Le gouvernement malien a lancé le 4 septembre 2025 la première édition du « Mois du Tourisme », une campagne nationale articulée autour du slogan « Visitez le Mali » et destinée à relancer un secteur durablement fragilisé. L’initiative est louable dans ses intentions, mais elle se heurte à une réalité que les discours officiels peinent à dissoudre : les sites les plus emblématiques du pays, à commencer par les falaises de Bandiagara, restent soumis à des contraintes sécuritaires qui en limitent l’accès effectif. Entre ambition patrimoniale et isolement géopolitique, le Mali tente un pari risqué.
Une initiative nationale dans un secteur en reconstruction
Le ministre de la Culture, du Tourisme et de l’Industrie hôtelière, Mamou Daffé, a officiellement lancé la campagne au Musée national de Bamako. Le programme couvre l’intégralité du mois de septembre et mobilise un spectre large de publics : étudiants, fonctionnaires, scolaires et visiteurs occasionnels sont invités à « voyager à travers le Mali profond ». Des manifestations culturelles sont prévues au Palais de la Culture et à la Plaine du Souvenir à Bamako, tandis que des excursions sont organisées vers Koumoukoro, Bougouni et Ségou. Les acteurs du secteur — guides touristiques, agences de voyages, promoteurs hôteliers — sont également associés à la démarche.
La logique économique est clairement énoncée par le ministre : « Visiter le Mali, c’est consommer malien. C’est aussi créer des opportunités pour la promotion et la vitalité de notre économie locale. » L’objectif affiché est d’impulser une demande intérieure suffisante pour compenser, au moins partiellement, l’effondrement du tourisme international observé ces dernières années.
Cet effondrement est documenté. Selon les données de la Banque mondiale, le Mali enregistrait 217 000 arrivées de touristes internationaux en 2019, pour des recettes estimées à environ 235 millions de dollars. En 2020, ces chiffres se sont effondrés — 75 000 arrivées, 81 millions de dollars de recettes — sous l’effet cumulé de la pandémie et de la dégradation sécuritaire. La reprise partielle de 2021 (168 000 arrivées) n’a pas été consolidée, et les données fiables pour 2022-2024 restent lacunaires. Selon le WTTC, la contribution totale du tourisme au PIB malien atteignait encore 7,8 % en 2023 — effets directs, indirects et induits confondus — ce qui témoigne d’un poids structurel non négligeable, mais aussi de la profondeur des pertes accumulées.
Bandiagara, joyau inaccessible
La destination la plus citée par le ministre Daffé concentre à elle seule toutes les contradictions de cette campagne. Les falaises de Bandiagara, classées au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1989 et inscrites au cœur du pays dogon, sont présentées comme vitrine du tourisme malien. Mais leur accessibilité réelle en 2024-2025 demeure très incertaine.
Le site n’est pas formellement fermé aux visiteurs. En revanche, la région de Mopti — dont Bandiagara dépend administrativement — reste l’une des zones les plus affectées par les violences armées au Mali. L’IUCN classe l’état de conservation du bien en catégorie de « préoccupation significative » dans sa dernière évaluation disponible, tandis que l’UNESCO et ses partenaires, dont l’ALIPH, ont conduit des projets de réhabilitation du patrimoine bâti en réponse directe aux destructions liées aux conflits. En 2023, un plan d’urgence conjoint entre l’UNESCO et le ministère malien de la Culture a été présenté pour tenter de restaurer les conditions d’une activité normale après des violences intercommunautaires.
En pratique, les visiteurs qui s’y rendent le font sous encadrement obligatoire de guides locaux, dans un contexte de déplacement conditionné aux informations sécuritaires du moment. Promouvoir Bandiagara dans une campagne de tourisme intérieur sans en mentionner explicitement les contraintes d’accès crée un décalage entre le discours institutionnel et la réalité du terrain que les touristes potentiels, même maliens, perçoivent parfaitement.
