Infrastructure eau Libreville : anatomie d’une faillite structurelle au cœur du Gabon

La rédaction

juillet 8, 2026

Les coupures d’eau qui paralysent Libreville depuis plusieurs années ne relèvent pas d’une simple défaillance technique passagère. Derrière l’urgence quotidienne se dessine une crise systémique, nourrie par des décennies de sous-investissement, une gouvernance incertaine et un réseau hydraulique en bout de course. Décortiquer cette faillite, c’est aussi interroger la capacité de l’État gabonais — et de la transition politique en cours — à restaurer un service fondamental.

Un accès formel qui masque une réalité bien plus sombre

Le paradoxe gabonais est saisissant. Les données agrégées sur l’accès à l’eau en zone urbaine affichent des taux enviables : le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) cite un taux de couverture en adduction d’eau potable de 96 % en milieu urbain pour le Gabon. Un chiffre qui, à première vue, suggère une situation maîtrisée.

Mais derrière cette statistique formelle se cache une réalité radicalement différente pour les habitants du Grand Libreville. Un rapport technique publié en 2022 par la Direction générale de la prospective et des réformes organisationnelles est sans équivoque : « la presque totalité des ménages dans le Grand Libreville ne dispose pas d’un accès régulier à l’eau potable ». Les institutions multilatérales corroborent ce constat : les projets de la Banque africaine de développement (BAD) ciblant Libreville partaient d’un taux d’accès effectif estimé à environ 55 %, avec pour objectif de le porter à 90 % à l’issue des travaux financés. Autrement dit, près de la moitié de la population de la capitale gabonaise n’avait pas accès de manière fiable à l’eau du robinet — et ce bien avant que la crise actuelle ne s’aggrave.

L’UNESCO, pour sa part, souligne que « la disponibilité en eau potable à Libreville représente un défi majeur », avec des pénuries fréquentes documentées pour les populations locales. Ce fossé entre couverture théorique et accès effectif est précisément le marqueur d’une infrastructure vieillissante dont les performances réelles se sont durablement déconnectées de sa capacité nominale.

Un réseau vétuste, des pertes massives, un sous-investissement chronique

L’explication structurelle réside en grande partie dans l’état physique du réseau hydraulique. Les canalisations principales de Libreville seraient en large partie composées de conduites posées il y a plusieurs décennies — vraisemblablement entre 30 et 50 ans pour une part significative du réseau. Ce constat, inféré des programmes de réhabilitation engagés depuis 2021, est cohérent avec la chronologie du développement urbain de la capitale gabonaise, dont l’essor rapide remonte aux années 1960-1980.

Africa24 rapporte que depuis mars 2021, plus de 120 km de canalisations ont été rénovés dans le Grand Libreville, avec encore 200 km restant à traiter, pour améliorer la situation de plus de 300 000 habitants. L’ampleur de ce chantier dit à lui seul l’étendue de la vétusté accumulée.

Le corollaire direct est un niveau de pertes en eau considérable. Aucun chiffre officiel propre à Libreville n’est publié, mais les études sur les réseaux urbains d’Afrique subsaharienne en situation comparable documentent fréquemment des taux de pertes compris entre 40 et 60 % des volumes mis en distribution — fuites sur conduites dégradées, branchements illicites, défauts de comptage. Certains réseaux très dégradés atteignent jusqu’à 80 % de pertes, selon des analyses de cycle de vie des canalisations. Libreville se situe vraisemblablement dans la partie haute de cette fourchette.

Ce délabrement physique est la conséquence directe d’un sous-investissement structurel. L’analyse budgétaire sectorielle réalisée par la Direction générale de la prospective et des réformes organisationnelles pointe une régression marquée des politiques d’investissement dans le secteur de l’eau à partir de 2016, après un effort plus soutenu autour de 2014-2015. Si les investissements représentent en moyenne 87 % du budget du programme « Gestion des ressources hydrauliques et assainissement », les montants absolus sont restés insuffisants face à l’ampleur des besoins et à la croissance démographique de la capitale.

La SEEG, entre privatisation et renationalisation : une gouvernance en dents de scie

La trajectoire institutionnelle de la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon (SEEG) éclaire une autre dimension de la crise : l’instabilité chronique du cadre de gouvernance sectorielle. Créée en 1950, la SEEG a connu trois phases distinctes qui ont chacune pesé sur la continuité des investissements.

Après une longue phase publique, la société est privatisée en juin 1997 : la Compagnie générale des eaux (devenue Veolia) acquiert 51 % du capital dans le cadre d’une concession de 20 ans, l’État gabonais et d’autres investisseurs locaux conservant 49 %. Cette période voit une progression sensible du nombre d’abonnés — de 59 000 à 171 935 pour l’eau entre 1997 et 2016 — mais les investissements dans le renouvellement des réseaux restent insuffisants au regard des besoins.

