Le 30 juin 2025 à Abidjan, les gouvernements ivoirien et algérien ont signé un accord-cadre de coopération dans les domaines de l’énergie et des énergies renouvelables. Ce partenariat, ancré dans la logique de la coopération Sud-Sud, vise à mobiliser le savoir-faire industriel algérien au service de la modernisation d’un réseau électrique ivoirien sous forte pression. Pour Alger, l’accord représente un nouveau jalon de son implantation stratégique en Afrique de l’Ouest.
Un secteur électrique ivoirien sous tension
La Côte d’Ivoire affiche des indicateurs énergétiques enviables pour la région : le taux de couverture électrique dépasse aujourd’hui 94 %, et le pays ambitionne l’accès universel à l’électricité à court terme. Pourtant, ces chiffres masquent des fragilités structurelles que les autorités ne cherchent plus à minimiser.
La demande d’électricité progresse d’environ 10 % par an, portée par une croissance économique soutenue et une démographie dynamique. Ce rythme place les infrastructures de transport et de distribution sous une pression croissante. En 2024, les délestages ont affecté plusieurs communes d’Abidjan et de l’intérieur du pays. La Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire a chiffré la perte à 653 MW de capacité de production à la suite de pannes simultanées chez les producteurs indépendants Azito et Ciprel soit 22 % de la puissance totale disponible. Les autorités ont, de leur côté, attribué 80 % des coupures non pas à un déficit de production, mais à la surcharge des câbles et des transformateurs, ainsi qu’au vieillissement des équipements de distribution.
Le diagnostic est donc double : besoin urgent de renforcement des infrastructures de réseau, et nécessité d’augmenter la capacité de production installée pour absorber la demande à venir.
Un plan d’expansion capacitaire ambitieux à l’horizon 2040
Pour répondre à cette équation, le gouvernement ivoirien a engagé une planification à long terme d’une ampleur inédite. Le Plan directeur de production-transport prévoit de porter la capacité installée de 5 127 MW en 2030 à 8 604 MW à l’horizon 2040. L’objectif de 45 % d’énergies renouvelables dans le mix énergétique est maintenu dans cette trajectoire.
La première pierre de cet édifice a été posée début juin 2025, avec la signature des accords financiers pour la construction d’une centrale à cycle combiné de 372 MW à Songon, dans le district d’Abidjan. L’investissement global s’élève à 423,166 milliards FCFA, porté par l’État ivoirien, la société de projet Songon Energies S.A et le groupe chinois Energy China International, selon un modèle intégré investissement-construction-exploitation. La clôture financière est attendue avant la fin de l’année 2026.
À plus long terme, les autorités ivoiriennes explorent également la piste des petits réacteurs modulaires (SMR) pour renforcer la sécurité énergétique. Cette option reste à un stade prospectif, mais elle illustre l’ampleur des ambitions ivoiriennes et la volonté de diversifier le portefeuille technologique du secteur.
L’expertise algérienne, un atout en cours de déploiement continental
C’est dans ce contexte capacitaire tendu que s’inscrit le partenariat signé le 30 juin. Selon le ministre ivoirien en charge de l’énergie, Mamadou Sangafowa-Coulibaly, l’accord « contribuera à apporter une réponse immédiate et stratégique aux défis opérationnels actuels de notre réseau électrique ».
La formule est révélatrice des attentes ivoiriennes : il ne s’agit pas uniquement de construire de nouvelles installations, mais de résoudre des problèmes d’exploitation, de maintenance et d’ingénierie de réseau précisément les domaines dans lesquels l’Algérie a développé une expertise industrielle exportable.
Sonelgaz, le groupe public algérien en charge de la production, du transport et de la distribution d’électricité, est l’acteur central de cette stratégie d’internationalisation. En 2024, le groupe a réalisé des exportations record de 268 millions d’euros, en hausse de 22 % par rapport à 2023. Ces exportations ne portent pas uniquement sur des livraisons d’électricité : elles comprennent du matériel électrique fabriqué localement, des prestations d’ingénierie de réseaux et des services de formation. Sonelgaz est déjà engagée dans des partenariats avec plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest Sénégal, Guinée-Bissau, Gambie, Cap-Vert sur la conception et la réhabilitation de réseaux de transport. Au Niger, le groupe a offert une centrale composée de deux turbines à gaz de 20 MW chacune, accompagnée d’un mémorandum d’entente prévoyant la formation des équipes de la société nigérienne d’électricité dans les instituts de Sonelgaz.
