Encadrement de l’islam au Sahel : le Burkina Faso sur les traces d’un modèle autoritaire régional ?

La rédaction

juillet 21, 2026

Depuis son discours du 16 juillet 2026 devant les Forces vives de la région de Yaadga, le capitaine Ibrahim Traoré a franchi un cap dans sa politique religieuse : menacer de déchéance de nationalité les étudiants burkinabè refusant de rentrer après avoir étudié la charia à l’étranger. Une mesure spectaculaire qui s’inscrit dans une dynamique sahélienne plus large, où le contrôle de l’islam est devenu un instrument de gouvernance pour les juntes au pouvoir.

Un arsenal législatif qui s’étoffe à Ouagadougou

Le discours de Yaadga ne surgit pas dans le vide. Depuis plusieurs mois, le régime burkinabè accumule les mesures ciblant les pratiques islamiques : suspension de prêches d’imams jugés extrémistes, financement étatique promis aux imams prêchant « la bonne parole », instauration d’une journée des coutumes et traditions le 15 mai, décret encadrant les prières dans l’espace public. Depuis fin juin 2026, tout étudiant souhaitant se former à l’étranger doit obtenir une autorisation préalable du ministère de l’Enseignement supérieur.

Selon RFI, Traoré a justifié ces décisions par un argument sécuritaire : « Les extrémistes, il faut vous ressaisir, le combat est lancé. C’est ça qui a emmené le terrorisme, on va les suspendre de prêche s’ils parlent au hasard. » Il a également évoqué le cas des étudiants en droit islamique, déclarant : « 800 et quelques mille étudiants étudient la charia, ils n’apprennent pas un métier. Je vais les faire revenir, et celui qui ne va pas revenir il ne sera plus Burkinabè. »

Ce chiffre mérite d’être pesé avec soin. Une vérification des sources statistiques disponibles UNESCO, bases de données de mobilité étudiante ne confirme pas un tel volume. Les repères médiatiques et les déclarations officielles elles-mêmes parlent plutôt de 800 à 1 000 étudiants burkinabè en pays arabes, en cours de recensement. L’ordre de grandeur de « 800 000 » reste donc à attribuer, au mieux, à une confusion dans la transcription orale ; au pire, à une surévaluation délibérée au service d’un récit de menace.

La menace de déchéance de nationalité, elle, pose des questions juridiques sérieuses. La Convention de 1961 sur la réduction des cas d’apatridie interdit explicitement la privation de nationalité pour des motifs religieux ou politiques. L’article 2 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples prohibe toute discrimination fondée sur la religion. Une mesure collective, sans examen individuel des faits, serait en outre exposée à la censure pour arbitraire selon les standards du droit international.

Un modèle régional en formation : Mali, Niger, même combat ?

La spécificité burkinabè est réelle, mais elle s’inscrit dans une trajectoire partagée. Au Mali, le régime d’Assimi Goïta a construit depuis 2023 un dispositif méthodique de surveillance du discours religieux. En avril 2026, un décret a créé auprès du Premier ministre un Comité de Réflexion sur la Prévention des Troubles dans l’Espace religieux, chargé de définir des règles pour les prêches et sermons et d’interdire l’utilisation de l’espace religieux à des fins politiques. En amont, le Haut Conseil islamique malien avait édicté ses propres règles de « moralisation » : interdiction des propos injurieux entre prédicateurs, régime de sanctions internes allant jusqu’à l’interdiction temporaire de prêcher. Des formations d’imams au Maroc, sous tutelle étatique, complètent ce dispositif permettant à Bamako de contrôler indirectement qui part se former et dans quel cadre doctrinal.

Au Niger, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie n’a pas légiféré avec la même précision, mais a réorganisé les compétences de l’État pour lui confier l’encadrement et le contrôle des lieux de culte et la tutelle des associations religieuses. Il a également mobilisé stratégiquement les autorités islamiques pour légitimer le pouvoir issu du coup d’État de juillet 2023.

Les trois transitions partagent ainsi une logique commune : elles cherchent à domestiquer le champ religieux sans forcément l’éradiquer, en distinguant un islam « modéré » et servile à l’État d’un islam « extrémiste » menaçant l’ordre public. Cette distinction est opérée par les juntes elles-mêmes, sans arbitre indépendant.

Sécurisation ou instrumentalisation : une frontière de plus en plus floue

La thèse sécuritaire des régimes sahéliens repose sur un fait réel : les groupes jihadistes opèrent dans une région où le discours religieux a été politisé depuis plusieurs décennies. Mathieu Pellerin, chercheur à l’IFRI, rappelle pourtant que l’adhésion au jihadisme relève le plus souvent de situations sociopolitiques et économiques, fragilités territoriales, frustrations locales, effondrement des protections étatiques, plutôt que d’une radicalisation doctrinale préalable.

C’est ici que la politique burkinabè révèle sa contradiction interne. La communauté sunnite avait massivement soutenu le coup d’État de septembre 2022 ; elle s’en est distanciée après l’instauration de la journée des coutumes et les décrets sur les prières publiques. L’arrestation de l’imam Kindo, évoquée implicitement dans le discours de Yaadga, et les disparitions signalées de fidèles et d’imams sans information donnée aux familles ont consommé la rupture. Comme le note un analyste cité par Deutsche Welle : « Après avoir consolidé son autorité, le capitaine Traoré s’attèle à démanteler méthodiquement ses soutiens d’hier. »

La question qui demeure est donc celle-ci : la régulation des prêches et le contrôle des flux d’étudiants vers les pays du Golfe constituent-ils une réponse proportionnée à une menace réelle, ou l’arme rhétorique d’un régime qui cherche à neutraliser toute forme d’autorité sociale indépendante ? Au Sahel, où l’État a longtemps coexisté avec des réseaux religieux puissants, la réponse à cette question déterminera si les juntes consolident leur emprise ou creusent davantage le fossé avec des populations dont elles ont besoin pour gouverner.

Sources