Le continent africain fait face à un déficit annuel de 100 milliards de dollars dans le financement de ses infrastructures, tandis que ses budgets publics restent sous pression et que l’aide occidentale se réduit. Face à cette équation difficile, les garanties de crédit s’imposent comme l’instrument du moment : capables d’attirer des capitaux privés en améliorant la notation des projets, elles suscitent autant d’espoirs que de questions sur leur soutenabilité à long terme.
Un gisement colossal, un verrou de notation
La thèse est simple, presque séduisante : l’Afrique n’aurait pas besoin de chercher ses capitaux uniquement à l’étranger. Selon l’Africa Finance Corporation (AFC), jusqu’à 4 000 milliards de dollars de capitaux domestiques africains logés dans des fonds de pension, des compagnies d’assurance et des fonds souverains pourraient être orientés vers les infrastructures, à condition que les projets obtiennent de meilleures notations de crédit. Le verrou n’est donc pas tant l’absence de liquidités que l’inadéquation entre le profil de risque des projets et les exigences réglementaires des investisseurs institutionnels.
Ce constat n’est pas abstrait. Les fonds de pension africains représentent d’ores et déjà plus de 300 milliards de dollars d’actifs sous gestion pour les principaux pays subsahariens réformateurs Afrique du Sud, Nigeria, Kenya, Namibie, Botswana avec une concentration marquée : ces cinq marchés agrègent près de 90 % de l’épargne retraite subsaharienne. En Afrique de l’Ouest, le Nigeria et le Ghana représentent ensemble environ 40 milliards de dollars d’actifs de retraite, selon la Banque africaine de développement. Ces sommes existent, mais leurs gestionnaires sont soumis à des contraintes prudentielles strictes qui leur interdisent d’investir dans des actifs non notés ou spéculatifs.
L’obstacle est technique autant que politique. Martijn Proos, co-responsable de l’Alternative Credit Marchés Émergents chez Ninety One, résume la situation sans détour : sans mécanisme de rehaussement de crédit ou d’assurance, un projet africain ne peut atteindre la notation « investment grade » indispensable pour séduire les investisseurs européens ou américains. La barre est haute : sur les 32 pays africains disposant d’une notation souveraine, seuls quatre maintiennent aujourd’hui cette note Botswana, Maroc, Maurice, Afrique du Sud. La plupart des grands pays subsahariens restent en catégorie spéculative, ce qui plafonne mécaniquement la notation de leurs projets d’infrastructure, selon les méthodologies de Moody’s et S&P.
La mécanique des garanties : de la théorie à la pratique
C’est précisément pour déplacer ce plafond que les banques de développement misent sur les garanties de crédit. Le principe est éprouvé : une institution jouissant d’une forte notation une banque multilatérale notée triple A, par exemple absorbe une partie du risque de défaut d’un projet, ce qui permet à ce dernier d’accéder à une notation supérieure et, partant, à un éventail bien plus large d’investisseurs.
Les signaux d’accélération sont réels. L’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA) de la Banque mondiale a plus que doublé ses émissions de garanties en cinq ans, atteignant 9,5 milliards de dollars. Le Private Infrastructure Development Group (PIDG) a lancé des plateformes de garanties en monnaie locale au Kenya, au Nigeria et au Pakistan. Du côté de la demande, le gestionnaire d’actifs Ninety One affiche un portefeuille actif de 1,7 milliard de dollars sur les marchés émergents alternatifs, croissant à un rythme de 10 à 15 % par an.
L’intérêt des investisseurs privés, lui, est confirmé par des acteurs comme Gemcorp Capital, dont le cofondateur Felipe Berliner est direct : « Nous parlons de sommes très importantes. » Sa thèse, partagée par plusieurs gestionnaires institutionnels, est que les compagnies d’assurance investiraient volontiers des dizaines de milliards de dollars dans des infrastructures africaines de haute qualité si les conditions de notation étaient réunies. Banji Fehintola, responsable des services financiers à l’AFC, traduit cet appétit en exigence de taille critique : « Nous devons commencer à parler de projets se chiffrant en milliards, ou en centaines de millions de dollars, pour obtenir l’attention nécessaire. »
Sur le plan institutionnel, la dynamique prend forme. Le nouveau président de la Banque africaine de développement, Sidi Ould Tah, a lancé la « New African Financial Architecture for Development » (NAFAD), plaçant les garanties au cœur du dispositif. À l’issue d’un dialogue tenu à Abidjan en 2026, un « Consensus en onze points » a formalisé l’engagement de mobiliser l’épargne domestique africaine, avec des revues annuelles pour en suivre la mise en œuvre. L’institution de garantie commerciale africaine ATIDI est désignée comme première pierre concrète de cette architecture continentale. Fehintola résume l’état d’esprit qui anime ces initiatives : « Les Africains, et notamment les banques de développement, ont décidé qu’il nous fallait prendre notre avenir et notre destin en main. C’est précisément pourquoi les garanties représentent une solution pertinente pour mobiliser des capitaux à grande échelle. »
Les angles morts d’un outil prometteur
L’enthousiasme est compréhensible, mais plusieurs réserves s’imposent à un lectorat averti.
