CEDEAO : après le retrait de l’AES, la survie d’une organisation sous haute tension

La rédaction

juillet 21, 2026

Le 28 janvier 2024, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont notifié conjointement leur retrait de la CEDEAO, ouvrant une crise institutionnelle sans précédent dans l’histoire de l’intégration ouest-africaine. Un an plus tard, jour pour jour, les trois États de l’Alliance des États du Sahel cessaient formellement d’appartenir à l’organisation. La question qui s’impose désormais n’est plus celle du départ, mais celle de l’après : une CEDEAO amputée de trois membres peut-elle rester un acteur régional crédible ?

Une rupture inédite, aux effets encore mal mesurés

La chronologie est désormais fixée. Conformément à l’article 91 du traité révisé de 1993, la notification conjointe du 28 janvier 2024 a déclenché le délai réglementaire d’un an, au terme duquel le retrait est devenu effectif le 29 janvier 2025. Les trois gouvernements avaient revendiqué un « retrait sans délai », mais le droit communautaire a imposé sa temporalité propre — un premier signal que les règles institutionnelles conservent une certaine force, même face à des régimes militaires déterminés à s’en affranchir.

La rupture est néanmoins réelle et ses conséquences multidimensionnelles. Sur le plan commercial, les données disponibles indiquent que les trois pays de l’AES représentaient environ 15 à 21 % du commerce intra-CEDEAO, avec des échanges estimés à plus de 3,7 milliards de dollars en 2022. Ce chiffre masque un déséquilibre structurel : les pays sahéliens importent massivement depuis la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria et le Sénégal — leurs exportations intra-régionales ne représentant que 9,7 % du total régional — tandis que leurs exportations vers ces mêmes pays restent marginales. C’est donc davantage la chaîne d’approvisionnement des populations sahéliennes qui est fragilisée que les économies côtières.

Sur le plan budgétaire, l’impact pour la CEDEAO est limité. Le budget consolidé 2023 de l’organisation s’élevait à 418 millions d’unités de compte, soit environ 400 milliards de FCFA, financé à 70 à 90 % par un prélèvement de 0,5 % sur les importations en provenance de pays non membres. Les grandes économies — Nigeria, Ghana, Côte d’Ivoire — assurent mécaniquement l’essentiel de ce prélèvement. La contribution du Mali, du Burkina Faso et du Niger, compte tenu de la taille modeste de leurs économies, reste minoritaire dans le total. La CEDEAO ne se videra pas de ses ressources financières pour autant qu’elle se réforme.

Une institution affaiblie, pas condamnée

C’est précisément cette nuance que les analystes s’emploient à établir. Dans un entretien accordé au Journal du Mali, Gilles Yabi, fondateur du think tank WATHI, caractérise le retrait simultané des trois pays comme « un coup dur porté à l’organisation, et surtout à l’intégration régionale », notamment parce qu’il rompt la continuité géographique de l’espace ouest-africain. Il y voit cependant « une opportunité » pour la CEDEAO de conduire un bilan sérieux et de définir un agenda de réformes à mettre en œuvre rapidement. La CEDEAO à douze membres reste, selon lui, « le bloc le plus important de la région » et ne saurait être mise sur le même plan qu’une confédération de trois États sahéliens enclavés.

Une étude publiée en 2024 et consacrée aux perspectives de coexistence entre les deux organisations va dans le même sens : la CEDEAO demeure structurellement en place, mais se trouve « fonctionnellement fragilisée ». Les positions entre les deux blocs y sont décrites comme « très éloignées », rendant toute médiation « difficile, voire impossible » à court terme. À moyen terme, la sortie pourrait conduire à une redéfinition des relations économiques dans l’ensemble de la sous-région.

L’une des leçons les plus inconfortables pour la CEDEAO tient à l’effet inattendu de ses propres instruments. Un rapport de l’Institut d’études de sécurité (ISS), cité par Le Monde, relève que les sanctions imposées au Niger après le coup d’État de juillet 2023 ont « renforcé le sentiment patriotique des populations et consolidé la base politique des autorités militaires ». En cherchant à contraindre, la CEDEAO a involontairement légitimé les juntes aux yeux d’une partie de leurs opinions nationales. Ce retournement d’effet interroge en profondeur la doctrine de conditionnalité démocratique de l’organisation.

