Née à Lomé en mai 2023, l’Alliance politique africaine (APA) s’impose comme l’une des initiatives diplomatiques les plus intrigantes du continent. Dix États fondateurs, un statut encore informel, et une ambition qui interroge directement la place des organisations régionales et continentales existantes. Complémentarité affichée ou concurrence rampante : le débat est ouvert.
Une plateforme informelle dans un paysage déjà saturé
L’Alliance politique africaine a tenu sa première conférence ministérielle le 3 mai 2023 à Lomé, à l’initiative du Togo. Dix États y ont participé en tant que membres fondateurs : Angola, Burkina Faso, Gabon, Guinée (Conakry), Libye, Mali, Namibie, République centrafricaine, Tanzanie et Togo. Le communiqué officiel de la diplomatie togolaise décrit l’APA comme un « cadre informel de coopération renforcée », dont les ministres ont « convenu de la pertinence d’aller vers la formalisation ». Un Comité de haut niveau, présidé par le Togo, a été chargé d’élaborer les textes fondateurs. En 2024-2025, l’Alliance n’est donc pas encore dotée d’un traité constitutif lui conférant une personnalité juridique internationale : elle reste une plateforme politique en voie d’institutionnalisation.
Ce positionnement est en lui-même révélateur. L’APA surgit dans un écosystème institutionnel africain déjà considérablement chargé. La Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique recense huit communautés économiques régionales reconnues comme piliers de la Communauté économique africaine — CEDEAO, SADC, COMESA, UMA, CEEAC, CAE, CEN-SAD et IGAD. S’y ajoutent des organisations spécialisées, des mécanismes de sécurité collective et, désormais, des alliances nouvelles comme l’Alliance des États du Sahel (AES). La question de la lisibilité de ce mille-feuille institutionnel ne date pas d’hier : elle constitue l’une des critiques structurelles les plus documentées de l’architecture africaine.
L’Union africaine : une ombrelle fragilisée par ses propres contradictions
Pour évaluer le positionnement de l’APA, il faut d’abord mesurer l’état réel de l’Union africaine, supposée chapeauter l’ensemble. Le budget global de l’UA pour 2024 s’élève à environ 629,8 millions de dollars, dont seulement 200 millions proviennent des contributions statutaires des États membres africains — soit à peine 31,8 % du total. Les deux tiers restants sont financés par des partenaires internationaux extérieurs au continent. Cette dépendance financière structurelle n’est pas anodine : elle limite l’autonomie décisionnelle de l’organisation et affaiblit sa capacité à peser réellement sur les recompositions en cours.
Sur le plan politique, la Commission de l’UA et son président Moussa Faki Mahamat n’ont formulé aucune position officielle sur l’émergence de l’APA. Aucun communiqué, résolution ou déclaration publique ne mentionne l’Alliance dans les sources disponibles. Ce silence n’est pas nécessairement neutre : il peut traduire une prudence calculée vis-à-vis d’une initiative qui, sans se proclamer concurrente, occupe un espace politique que l’UA peine elle-même à remplir. L’APA affirme d’ailleurs vouloir fonctionner « en bonne intelligence et en synergie avec l’Union africaine », formulation diplomatique qui souligne autant la complémentarité revendiquée que l’autonomie réelle de la démarche.
La fracture sahélienne : quand la recomposition régionale précède l’APA
L’émergence de l’APA ne peut être dissociée du séisme institutionnel provoqué par le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO. Annoncé en janvier 2024 et effectif depuis lors, ce retrait a provoqué une bifurcation institutionnelle inédite dans la sous-région. Les trois États ont constitué l’Alliance des États du Sahel, fondée sur la Charte du Liptako-Gourma, avec pour armature trois piliers : diplomatie, défense et développement. L’AES dispose d’un Conseil supérieur de défense et de sécurité, d’un commandement conjoint des armées et d’un projet de confédération incluant une banque d’investissement et un fonds de stabilisation.
La rupture avec la CEDEAO a eu des conséquences institutionnelles concrètes : sortie des organes de décision, disparition des canaux formels de concertation sectorielle, fin de l’application des conventions de libre circulation, suspension de plus de 500 millions de dollars de projets économiques selon le président de la Commission de la CEDEAO. Les analyses produites par The Conversation et Le Grand Continent convergent pour décrire un espace ouest-africain désormais institutionnellement disjoint, où deux logiques coexistent sans cadre commun.