La première tient à la soutenabilité budgétaire des États qui accordent ou co-garantissent ces mécanismes. La dette publique moyenne des pays d’Afrique subsaharienne se situe autour de 58,5 % du PIB en 2024, selon le FMI, avec une dispersion considérable : certains pays dépassent les 100 % du PIB, d’autres restent sous 30 %. Dans ce contexte, les garanties souveraines ou para-souveraines génèrent des passifs contingents qui n’apparaissent pas toujours clairement dans les comptes publics. Des exemples documentés existent : en Guinée-Bissau, les garanties accordées à Guiné Telecom et à la société d’eau EAGB représentaient respectivement environ 1,5 % et 0,8 % du PIB dès 2016. Au Burkina Faso, un portefeuille de six garanties de prêts pèse 0,1 % du PIB, montant modeste mais qui illustre la réalité d’engagements hors bilan potentiellement extensibles. La CABRI, organisme spécialisé en gestion des finances publiques africaines, a documenté la nécessité de cadres institutionnels dédiés dans plusieurs pays Afrique du Sud, Libéria, Malawi pour éviter que ces engagements ne se matérialisent en coûts budgétaires imprévus.
La deuxième réserve porte sur le positionnement du FMI vis-à-vis de ces mécanismes. L’institution ne promeut pas les garanties comme substituts aux financements concessionnels, mais bien comme compléments ciblés. Son rapport régional d’avril 2025 sur l’Afrique subsaharienne réaffirme la centralité des financements concessionnels le Fonds a accordé plus de 65 milliards de dollars à la région depuis 2020, en grande partie à des conditions très concessionnelles et met en garde contre la montée de financements à taux moins favorables dans un contexte de vulnérabilité macroéconomique persistante. La logique institutionnelle est donc celle d’un « mix de financement », non d’une substitution.
La troisième réserve est d’ordre structurel : le précédent latino-américain, souvent cité en référence, est plus nuancé qu’il n’y paraît. La Banque interaméricaine de développement (BID) a mis en place des instruments analogues depuis les années 2000, avec des résultats positifs sur des opérations emblématiques une émission obligataire brésilienne dans l’éolien garantie à 100 % par BID Invest s’est ainsi retrouvée sur-souscrite cinq fois, avec une maturité de 13,5 ans mais son évaluation corporative conclut que la demande pour ces garanties est restée « faible » par rapport aux prêts classiques, les emprunteurs souverains préférant généralement ces derniers.
Un écosystème en construction, des conditions de succès exigeantes
Philippe Valahu, directeur général du PIDG, parle d’une « tempête parfaite » qui aligne désormais différentes parties de l’écosystème comme il ne l’a jamais vu auparavant. L’image est suggestive, mais elle ne doit pas occulter la sévérité des conditions de succès.
Trois leviers apparaissent déterminants. D’abord, la qualité de la gouvernance des projets sous-jacents : les agences de notation accordent un poids élevé à la solidité des contrats de concession, à l’indépendance des régulateurs et au respect historique des engagements contractuels par les autorités publiques. Une garantie ne peut compenser un projet mal structuré ou un environnement juridique défaillant. Ensuite, la taille des transactions : les investisseurs institutionnels, qu’ils soient locaux ou internationaux, imposent des seuils minimaux d’investissement incompatibles avec le morcellement actuel des projets africains. La consolidation de portefeuilles de projets, ou le recours à des véhicules de titrisation, constitue une condition préalable à leur intégration dans les mandats des grands fonds. Enfin, le développement des marchés de capitaux domestiques en monnaie locale : les garanties en devises étrangères exposent les projets à un risque de change qui peut annuler les bénéfices du rehaussement de crédit, comme le montrent les plateformes en monnaie locale que le PIDG expérimente au Kenya et au Nigeria.
L’enjeu, en définitive, n’est pas de trouver un substitut magique à l’aide publique ou à la dette souveraine. C’est de construire patiemment un écosystème où la notation de crédit des projets africains reflète leur risque réel souvent plus faible que leur risque perçu et où les fonds de pension africains, dont les actifs continueront de croître avec la démographie, peuvent financer le continent sans violer leurs contraintes prudentielles. La question qui demeure est de savoir si la NAFAD, aussi ambitieuse soit-elle dans ses principes, disposera des mécanismes de mise en œuvre et de la discipline de gouvernance nécessaires pour transformer ce consensus politique en flux de capitaux mesurables.
Sources
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Rapport sur les perspectives économiques régionales – Afrique subsaharienne, avril 2025 — FMI, avril 2025
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New African Financial Architecture for Development – Communiqué d’Abidjan — Banque africaine de développement, 2026
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Mobiliser l’épargne des caisses de retraites dans la CEMAC, l’UEMOA et la RDC — Financial Afrik, novembre 2025
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Conditions pour les obligations de projets d’infrastructure sur les marchés africains — Banque africaine de développement
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Passifs contingents et gestion du risque budgétaire en Afrique — CABRI, Initiative africaine concertée sur la réforme budgétaire
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Des milliards de dollars de capitaux nationaux africains dorment dans des fonds de pension — Agence Ecofin
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Déclaration sur les risques budgétaires – Burkina Faso — Ministère des Finances du Burkina Faso
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Évaluation des instruments de garantie dans le Groupe BID — Banque interaméricaine de développement
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