L’effet CEDEAO et la fermeture sur soi
La campagne « Mois du Tourisme » intervient dans un contexte géopolitique particulier. Depuis les sanctions imposées par la CEDEAO au Mali en janvier 2022 — fermeture des frontières terrestres et aériennes, suspension des échanges commerciaux et financiers — le pays a subi une forme d’isolement régional dont les effets sur le secteur tertiaire, hôtellerie et tourisme compris, ont été sensibles. Si les sanctions formelles ont depuis été levées après le retrait du Mali de l’organisation, les effets structurels de plusieurs années de paralysie des flux persistent : baisse des déplacements régionaux, recul des visiteurs ouest-africains, difficultés de trésorerie pour les opérateurs touristiques.
C’est précisément dans ce contexte que le tournant vers le tourisme intérieur s’impose comme une nécessité autant que comme un choix politique. La logique est la même que celle adoptée par le Burkina Faso, confronté à une crise sécuritaire comparable. Ouagadougou a lancé sa « Grande saison du tourisme interne » en 2023, reconduite et amplifiée en 2025. Les résultats burkinabè sont présentés comme encourageants — 78 % des 630 000 visiteurs recensés sur les sites touristiques du pays étaient des Burkinabè, selon les bilans officiels — mais ils s’inscrivent dans un secteur qui demeure fondamentalement dépendant d’un environnement sécuritaire minimal.
La viabilité en question
Les analyses académiques disponibles sur le tourisme en zone sahélienne d’insécurité convergent vers un constat prudent : le tourisme intérieur peut exister, mais sa capacité à constituer un moteur robuste de développement reste conditionnée à des prérequis que ni le Mali ni le Burkina Faso ne remplissent encore pleinement. Comme le relèvent plusieurs chercheurs francophones spécialisés dans le tourisme saharien, l’impact économique local reste souvent « considérablement inférieur » à ce que les dépenses brutes des visiteurs pourraient laisser espérer, en raison d’une captation de valeur limitée par les acteurs de proximité et d’une dépendance forte aux conditions de transport et de gouvernance locale.
La campagne malienne n’ignore pas ces réalités, mais elle parie sur un effet de levier psychologique : recréer une culture du voyage intérieur, réhabituer les Maliens à se déplacer dans leur propre pays, et maintenir en vie un tissu d’opérateurs touristiques que l’absence de clientèle internationale a lourdement fragilisé. L’appel explicite aux fonctionnaires et aux établissements scolaires vise à constituer une demande administrée, moins dépendante des aléas sécuritaires que le tourisme individuel.
C’est sans doute là que réside la force relative de l’initiative : non pas dans la promesse d’un retour immédiat aux niveaux prépandémie, mais dans la volonté de préserver les conditions minimales de survie d’un secteur qui pèse, en contribution totale, près de 8 % du PIB national. Mais l’ambition bute sur une limite que les slogans ne suffiront pas à surmonter : tant que des sites comme Bandiagara restent de fait difficiles d’accès pour une large partie des Maliens eux-mêmes, la campagne risque de promouvoir un patrimoine plus imaginé que visitable. La question posée au gouvernement de Bamako n’est pas seulement de savoir si les Maliens veulent voyager dans leur pays — ils le veulent probablement — mais si les conditions pour le faire existent réellement.
Sources
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Données arrivées touristes internationaux au Mali — Banque mondiale, 2024
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Economic Impact Report 2024 — Mali — WTTC, 2024
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Falaises de Bandiagara — fiche patrimoine mondial — UNESCO, mise à jour continue
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UNESCO et ALIPH : bilan du projet de réhabilitation du patrimoine de Bandiagara — UNESCO, 2024
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État de conservation — Falaises de Bandiagara (Pays Dogon) — IUCN World Heritage Outlook
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Tourisme interne au Burkina Faso — 3e édition lancée à Tenkodogo — Sidwaya, 2025
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Mali : sanctions CEDEAO, quel horizon ? — Institut Montaigne, 2022
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Tourisme saharien et développement durable — Academia.edu (chercheurs francophones)
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Contribution du tourisme au PIB du Mali — analyse UNCTAD — UNCTAD
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