En février 2018, la rupture : le gouvernement gabonais réquisitionne unilatéralement les actifs et résilie la concession. Veolia, qui qualifie cette décision d’intervention « au mépris des stipulations contractuelles », saisit le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI). S’ensuit une période d’incertitude juridique et capitalistique avant que l’État ne rachète les parts du groupe français, ramenant la SEEG dans le giron public. Une nouvelle convention de concession de 20 ans est finalement signée en janvier 2022, prévoyant 200 milliards FCFA d’investissements et une redevance d’usage versée à l’État.

Ce cycle — privatisation, rupture conflictuelle, renationalisation, nouveau cadre contractuel — a généré une décennie d’instabilité qui n’est pas sans lien avec le déficit d’investissement observé. Chaque phase de transition a créé des incertitudes freinant les engagements à long terme dans le renouvellement des infrastructures.

Les leçons de Brazzaville et Kinshasa : des miroirs régionaux instructifs

La situation de Libreville n’est pas isolée en Afrique centrale. Brazzaville, confrontée à des pénuries structurelles similaires, a tenté de répondre par un projet de 100 millions d’euros financé par l’Agence française de développement (AFD), le PEPS, visant l’extension des réseaux dans 12 quartiers périphériques et l’amélioration des usines de production. Pour autant, les autorités congolaises estiment qu’il faudrait environ 957 milliards FCFA pour résorber intégralement la pénurie d’eau au niveau national — un ordre de grandeur qui illustre l’abîme entre les besoins réels et les financements mobilisés.

Le parallèle est riche d’enseignements : dans les deux capitales, la réponse institutionnelle a d’abord consisté à renforcer la production sans s’attaquer à la même vitesse à la réhabilitation des réseaux de distribution, entretenant ainsi un niveau élevé de pertes. Les populations, en réponse, ont massivement recours à des forages privés — une « privatisation par le bas » de l’accès à l’eau qui creuse les inégalités et expose aux risques sanitaires liés à l’absence de contrôle de qualité.

Kinshasa présente un tableau similaire : une urbanisation explosive sans raccordement proportionnel, des réseaux sous-dimensionnés gérés par une entreprise publique sous-capitalisée, et une frange croissante de la population tributaire des revendeurs d’eau ou de sources non traitées. Le diagnostic commun aux trois capitales pointe un même mécanisme de faillite : la déconnexion durable entre la croissance démographique et les investissements dans les infrastructures de base.

Le CTRI face à l’urgence : entre soutien à la SEEG et manque de cap sectoriel

Depuis le coup d’État d’août 2023, le Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI) a hérité d’un système en crise. Les informations disponibles indiquent que l’exécutif de transition a soutenu la SEEG pour « maintenir l’entreprise à flot », sans qu’un plan sectoriel détaillé et chiffré pour la crise de l’eau à Libreville n’ait été rendu public à ce jour.

Sur le plan des financements multilatéraux, les signaux sont en revanche plus encourageants. La Banque mondiale a approuvé en février 2026 le Projet d’accès aux services de base et d’amélioration des performances (PASBAP), doté de 150 millions de dollars, ciblant directement l’approvisionnement en eau potable, l’assainissement et l’électricité dans le Grand Libreville et d’autres zones du pays. Quelque 535 000 personnes sont visées par ce projet, qui inclut notamment la construction d’une station de traitement des boues de vidange et des investissements dans les réseaux d’eau urbains. Un deuxième projet, le PADIG, approuvé en juin 2024 pour 150 millions de dollars supplémentaires, cible quant à lui la résilience des infrastructures urbaines et la gestion des eaux pluviales dans les villes secondaires. Ces engagements sont significatifs, mais ils s’inscrivent dans un horizon de moyen terme qui ne répond pas à l’urgence du quotidien.

Une reconstruction à double vitesse : investissements et gouvernance

La faillite infrastructurelle de Libreville appelle une réponse à deux niveaux. Le premier est technique et financier : le renouvellement des canalisations vétustes, le renforcement des capacités de production, la réduction des pertes en réseau. Les projets en cours — réhabilitation de 320 km de canalisations, nouvelle usine de traitement attendue en 2026 pour 119 milliards FCFA — vont dans ce sens, mais leur rythme de mise en œuvre reste un facteur critique.

Le second niveau est institutionnel : stabiliser le cadre de gouvernance sectorielle pour permettre la continuité des investissements au-delà des cycles politiques. L’histoire de la SEEG montre que chaque rupture contractuelle a un coût infrastructurel différé, qui se matérialise des années plus tard sous forme de pénuries.

La vraie question pour la transition gabonaise est celle-ci : dans un contexte de contrainte budgétaire et d’instabilité institutionnelle, comment garantir que les engagements des bailleurs de fonds se traduisent durablement en amélioration du service, et non en réhabilitations ponctuelles rattrapées par l’absence d’entretien ? Brazzaville et Kinshasa, malgré des décennies de projets financés par la coopération internationale, peinent encore à y répondre.


Sources