L’enquête « Dicko Confidential » publiée par Jeune Afrique a remis sur la table une question que les chancelleries sahéliennes évitent soigneusement de formuler : à quel moment un médiateur religieux cesse-t-il de faciliter la paix pour commencer à légitimer ses interlocuteurs armés ? Le cas de l’imam Mahmoud Dicko, aujourd’hui en exil en Algérie, cristallise ce dilemme avec une acuité rarement atteinte dans la région.
Un parcours qui traverse toutes les lignes
Né en 1954 à Tonka, dans la boucle du Niger, Mahmoud Dicko a suivi une trajectoire caractéristique d’une génération d’oulémas ouest-africains formés dans le sillage du wahhabisme saoudien. Après des années en Mauritanie, il passe par l’Université islamique de Médine, institution qui a durablement reconfiguré les élites religieuses sahéliennes depuis les années 1970. De retour au Mali avant ses trente ans, il est recruté par l’Éducation nationale et affecté à Tombouctou — ville-carrefour entre islam savant, identités touarègues et, plus tard, djihad armé.
Sa montée en puissance dans la sphère religieuse malienne est progressive mais constante. Président du Haut Conseil islamique du Mali pendant plus d’une décennie, il s’impose comme une autorité morale dont la portée dépasse largement les mosquées. Le 5 juin 2020, il monte à la tribune de la place de l’Indépendance à Bamako devant des dizaines de milliers de personnes pour exiger la démission d’Ibrahim Boubacar Keïta — discours qui préfigure le coup d’État militaire de quelques semaines. C’est cet homme, capable de mobiliser des foules et d’embarrasser des présidents, qui entretient selon plusieurs sources des canaux ouverts avec les principaux chefs jihadistes du Sahel.
Des liaisons documentées, des contours flous
L’enquête de Jeune Afrique identifie des liens entre Dicko et deux figures centrales du jihadisme sahélien : Iyad Ag Ghaly, chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM/JNIM), et Amadou Koufa, fondateur de la Katiba Macina. Le lien le mieux documenté reste une lettre qu’Iyad Ag Ghaly aurait adressée à Dicko vers 2017-2018 pour annoncer une volonté de cessez-le-feu — contact signalé par des sources audiovisuelles, sans que le texte intégral n’ait été rendu public.
Il faut ici distinguer les registres. Avant sa bascule jihadiste, Iyad Ag Ghaly avait lui-même joué les intermédiaires pour le compte de Bamako, obtenant par exemple en 2001 la libération de quatre militaires maliens retenus en otages. Ce précédent illustre une réalité sahélienne constante : les frontières entre médiateur, négociateur et protagoniste armé ne sont jamais étanches, et les trajectoires individuelles les traversent dans les deux sens.
Des sources proches de la Coalition des forces pour la République — mouvement d’opposition en exil dont Dicko est présenté comme le « référent républicain » — évoquent l’existence de canaux officieux entre l’imam et des responsables du GSIM. Le Monde rapporte que le ministère malien de la sécurité a qualifié ses activités depuis l’Algérie d’« activités subversives », formulation qui en dit long sur la perception qu’en a la junte d’Assimi Goïta, sans pour autant documenter la nature exacte de ces activités.
Le dilemme analytique : médiation ou légitimation ?
C’est ici que la question devient structurante pour l’ensemble de la région. La littérature issue des principaux centres de recherche sur les conflits sahéliens — International Crisis Group, CERI, instituts affiliés — distingue deux logiques en tension permanente.
La première reconnaît l’utilité pragmatique de contacts avec des groupes armés islamistes dans des situations de crise aiguë : libérations d’otages, trêves locales, accès humanitaire. Ces interactions sont vues comme une médiation fonctionnelle, circonscrite, qui n’implique pas de reconnaissance politique. L’accord de paix d’Alger de 2015 posait lui-même une ligne rouge explicite : les groupes signataires devaient se dissocier formellement des organisations djihadistes pour être admis à la table des négociations. La médiation y est tolérée ; la cooptation, exclue.
La seconde logique, plus problématique, concerne ce que les chercheurs désignent comme la légitimation involontaire. Lorsqu’un acteur religieux de l’envergure de Dicko sert d’interlocuteur à des groupes comme le JNIM, il leur confère une reconnaissance de fait qui dépasse la stricte utilité tactique. Le JNIM et ses composantes ont précisément élaboré des stratégies d’ancrage communautaire — médiations intercommunautaires, pactes locaux, fourniture de sécurité substituée à l’État — qui visent à transformer leur présence armée en autorité sociale légitime. Être reçus, ou même sollicités, par une figure religieuse nationale s’inscrit dans cette stratégie.
Le rapport de l’OFPRA sur la gestion des territoires contrôlés par les groupes djihadistes documente des pactes locaux au Mali central et au Burkina Faso qui obéissent à cette logique : des communautés négocient avec le JNIM la fin des violences contre des concessions sociales et religieuses — fermeture des écoles, soumission à la juridiction islamiste, désarmement des milices. Des intermédiaires religieux facilitent ces arrangements, parfois perçus localement comme des succès. Mais les États les criminalisent de plus en plus souvent, soupçonnant leurs signataires de collusion.