L’Algérie dispose par ailleurs d’un surplus de capacité de production estimé à plus de 10 000 MW, qu’elle entend valoriser à l’export. La signature d’un mémorandum d’entente avec ENI pour un câble sous-marin vers l’Italie signale que cette ambition ne se limite pas au continent africain. Mais c’est bien en direction de l’Afrique subsaharienne que la dynamique est la plus visible sur la période 2023-2025.
Une diplomatie énergétique qui cherche ses marques en Afrique de l’Ouest
L’accord algéro-ivoirien s’inscrit dans une trajectoire plus large de repositionnement d’Alger sur l’échiquier ouest-africain. L’Algérie n’est pas membre de la CEDEAO organisation à laquelle elle n’appartient ni géographiquement ni institutionnellement mais elle en est observatrice et a multiplié les initiatives de rapprochement avec les organisations régionales. La ratification en 2021 d’un texte relatif à la personnalité juridique de la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO témoigne de cette volonté d’ancrage juridique et économique dans la zone.
Le précédent le mieux documenté reste l’accord de coopération énergétique signé avec le Mali en novembre 2016, portant sur la production électrique, les énergies renouvelables, l’électrification rurale et les interconnexions. Cet accord a toutefois perdu de sa portée avec la détérioration des relations algéro-maliennes depuis la prise de pouvoir par la junte de Bamako. Le partenariat avec Abidjan représente, dans ce contexte, une opportunité de redéploiement vers un interlocuteur stable et économiquement dynamique.
La coopération Sud-Sud en matière énergétique offre par ailleurs des précédents convaincants : le projet entre le Maroc, via l’ONEE, et le Mali, via l’AMADER, sur l’électrification rurale solaire documenté par le PNUD a démontré qu’un transfert structuré de compétences entre opérateurs africains était possible et mesurable. L’enjeu pour Sonelgaz est de reproduire ce modèle à plus grande échelle, en faisant valoir une expertise en ingénierie de réseau que les opérateurs nord-africains ont acquise dans un contexte de forte croissance de la demande situation analogue à celle que traverse aujourd’hui la Côte d’Ivoire.
Les conditions du succès : au-delà du symbole diplomatique
Les accords-cadres de coopération énergétique sont, en Afrique, un genre diplomatique prolixe. L’enjeu est de savoir si ce partenariat produira des effets opérationnels concrets, ou s’il restera au stade de la déclaration d’intention.
Plusieurs facteurs jouent en faveur d’une concrétisation. D’un côté, la demande ivoirienne est réelle et documentée : les déficits de compétences en maintenance de réseau haute tension et en ingénierie de distribution sont des problèmes opérationnels actuels, pas des projections. De l’autre, l’agenda d’exportation de Sonelgaz est adossé à une stratégie d’entreprise explicite, avec des moyens industriels et des précédents africains vérifiables. Le groupe dispose d’instituts de formation, d’une capacité d’ingénierie exportable et d’une expérience de terrain dans des contextes contraints.
Reste la question du périmètre exact de l’accord. Le texte signé est un accord-cadre, ce qui signifie que les modalités concrètes programmes de formation, projets d’ingénierie, éventuels déploiements d’équipements devront faire l’objet de conventions d’application ultérieures. La robustesse du suivi institutionnel, côté algérien comme côté ivoirien, déterminera la profondeur réelle du partenariat.
La Côte d’Ivoire, dont le Plan directeur prévoit un quasi-doublement de la capacité installée en quinze ans, a besoin de partenaires multiples et complémentaires. L’Algérie peut en être un à condition que les deux parties transforment cet accord-cadre en coopération technique de terrain. La signature du 30 juin ouvre une fenêtre : c’est ce qui viendra ensuite qui dira si la diplomatie énergétique algérienne en Afrique de l’Ouest est capable de tenir ses promesses industrielles.
Sources
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Côte d’Ivoire perd 22 % de sa production d’électricité en raison de pannes — VOA Afrique, 2024
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Projet d’une centrale électrique de 372 MW à cycle combiné à Songon : les accords financiers signés pour un investissement global de 423,166 milliards FCFA — Gouvernement de Côte d’Ivoire, 2025
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Centrale thermique de Songon : accord de financement de 423 milliards FCFA — Ministère de l’Énergie de Côte d’Ivoire, 2025
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Sonelgaz accélère son expansion à l’international — Algérie Invest, 2025
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Maghreb : Sonelgaz creuse l’écart avec ses concurrents et monte en puissance sur le marché international — Afrik.com, 2024
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L’Algérie vise l’exportation d’électricité pour renforcer son économie et sa position énergétique en Afrique — Vivafrik, mars 2025
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Premier rapport sur la coopération Sud-Sud en Afrique (PNUD, 2019) — PNUD, 2019
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Accord de coopération énergétique Algérie–Mali (FAO Lex) — FAO, signé 2016, ratifié 2018