En signant le 30 juillet 2026 un accord de coopération minière et énergétique avec le Botswana, la Côte d’Ivoire franchit une étape stratégique dans sa politique de valorisation des ressources naturelles. Abidjan entend s’approprier les recettes d’une gouvernance botswanaise éprouvée pour doubler la contribution du secteur mines-énergie à son PIB d’ici 2040. Reste à savoir si le transfert de modèle sera à la hauteur des ambitions affichées.
Un partenariat enraciné dans un agenda politique précis
L’accord du 30 juillet n’est pas un geste diplomatique isolé. Il trouve son origine dans la rencontre entre Alassane Ouattara et Duma Boko en mai 2026, en marge du sommet France-Afrique à Nairobi. Quelques semaines plus tard, le ministre ivoirien des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa-Coulibaly, effectuait une mission exploratoire à Gaborone. Des experts botswanais ont également visité les sites diamantifères de la SODEMI (Société pour le Développement Minier de la Côte d’Ivoire) dans le cadre des échanges préparatoires.
L’accord couvre sept segments stratégiques : recherche géologique, exploration minière, filière diamant, ressources aurifères, minéraux critiques, gouvernance sectorielle, et formation. Sa portée va donc bien au-delà d’une simple déclaration d’intention : il s’inscrit dans l’ambition ivoirienne de porter la contribution du secteur mines-énergie à 14 % du PIB d’ici 2040, contre 7 % en 2022, soit un doublement en moins de vingt ans.
Selon le communiqué officiel du ministère ivoirien des Mines cité par l’Agence Ecofin, l’objectif est de permettre à Abidjan « de puiser auprès du Botswana les leviers susceptibles de transformer son potentiel géologique en développement économique et de soutenir ses ambitions dans le secteur minier ». Le gouvernement ivoirien précise vouloir « transférer des pratiques de gouvernance, renforcer les compétences nationales, accompagner la structuration d’une industrie locale et mieux valoriser les ressources stratégiques ».
Le modèle botswanais : une réussite structurelle, non une recette magique
Comprendre l’attrait de ce partenariat suppose de revenir sur ce qui distingue le Botswana dans le paysage minier africain. Le pays austral a construit, en moins de cinq décennies, l’une des architectures de gouvernance des ressources naturelles les plus reconnues du continent.
La clé de voûte de ce modèle botswanais est le partenariat Debswana, coentreprise détenue à 50/50 entre l’État botswanais et De Beers, qui exploite les grandes mines de diamants du pays Jwaneng, Orapa, Letlhakane et Damtshaa. Au-delà du partage paritaire des bénéfices de la coentreprise, l’État botswanais commercialise une part croissante de la production via sa propre société de négoce, l’Okavango Diamond Company (ODC) : le nouvel accord signé en 2023 avec De Beers prévoit une montée progressive d’ODC de 30 % à 50 % des volumes d’ici 2033, ce qui pourrait injecter jusqu’à un milliard de dollars supplémentaires par an dans les finances publiques d’ici 2030, selon des analystes cités par Congo Mining Network.
Le résultat est saisissant : les diamants représentent aujourd’hui plus de 80 % des recettes d’exportation du Botswana et entre 30 % et 40 % des recettes budgétaires de l’État, selon la Direction générale du Trésor français. La contribution du secteur minier au PIB oscille, selon les sources et les définitions retenues, entre 16 % et 21 %, avec des variations liées aux cycles du marché du diamant. Dans le dernier Resource Governance Index du Natural Resource Governance Institute (édition 2021, la plus récente disponible), le Botswana figure parmi les rares pays africains classés dans la bande « satisfactory » pour la gouvernance de ses ressources extractives, avec un score supérieur à 60 sur 100.
Ce qu’Abidjan cherche à transposer, ce n’est pas le gisement, mais l’architecture institutionnelle : contrôle étatique effectif, captation de la rente, développement des compétences nationales et montée en puissance d’une industrie locale de transformation.
Un potentiel géologique ivoirien encore sous-exploité
La Côte d’Ivoire n’aborde pas ce partenariat les mains vides. Son secteur aurifère est en pleine expansion. La production d’or nationale a atteint 59 tonnes en 2024, selon les chiffres communiqués par le ministre des Mines lui-même, et l’objectif officiel pour 2025 est fixé à 62 tonnes, ce qui placerait le pays parmi les grandes nations aurifères du continent. Selon le classement du World Gold Council repris par l’Agence Ecofin, la Côte d’Ivoire se positionnait déjà à la septième place africaine en 2024 avec 58 tonnes produites.
Les projets en cours illustrent l’ampleur du pipeline : le projet Koné, développé par Montage Gold dans la région de Kani-Dianra, est en construction avancée avec plus de 545 millions de dollars engagés sur un budget total estimé à 800 millions de dollars. La première coulée d’or est attendue fin 2026, et la production commerciale doit démarrer au deuxième trimestre 2027, avec un rythme annuel projeté de plus de 300 000 onces sur seize ans. En parallèle, le projet Koné de 3G Mining, avec des ressources estimées à environ 155 tonnes d’or, a avancé sa mise en production à 2026, soit un an plus tôt que prévu initialement. Les gisements de Tanda-Iguela et de Doropo complètent un profil géologique aurifère solide. À ces ressources en or s’ajoutent des perspectives en manganèse, nickel et diamant, précisément les segments que l’accord avec le Botswana entend développer.
