Sénégal : Diomaye et Sonko, le bras de fer qui menace les finances de l’État

La rédaction

août 31, 2026

Sénégal : Diomaye et Sonko, le bras de fer qui menace les finances de l’État

Le blocage de la loi de finances rectificative (LFR) par l’Assemblée nationale sénégalaise constitue bien plus qu’un incident de procédure : il révèle une configuration institutionnelle sans précédent dans l’histoire politique du pays, où la majorité parlementaire et l’exécutif, issus du même parti, se retrouvent en opposition frontale. Au cœur du dispositif, deux hommes que tout liait jusqu’ici : le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, désormais à la tête d’une Assemblée nationale qu’il entend contrôler.

Une rupture consommée qui s’invite dans le budget

La chronologie de la dégradation entre Faye et Sonko est désormais bien documentée. Arrivés ensemble au pouvoir en mars-avril 2024, sur la vague d’un mouvement de rupture porteur de fortes attentes populaires, les deux hommes ont maintenu une apparente cohésion jusqu’au milieu de l’année 2025. Les premières fissures publiques apparaissent en juillet 2025, lorsque Sonko évoque ouvertement un « problème d’autorité » au sommet de l’État. La fracture s’accélère en novembre 2025 : le 8, Sonko affirme lors de son « Téra meeting » que toute reconfiguration de la coalition doit s’organiser autour du Pastef ; le 11, Faye signe une note remplaçant Aïssatou Mbodj à la tête de la coalition Diomaye Président par Aminata Touré, provoquant l’absence de Sonko au Conseil des ministres. Le Monde décrit alors un « divorce fracassant » qui plonge le pays dans une incertitude politique structurelle.

C’est dans ce contexte de rupture consommée que s’inscrit le blocage de la LFR. Le gouvernement affirme avoir transmis le texte dans les règles ; des sources parlementaires soutiennent au contraire que le projet n’était pas accompagné du décret d’accompagnement requis. Ce litige de procédure, aussi technique qu’il paraisse, n’est pas anodin : la loi organique relative aux lois de finances prévoit que les LFR sont déposées et présentées dans les mêmes formes que la loi de finances initiale, accompagnées d’annexes sur l’évolution de la conjoncture économique. L’absence du décret présentant le texte à l’Assemblée et désignant le ministre chargé de le défendre constitue, si elle est avérée, un vice procédural suffisant pour justifier un refus d’inscription à l’ordre du jour.

Une configuration institutionnelle inédite

Les constitutionnalistes sénégalais peinent à nommer précisément ce que vivent leurs institutions. Ismaila Madior Fall soutient depuis longtemps que la cohabitation est « structurellement impossible » au Sénégal, le régime ne reproduisant pas les conditions d’une cohabitation à la française. Ngouda Mboup défend au contraire la possibilité juridique d’un tel scénario. Mais ni l’un ni l’autre n’avaient anticipé cette variante particulière : une majorité parlementaire contrôlée par le fondateur et figure tutélaire du parti au pouvoir, qui se retrouve en opposition avec la présidence issue de ce même parti.

Le juriste Abdou Khadre Diop parle d’une « cohabitation douce » qui « ne correspond pas à la cohabitation classique » car elle résulte non pas d’une alternance entre majorité présidentielle et majorité parlementaire, mais d’une « dualité de légitimités au sein du pouvoir issu de la même majorité ». Cette formulation capture quelque chose d’essentiel : Sonko et Faye puisent leur légitimité dans le même réservoir électoral, le même projet politique, les mêmes victoires. Leur confrontation ne peut donc pas s’articuler selon les catégories habituelles de la cohabitation ou de l’opposition.

Ce qui se joue est en réalité une guerre de succession anticipée au sein du Pastef, où le contrôle du parlement est devenu un atout stratégique de première importance. En présidant l’Assemblée nationale, Sonko dispose d’une tribune institutionnelle permanente, d’un levier de blocage législatif et d’une légitimité constitutionnelle indépendante de la présidence. Le budget de l’État devient dans cette configuration non plus un outil de politique publique, mais un terrain de rapport de forces.

Les finances publiques en otage d’un bras de fer politique

Le moment est particulièrement mal choisi pour paralyser l’ajustement budgétaire. Le Sénégal traverse une période de fortes contraintes sur ses finances publiques, avec un déficit hérité de 2024 qui pèse sur les discussions en cours avec le Fonds monétaire international. Selon les échanges entre Dakar et le FMI en 2025, la trajectoire de consolidation vise un déficit ramené à 7,08 % du PIB pour l’exercice en cours, avec une cible de convergence vers 3 % d’ici 2027. Dans ce cadre, la loi de finances rectificative n’est pas un texte de confort : elle constitue l’instrument réglementaire permettant d’aligner l’exécution budgétaire sur les engagements pris auprès des partenaires internationaux.

Le retard dans son adoption n’est pas sans précédent dans l’histoire constitutionnelle sénégalaise, une étude d’Afrilex sur les pouvoirs budgétaires du Parlement sénégalais note que les LFR ont parfois fait l’objet d’une « ratification sans débat », mais le blocage délibéré d’une LFR par une majorité hostile à l’exécutif constitue, lui, une situation sans équivalent documenté depuis l’indépendance. En 1962, un projet de loi de finances rectificative avait certes fait l’objet d’un vote de rejet au Sénat, mais dans un contexte de crise institutionnelle d’une tout autre nature. La configuration actuelle, majorité et exécutif issus du même parti, se retournant l’un contre l’autre sur un texte financier est, à proprement parler, inédite.

Quand le Pastef se retrouve face à lui-même

Ce que révèle ce bras de fer dépasse la seule question budgétaire. Il expose les limites d’un modèle de gouvernance construit sur la concentration des légitimités dans un cercle très restreint. Pendant des années, la force du Pastef résidait précisément dans cette cohésion autour de deux figures complémentaires : Sonko, tribun et mobilisateur de masse ; Faye, figure présidentielle jugée plus rassurante par une partie de l’électorat. Cette dualité, qui a permis de contourner les obstacles judiciaires et électoraux, se retourne aujourd’hui contre la stabilité gouvernementale.

Les cas comparables sur le continent africain restent rares. La RDC a connu, après 2018, une cohabitation entre Félix Tshisekedi et une majorité parlementaire fidèle à Joseph Kabila, mais il s’agissait là d’une tension entre forces politiques clairement distinctes. Au Sénégal, la singularité est que les protagonistes partagent encore, formellement, la même étiquette partisane et les mêmes fondamentaux programmatiques. Ce n’est pas l’opposition qui bloque la LFR ; c’est la majorité elle-même, ou plutôt l’une de ses têtes.

Pour les partenaires institutionnels du Sénégal, FMI, Banque mondiale, UEMOA, ce brouillage des centres de décision pose une question pratique immédiate : avec qui négocier les ajustements budgétaires lorsque l’exécutif et le parlement, censés former un bloc, ne parviennent plus à s’accorder sur un texte financier de base ? La gouvernance par la cohésion interne, qui était la marque de fabrique du régime Faye-Sonko, semble avoir atteint ses limites.

La question qui demeure ouverte est celle du dénouement. Trois scénarios se dessinent : une sortie procédurale, le gouvernement soumet un texte complété du décret manquant, l’Assemblée l’adopte sans vote de fond, une escalade institutionnelle, recours au Conseil constitutionnel, voire dissolution, ou une recomposition politique, l’un des deux hommes prend l’ascendant sur l’autre au sein du parti. Chacun de ces scénarios redéfinira durablement les équilibres de la Ve République sénégalaise.


Sources