Le précédent de l’ASEAN : la cohésion au prix de l’efficacité

Les comparaisons continentales s’imposent pour situer la crise dans une perspective plus longue. L’ASEAN offre un cas d’école instructif : confrontée au coup d’État militaire de février 2021 au Myanmar, l’organisation a adopté un Five-Point Consensus — cessation des violences, dialogue, envoyé spécial, aide humanitaire — et limité la représentation de Naypyidaw dans ses instances sans aller jusqu’à l’exclusion formelle. Cette approche a préservé l’unité procédurale de l’organisation, mais au prix d’une efficacité très limitée : aucun mécanisme de contrainte n’a pu être activé, aucune sanction contraignante imposée, et la junte birmane est aujourd’hui plus solidement installée qu’en 2021.

La CEDEAO, à l’inverse, a choisi la sanction — fermeture des frontières, embargo économique, menace d’intervention militaire après le coup du Niger — avant d’être contrainte de reculer face à la détermination des régimes en place et à l’absence de consensus interne. Ni la voie de la fermeté totale ni celle de la non-ingérence absolue ne semblent avoir produit les résultats escomptés. C’est dans cet espace intermédiaire, encore mal défini, que la CEDEAO doit se repositionner.

Réformer ou décliner : l’alternative devant la CEDEAO

La position officielle du président de la Commission de la CEDEAO, Omar Alieu Touray, combine une critique ferme du retrait — jugé « hâtif », contraire au protocole et lourd de conséquences pour les populations — et une rhétorique d’ouverture constante. Il a répété à plusieurs reprises que « les portes de la CEDEAO restent ouvertes aux pays du Sahel », s’appuyant sur une période de transition décidée en décembre 2024 pour maintenir un canal de dialogue. Cette posture est politiquement compréhensible, mais elle ne suffit pas à répondre aux défis structurels que le retrait a mis à nu.

Ces défis sont au moins au nombre de trois. En premier lieu, la crédibilité du mécanisme de défense de la démocratie : comment une organisation dont les instruments de pression ont été contournés ou retournés contre elle peut-elle restaurer une autorité normative ? En deuxième lieu, la question de la continuité territoriale de l’espace de libre circulation, désormais interrompue entre les pays côtiers et une large bande sahélienne. En troisième lieu, la sécurité régionale : le partage de renseignements et la coordination opérationnelle contre les groupes armés non étatiques, déjà insuffisants avant 2024, deviennent plus complexes encore lorsque les États les plus directement affectés par la menace jihadiste évoluent hors du cadre institutionnel commun.

La note d’analyse publiée par la Fondation Friedrich Ebert en 2024 sur le retrait des pays de l’AES insiste sur ce point : la viabilité politique et normative de la CEDEAO dépend désormais de sa capacité à adapter ses instruments et à reconstruire une légitimité auprès des populations et des gouvernements de la région. Ce n’est pas une réforme à la marge qui sera suffisante, mais une révision substantielle de la doctrine d’intervention, des mécanismes de sanction et du rapport entre l’organisation et les États souverains qui la composent.

Un émiettement régional qui profite à d’autres

Il serait enfin réducteur d’analyser cette crise comme un simple conflit entre la CEDEAO et trois régimes militaires récalcitrants. Le retrait de l’AES s’inscrit dans un reconfiguration géopolitique plus large, où d’autres puissances — extrarégionales — occupent l’espace laissé vacant par les institutions ouest-africaines. L’affaiblissement de la CEDEAO n’est pas seulement un problème pour ses États membres ; il signale une recomposition des équilibres régionaux dont les bénéficiaires ne sont pas nécessairement africains.

La question n’est donc pas seulement de savoir si la CEDEAO peut survivre à l’émiettement régional. Elle est de savoir si les acteurs qui ont intérêt à sa survie — gouvernements, sociétés civiles, partenaires économiques — disposeront de la volonté politique pour lui donner les moyens de se transformer. Une organisation régionale ne meurt pas d’un retrait. Elle meurt de l’incapacité à tirer les leçons de ses propres échecs.


Sources