Le secteur minier ivoirien génère par ailleurs plus de 525 millions d’euros de recettes fiscales annuelles selon le ministère des Mines, confirmant son poids croissant dans les finances publiques. Mais la contribution globale au PIB reste en deçà du potentiel, ce que le gouvernement reconnaît lui-même en fixant l’objectif à 14 %.
La coopération Sud-Sud minière : entre promesses et limites institutionnelles
L’accord ivoiro-botswanais s’inscrit dans un mouvement plus large de coopération Sud-Sud dans le secteur extractif africain. Ces dernières années, plusieurs pays ont tenté des partenariats similaires, avec des résultats contrastés. Les rapports de l’Union africaine sur la mise en œuvre de la Vision minière africaine de 2009 documentent des transferts effectifs en matière de gouvernance réglementaire, de géosciences et de fiscalité minière mais soulignent leur caractère souvent ponctuel et insuffisamment institutionnalisé.
L’expérience de la SADC, où l’Afrique du Sud joue un rôle de pivot, montre que les transferts de compétences en sécurité minière, gestion environnementale et valorisation des minerais ont bien eu lieu, mais restent dépendants de la capacité d’absorption des États récipiendaires. L’UEMOA, pour sa part, a élaboré dès 2003 un code minier communautaire qui constitue un cadre d’harmonisation régionale aligné sur les principes de la Vision minière africaine, mais son application demeure inégale selon les États membres.
Pour la Côte d’Ivoire, la question centrale est celle de la profondeur institutionnelle du transfert. Reproduire la coentreprise Debswana supposerait une renégociation des régimes concessionnaires, un renforcement de la SODEMI en tant qu’acteur industriel autonome, et une politique de contenu local structurée autant de chantiers qui dépassent le périmètre d’un accord bilatéral. Les opérateurs du secteur, qui ont globalement accueilli positivement le partenariat selon les analyses sectorielles relayées par Financial Afrik, attendent des précisions sur les régimes fiscaux, les conditions de coentreprises et les mécanismes de financement des projets intégrés.
Un pari crédible, mais une mise en œuvre décisive
L’accord du 30 juillet 2026 présente une cohérence stratégique réelle. Abidjan ne cherche pas à importer une success story figée, mais à capter des pratiques institutionnelles éprouvées dans un pays qui a effectivement réussi à transformer une rente minière en développement économique durable même si le Botswana traverse lui-même une période de turbulences liées à la volatilité du marché du diamant et à la crise chez De Beers.
Le pari est crédible si l’on considère les fondamentaux : un sous-sol aurifère et diamantifère aux perspectives confirmées, un pipeline de projets en cours de construction, une ambition macroéconomique clairement articulée et désormais adossée à un partenariat technique ciblé. Mais la valeur de l’accord se mesurera à la concrétisation des transferts de compétences, à la solidité des partenariats entreprise-à-entreprise, et à la capacité de l’État ivoirien à faire de la SODEMI un opérateur comparable à l’Okavango Diamond Company.
La vraie question n’est pas de savoir si la Côte d’Ivoire peut reproduire le modèle botswanais les contextes géologiques, démographiques et historiques diffèrent trop pour envisager une transposition mécanique. Elle est de savoir si Abidjan saura en extraire les principes structurants : la souveraineté sur la chaîne de valeur, la robustesse des institutions de régulation, et l’orientation systématique de la rente vers l’investissement productif. C’est à cette aune que les 14 % du PIB visés en 2040 seront ou ne seront pas atteints.
Sources
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Côte d’Ivoire : diamant, or, minéraux critiques — le gouvernement signe un partenariat stratégique avec le Botswana — Koaci, 30 juillet 2026
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Secteur minier : la Côte d’Ivoire signe un premier accord de coopération avec le Botswana — Financial Afrik, 31 juillet 2026
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La Côte d’Ivoire veut devancer le Mali et égaler la production d’or du Ghana d’ici 2030 — Agence Ecofin, 4 mars 2026
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Fiche pays Botswana — Direction générale du Trésor (France), mise à jour 2024
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Vision minière africaine — Union africaine, 2009
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Resource Governance Index 2021 — Botswana — Natural Resource Governance Institute, 2021
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Le gouvernement du Botswana et De Beers Group confirment un partenariat pour la prochaine génération — Rubel & Menasche, 2023
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Cote d’Ivoire : la mine de Koné renforce son statut de futur fleuron minier — Or Noir Africa, 2025
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Rapport de synthèse AFRODAD : mesure dans laquelle les pays de la CEDEAO ont intégré la Vision minière africaine — AFRODAD, 2022
- Secteur minier Côte d’Ivoire : quatre permis aurifères pour préparer l’avenir économique du pays
- Secteur minier Guinée : les prérequis concrets d’une souveraineté en construction
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