C’est dans cet entre-deux que l’APA trouve une partie de sa pertinence — et de son ambiguïté. Elle réunit des États aux profils très disparates : certains membres de l’AES (Burkina Faso, Mali), d’autres qui restent ancrés dans les organisations régionales classiques (Tanzanie, Namibie, Angola). Sa composition hétérogène en fait moins une alternative aux organisations existantes qu’un forum transversal, capable théoriquement de maintenir des lignes de dialogue entre des pays que les crises récentes ont éloignés.
Précédents historiques et risques de fragmentation
L’histoire du continent offre des précédents éclairants. Avant la création de l’OUA en 1963, deux blocs antagonistes — le groupe de Casablanca, emmené par le Ghana et la Guinée, et le groupe de Monrovia, conduit par le Nigeria et l’Éthiopie — s’affrontaient sur la vision même de l’unité africaine. Cette compétition institutionnelle préfigurait les tensions durables entre logique fédéraliste et souveraineté nationale qui traversent encore aujourd’hui les débats sur l’intégration.
Après 1963, les communautés économiques régionales ont souvent fonctionné en marge, voire en rivalité fonctionnelle, avec l’OUA. La CEDEAO et son bras militaire ECOMOG ont ainsi assumé des opérations de maintien de la paix au Libéria ou en Sierra Leone avec une efficacité et une visibilité parfois supérieures à celles de l’organe continental, dans des domaines où l’OUA se trouvait paralysée par le principe de non-ingérence.
Les analyses récentes en science politique africaine, notamment les travaux présentés lors du colloque de décembre 2023 sur l’avenir du multilatéralisme africain, décrivent une période de fragmentation accélérée des architectures de paix et de sécurité : mécanismes collectifs quasi-inopérants, coalitions ad hoc proliférantes, externalisation de la sécurité vers des acteurs privés, bilatéralisation des partenariats. Dans ce contexte, toute nouvelle plateforme multilatérale peut être lue à double sens — soit comme une tentative de recomposition, soit comme un vecteur supplémentaire d’éparpillement institutionnel.
Complémentarité affichée, concurrence structurelle
La distinction entre complémentarité et concurrence ne se joue pas dans les déclarations d’intention, mais dans les pratiques effectives. L’APA se présente explicitement comme non-substituable aux organisations existantes. Mais plusieurs dynamiques méritent d’être suivies attentivement.
Premièrement, sa composition inclut des États membres de l’AES, structure qui s’est construite précisément contre les mécanismes de la CEDEAO et, dans une certaine mesure, en marge de l’UA. L’APA pourrait ainsi devenir, involontairement ou non, un espace de légitimation diplomatique pour des États qui ont rompu avec l’architecture régionale dominante.
Deuxièmement, si la formalisation de l’APA aboutit à un traité constitutif et à des mécanismes de concertation permanents, elle sera amenée à se positionner sur les mêmes agendas que l’UA — représentation de l’Afrique dans les instances internationales, réforme du Conseil de sécurité, coopération sécuritaire —, des domaines où les membres de l’APA déplorent déjà, selon l’agence Anadolu, une « sous-représentativité de l’Afrique dans les institutions internationales ».
Troisièmement, et peut-être plus fondamentalement, l’absence de réaction officielle de l’UA face à l’APA révèle moins une approbation tacite qu’une institution continentale en difficulté pour affirmer son autorité de cadrage. Une UA financée aux deux tiers par des bailleurs extérieurs, silencieuse face à l’émergence de nouvelles plateformes et contournée par des crises qu’elle n’a pas su prévenir, ne dispose pas nécessairement des ressources politiques pour définir les termes du débat.
La question de fond n’est peut-être pas tant de savoir si l’APA concurrence l’UA, mais de comprendre pourquoi le besoin d’une telle plateforme s’est manifesté là où l’UA aurait dû suffire.
Sources
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À propos de l’APA — pays membres — Site officiel de l’Alliance politique africaine
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Première conférence des ministres des Affaires étrangères de l’APA — Diplomatie togolaise, mai 2023
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Burkina Faso, Mali et Niger se retirent de la CEDEAO : quelles conséquences pour la sous-région ? — The Conversation, 2024
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Sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO : une reconfiguration régionale s’opère — Le Monde, janvier 2025
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Budget UA 2024 — Décision EX.CL/Dec.1217(XLIII) — Union africaine
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Alliance des États du Sahel — architecture institutionnelle — Burkina24, décembre 2023
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L’avenir du multilatéralisme africain — Livret des résumés — Colloque décembre 2023
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Implications du retrait de la CEDEAO pour le Mali, Niger et Burkina Faso — Banque africaine de développement, 2024