Le Mali et le Burkina Faso ont officialisé leur retrait de la Cour pénale internationale, rejoignant le Niger dans une rupture collective au sein de l’Alliance des États du Sahel. Les trois juntes sahéliennes dénoncent une justice sélective et politisée, une accusation ancienne mais dont la portée géopolitique prend une nouvelle dimension lorsqu’elle émane d’un bloc régional coordonné.
Une rupture collective, pas un acte isolé
Le retrait simultané des trois membres de l’Alliance des États du Sahel — Niger, Mali, Burkina Faso — ne relève pas du hasard calendaire. Il s’inscrit dans une stratégie affirmée de redéfinition des cadres de souveraineté, déjà visible dans la dénonciation des accords de défense avec la France et la remise en cause des instances régionales comme la CEDEAO. Sur le plan juridique, un retrait du Statut de Rome prend effet un an après notification au Secrétaire général des Nations Unies, conformément à l’article 127 du traité fondateur.
L’argument central avancé par Bamako, Ouagadougou et Niamey est celui de la justice sélective : la CPI poursuivrait systématiquement des ressortissants africains tout en épargnant les puissances occidentales ou leurs alliés, quelles que soient leurs actions sur le terrain des conflits armés. Cet argument n’est pas neuf — l’Union africaine le formule de manière récurrente depuis la mise en accusation de l’ancien président soudanais Omar el-Béchir en 2009 — mais il bénéficie aujourd’hui d’une résonance renforcée dans des opinions publiques sahéliennes largement acquises au discours souverainiste.
Ce que disent les chiffres, ce que dit le droit
La critique de la concentration africaine des enquêtes de la CPI repose sur des données réelles. Depuis sa création en 2002, la Cour a ouvert la grande majorité de ses enquêtes formelles sur le continent africain. Ses premières condamnations — Thomas Lubanga, Germain Katanga, Ahmad al-Faqi al-Mahdi — concernaient toutes des ressortissants africains. Des situations impliquant des États non parties au Statut de Rome ou des membres permanents du Conseil de sécurité n’ont jamais abouti à des poursuites effectives.
Pour autant, la réponse institutionnelle de la CPI mérite d’être rappelée : plusieurs de ces enquêtes africaines ont été ouvertes à la demande des États concernés eux-mêmes (Ouganda, République démocratique du Congo, République centrafricaine), et d’autres ont été déférées par le Conseil de sécurité de l’ONU. La Cour a également ouvert des examens préliminaires concernant des situations en Afghanistan, en Palestine ou en Ukraine, avec des résultats variables selon les contraintes politiques et juridictionnelles.
Le débat sur la sélectivité est donc légitime dans sa dimension structurelle — la CPI souffre de angles morts réels liés à la composition du Conseil de sécurité et à l’absence des grandes puissances parmi ses États parties — sans que l’argument suffise à invalider l’ensemble des poursuites engagées.
Souveraineté revendiquée, impunité redoutée
C’est précisément là que réside la tension la plus sérieuse. Si la critique de la CPI par les juntes sahéliennes peut rejoindre un argumentaire académique légitime sur les limites structurelles de la justice pénale internationale, elle intervient dans un contexte où des violations graves des droits humains ont été documentées par plusieurs organisations indépendantes dans les trois pays concernés. Le retrait du Statut de Rome prive les victimes potentielles d’un recours international de dernier ressort, sans qu’aucun mécanisme régional crédible ne soit proposé en substitution.
La question posée par ce triple retrait dépasse donc la rhétorique souverainiste : elle engage l’avenir de la coopération judiciaire internationale en Afrique de l’Ouest et au Sahel, dans une période où les cadres multilatéraux sont déjà fragilisés. Que la CPI soit perfectible — ce qu’elle est — ne rend pas son absence moins coûteuse pour ceux que le droit international pénal est censé protéger.