-PMA n’est entrée en vigueur que le 1er mai 2026.

Cette chronologie rend difficile toute évaluation rigoureuse de l’impact de cette dernière mesure sur la période couverte par les douanes chinoises. Et les premières analyses disponibles tempèrent considérablement l’optimisme officiel. Selon RFI, les gains potentiels pour les 20 pays non-PMA seraient au maximum de 100 à 300 millions de dollars, une goutte d’eau face à un déficit de 80 milliards. L’abolition des droits de douane réduit le coût d’accès au marché chinois, mais ne lève pas les principaux obstacles structurels : normes sanitaires et phytosanitaires exigeantes, infrastructures logistiques insuffisantes, faiblesse des capacités de certification et de traçabilité des produits africains.

Les pays les mieux positionnés pour en tirer parti le Maroc, l’Afrique du Sud, le Kenya ou la Côte d’Ivoire sont précisément ceux qui disposaient déjà d’une base exportatrice diversifiée. Pour la majorité des autres, la mesure reste largement théorique à court terme.

Le piège des matières premières : un verrou structurel

Le cœur du problème réside dans la composition même des exportations africaines vers la Chine. Les matières premières pétrole brut, minerais, métaux, produits agricoles non transformés représentent environ 89 à 90 % du total. Appliquée aux 96,93 milliards de dollars d’importations chinoises en provenance d’Afrique sur la période, cette proportion signifie que la quasi-totalité de ce flux, soit entre 86 et 87 milliards de dollars, est constituée de ressources extractives ou agricoles à faible valeur ajoutée.

Cette dépendance n’est pas nouvelle, mais elle produit deux effets délétères dans le contexte actuel. D’une part, elle rend les recettes d’exportation africaines extrêmement sensibles aux fluctuations des cours mondiaux des matières premières, sur lesquelles le continent n’a aucune prise. D’autre part, elle prive les économies africaines de la montée en gamme industrielle que permettrait la transformation locale. Pendant ce temps, les produits manufacturés chinois y compris des biens qui pourraient théoriquement être produits localement continuent d’inonder les marchés africains, décourageant l’investissement dans les filières de substitution.

L’Afreximbank, qui suit de près ces dynamiques, estime que le continent ne pourra tirer pleinement parti des préférences tarifaires chinoises qu’en engageant des réformes structurelles ciblant simultanément les chaînes de valeur, la logistique et le financement du commerce. Une condition préalable qui suppose des investissements publics et privés soutenus sur le long terme, dans un contexte où beaucoup de pays africains font face à des contraintes budgétaires sévères.

Rééquilibrer les échanges : une nécessité stratégique

La position défendue par les acteurs africains dans les enceintes multilatérales traduit une demande de rééquilibrage des échanges plutôt qu’une confrontation frontale. L’agenda mis en avant passe par un meilleur accès effectif au marché chinois pas seulement formel, la réduction des barrières non tarifaires, et le développement de la valeur ajoutée africaine. Ce positionnement pragmatique est compréhensible : la Chine reste le premier partenaire commercial du continent et un bailleur d’infrastructures incontournable. Une dénonciation trop directe risquerait de compromettre des relations dont l’Afrique demeure dépendante dans d’autres dimensions.

Mais le temps joue contre l’Afrique sur ce dossier. Chaque année de retard dans la structuration des filières industrielles locales consolide la position des exportateurs chinois sur des marchés qu’il sera ensuite difficile de reconquérir. La concurrence des produits manufacturés chinois à bas prix accentuée par les surcapacités liées à la guerre commerciale sino-américaine ne se réduira pas spontanément. Elle demande une réponse politique délibérée, articulant politique industrielle, intégration régionale dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) et diplomatie commerciale active.

La question n’est plus de savoir si l’Afrique a besoin de diversifier et de transformer ses exportations : tout le monde en convient, Pékin compris en façade. Elle est de savoir si les États africains disposeront, dans les prochaines années, des marges de manœuvre budgétaires, institutionnelles et politiques pour engager cette transition avant que le déséquilibre ne devienne irréversible.


Sources