Le cadre juridique : un vide commode
Le droit international n’interdit pas en soi la médiation avec des groupes désignés terroristes, mais il trace des lignes que peu d’acteurs osent franchir ouvertement. Les résolutions du Conseil de sécurité sur le terrorisme prohibent le financement, le soutien opérationnel et la coopération logistique avec des entités sanctionnées. Le Comité international de la Croix-Rouge reconnaît de son côté qu’il existe une tension entre la logique humanitaire — qui encourage le dialogue avec les groupes armés non étatiques — et la logique sécuritaire, qui interdit les contacts avec les entités listées. Cette tension n’est jamais résolue ; elle est simplement gérée au cas par cas, souvent dans l’opacité.
C’est dans cet interstice que se situe Dicko. Sa formation wahhabite, ses réseaux transnationaux, son autorité morale sur des millions de fidèles maliens et son opposition déclarée à la junte font de lui un acteur dont la valeur de médiation est réelle — et dont la fréquentation comporte des risques réels de légitimation réciproque.
L’exil algérien, révélateur des contradictions
Le fait que Dicko se trouve aujourd’hui sous surveillance en Algérie est en lui-même significatif. Alger entretient une relation complexe avec la question de la médiation islamiste : pendant sa propre décennie noire, dans les années 1990, l’État algérien a géré les groupes armés islamistes avant tout par des canaux sécuritaires — négociations directes entre les services de renseignement (DRS) et les dirigeants de l’AIS — sans jamais institutionnaliser de médiateurs religieux neutres. La Concorde civile de 1999 et la Charte pour la paix nationale qui l’a suivie ont été des dispositifs juridiques et politiques, non religieux. L’analogie avec la situation malienne a donc ses limites.
Pour Bamako, la position est plus inconfortable encore. La junte d’Assimi Goïta voit en Dicko un opposant subversif capable de mobiliser des foules — les autorités avaient prévu son interpellation à sa descente d’avion en cas de retour, et déployé un dispositif sécuritaire pour empêcher tout rassemblement dans la capitale. Mais elle ne peut ignorer que cet homme dispose de canaux que les autorités militaires n’ont pas, dans des zones où l’État est devenu fantomatique.
Une question qui dépasse le Mali
L’expérience nigériane offre un point de comparaison utile. Au Niger, un imam salafiste issu du mouvement Izala a débattu longuement avec Abubakar Shekau et tenté — sans succès — de réorienter Boko Haram avant sa militarisation. Il participe aujourd’hui à des programmes de déradicalisation d’ex-combattants. Son rôle illustre un troisième terme souvent absent du débat : celui de l’interlocuteur religieux qui tente de peser sur les groupes armés de l’intérieur, sans mandat étatique, avec des résultats limités mais documentés.
Selon l’Institut Montaigne, la clé analytique réside dans la stratégie différenciée : distinguer les groupes armés potentiellement séparables du djihad global de ceux dont l’objectif est la destruction des institutions, et calibrer en conséquence les formes d’engagement. Cette distinction, évidente sur le papier, est beaucoup plus difficile à tenir lorsque les mêmes réseaux religieux traversent les deux catégories.
La trajectoire de Mahmoud Dicko incarne précisément cette difficulté. « De son ascension dans la sphère religieuse à son exil sous surveillance en Algérie », comme le formule Jeune Afrique, son parcours condense toutes les contradictions d’un Sahel où les États s’effacent, où les groupes armés comblent le vide et où les autorités religieuses se retrouvent à devoir choisir — ou à refuser de choisir — entre médiation et compromission. La question ouverte est de savoir si ce dilemme est soluble sans une reconstruction sérieuse des institutions étatiques, ou si les interlocuteurs jihadistes ne font que gérer, faute de mieux, un vide que personne d’autre ne remplit.
Sources
-
Mahmoud Dicko et les jihadistes, les liaisons dangereuses de l’imam malien — Jeune Afrique, enquête « Dicko Confidential »
-
Mahmoud Dicko, l’imam qui fait peur aux putschistes maliens — Le Monde, avril 2025
-
Le JNIM et le dilemme de l’expansion au-delà du Sahel — International Crisis Group
-
Gestion des territoires contrôlés par les groupes djihadistes — OFPRA, rapport 2022
-
Sahel : avec qui négocier ? Penser une stratégie différenciée — Institut Montaigne
-
Iyad Ag Ghali, l’homme vers qui se tournent tous les regards au Mali — Agence Ecofin
-
Au Niger, l’imam salafiste qui a échoué à raisonner les chefs de Boko Haram — Le Monde, septembre 2017
-
Les transformations de l’islam en Afrique de l’Ouest — Observatoire des Religions, CNRS