Près de trois millions de Camerounais resteront en situation d’insécurité alimentaire jusqu’en septembre 2026, selon les dernières projections du réseau d’alerte précoce FEWS NET. Derrière ce chiffre, deux dynamiques de conflit distinctes la menace djihadiste dans l’Extrême-Nord et la crise sécessionniste dans les régions anglophones révèlent les limites d’une réponse strictement humanitaire face à une crise dont les ressorts sont structurels.
Un diagnostic sans ambiguïté : 2,9 millions de personnes en péril
Le chiffre est établi selon la méthodologie rigoureuse du Cadre Harmonisé et de la Classification intégrée des phases de la sécurité alimentaire (IPC), qui classe les populations en cinq niveaux de sévérité. Les perspectives publiées par FEWS NET pour le Cameroun en 2026 désignent explicitement 2,9 millions de personnes en phase de crise ou pire ce que l’organisation traduit sans détour : « les faibles perspectives de récolte maintiendront les ménages en situation de crise dans les zones touchées par l’insécurité ».
Cette estimation intègre plusieurs variables convergentes : des récoltes en deçà des moyennes saisonnières, une période de soudure critique entre juin et août qui s’accompagne mécaniquement d’une hausse des prix des denrées, et des inondations saisonnières attendues à partir de juillet qui risquent d’accentuer les déplacements jusqu’en octobre 2026. À Yaoundé et Douala, les ménages les plus pauvres et les populations déplacées subissent également la pression inflationniste sur les marchés alimentaires urbains, amplifiée par la hausse mondiale des coûts du transport.
La période n’est donc pas une fenêtre de crise passagère : elle s’étire sur au moins seize mois, avec un pic de besoins qui coïncide précisément avec le moment où les financements humanitaires sont les plus insuffisants.
L’Extrême-Nord : quand l’insécurité bloque les semailles
La région de l’Extrême-Nord concentre les situations les plus sévères. Dans les départements du Logone-et-Chari, du Mayo-Sava et du Mayo-Tsanaga, les groupes armés dont l’ISWAP, branche sahélienne de l’État islamique maintiennent une pression constante sur les populations rurales. Les attaques contre les forces de défense et de sécurité, les incursions dans les villages, les enlèvements et l’usage systématique d’engins explosifs improvisés ne sont pas de simples actes de violence : ils structurent un environnement d’insécurité qui rend impossible la préparation normale des terres agricoles.
Un rapport de situation humanitaire de 2024 sur l’Extrême-Nord documente des attaques récurrentes contre les civils et les infrastructures scolaires et sanitaires dans ces mêmes départements, avec un accès humanitaire sévèrement compromis par la présence d’engins explosifs. En septembre 2024, l’ISWAP a revendiqué une attaque contre un poste militaire à Amchidé, dans la zone frontalière du Mayo-Sava, confirmant une capacité opérationnelle active dans la région.
Or, la fenêtre de préparation des terres pour la campagne agricole principale coïncide précisément avec les périodes d’intensification des opérations des groupes armés. Les familles qui ne peuvent pas accéder à leurs champs, ou qui les ont abandonnés par crainte, n’ont pas à attendre les résultats des récoltes pour être en insécurité alimentaire : elles le sont dès la saison de culture. Cette logique de prévention par la terreur est au cœur du mécanisme qui fait que les récoltes attendues ne suffiront pas à résoudre la crise.
Les régions anglophones : neuf ans de conflit, une agriculture décimée
Dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, la dynamique est différente dans sa forme mais comparable dans ses effets. La crise sécessionniste, déclenchée en 2017, a produit une contraction documentée et durable de la production agricole. Les données disponibles pour la campagne 2017-2018 montrent que la part du Sud-Ouest dans la production nationale de cacao est passée de 45 % à 32 %, soit une perte d’environ 43 000 tonnes en une seule saison. Pour les cultures vivrières, FEWS NET signalait dès 2019 des baisses persistantes dans les bassins du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, imputables aux combats, aux déplacements, aux journées mortes imposées par les groupes sécessionnistes et à la raréfaction de la main-d’œuvre agricole.
Selon Equal Times, ce conflit « inextricable » a laissé des traces profondes dans l’économie agricole des deux régions. Aujourd’hui, les départements de Ndian, Lebialem, Menchum, Momo et Bui demeurent les plus exposés. Le problème n’est plus seulement conjoncturel : après neuf ans de perturbations, il s’agit d’une désorganisation structurelle des systèmes de production, de commercialisation et d’accès aux intrants agricoles.
Le PAM a d’ailleurs fait un choix révélateur de ses priorités : ses bureaux de Bamenda et Buea ont été fermés pour concentrer les capacités opérationnelles sur l’Extrême-Nord, jugé plus critique au regard des indicateurs d’insécurité alimentaire aiguë. Cette décision, compréhensible dans une logique de triage humanitaire, illustre aussi l’impossibilité de couvrir simultanément des crises multiples dans un contexte de financement défaillant.
Un déficit de financement qui annonce le pire
C’est là que réside l’une des dimensions les plus préoccupantes du tableau. Le plan de réponse humanitaire 2025 pour le Cameroun n’est financé qu’à environ 25 %, selon les données du Financial Tracking Service d’OCHA. Alternatives Humanitaires documente la manière dont ce sous-financement chronique fragilise la capacité de réponse des organisations présentes sur le terrain. Or les besoins atteignent actuellement leur pic à l’échelle nationale, dans les deux zones de crise et dans les centres urbains.
Cette conjonction besoins au maximum, financements au minimum n’est pas accidentelle. Elle reflète une tendance lourde de la géopolitique de l’aide internationale : les crises prolongées, sans spectaculaire effondrement visible, peinent à maintenir l’attention des bailleurs. Le Cameroun cumule deux crises « oubliées » la menace djihadiste autour du lac Tchad et le conflit anglophone dans un pays qui n’est pas, aux yeux des médias internationaux, le symbole paradigmatique de la catastrophe humanitaire africaine.
Vers une réponse intégrée : sécurité, production, résilience
La réalité des chiffres et des dynamiques de terrain impose un constat : l’aide alimentaire d’urgence est nécessaire mais non suffisante. Elle ne peut pas, seule, compenser les effets d’un conflit actif sur la capacité productive des ménages ruraux.
Le gouvernement camerounais a annoncé, en juin 2026, le lancement officiel de la campagne agricole dans le Septentrion, assorti d’une subvention de 26 milliards de FCFA pour soutenir les producteurs, avec un accent sur les céréales (maïs, sorgho, riz). Investir au Cameroun rapporte ce lancement « sur fond d’insécurité alimentaire » — formulation qui résume elle-même la contradiction fondamentale : une campagne agricole ne peut déployer ses effets que si les conditions sécuritaires permettent aux agriculteurs d’atteindre leurs terres, d’y travailler et d’en ramener les récoltes.
Pour les régions anglophones, aucune mesure spécifique comparable n’a été identifiée dans les sources disponibles. L’absence de programme agricole d’envergure annoncé pour le Nord-Ouest et le Sud-Ouest contraste avec leur niveau de vulnérabilité documenté.
Trois leviers apparaissent aujourd’hui incontournables pour sortir durablement de cette spirale. Le premier est la sécurisation des zones agricoles, sans laquelle aucune politique de soutien à la production ne peut produire d’effet. Le second est un appui technique et financier à la reconstitution des systèmes productifs dans les deux bassins de crise, incluant l’accès aux semences, aux intrants et aux marchés. Le troisième est le renforcement de la résilience des communautés rurales face aux chocs climatiques les inondations saisonnières attendues jusqu’en octobre 2026 ajouteront une pression supplémentaire sur des ménages déjà fragilisés.
La question qui demeure ouverte est celle du séquençage politique : peut-on avancer sur la sécurité alimentaire sans résoudre, ou au moins stabiliser durablement, les conflits armés qui en sont la cause première ? À l’heure où les financements humanitaires s’amenuisent et où les besoins atteignent leur sommet, la réponse engage autant les chancelleries que les agences onusiennes.
Sources
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Cameroun : des récoltes insuffisantes pour soulager les familles face à la crise alimentaire — RFI, 29 juin 2026
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Perspectives sur la sécurité alimentaire – Cameroun, février 2026 — FEWS NET, février 2026
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Mise à jour sur la sécurité alimentaire – Cameroun, avril 2026 — FEWS NET, avril 2026
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Cameroun Extrême-Nord – Rapport de situation No. 42, avril 2024 — ReliefWeb / OCHA, avril 2024
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Les organisations humanitaires face au sous-financement des crises camerounaises — Alternatives Humanitaires, novembre 2025
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Agriculture : lancement le 18 juin de la campagne agricole 2026 dans le Septentrion — Investir au Cameroun, juin 2026
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Effets des conflits armés sur l’agriculture au Cameroun — SSOAR / Awoutcha Tchieuzing et al., 2023
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Mise à jour des messages clés FEWS NET – Cameroun, août 2025 — FEWS NET, août 2025