À Niamey, la Russie et l’AES désignent la France et l’Ukraine comme responsables du chaos sahélien

La rédaction

juillet 11, 2026

Le 9 juillet 2026, les ministres des affaires étrangères de Russie, du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont signé à Niamey un communiqué commun accusant nommément Paris et Kiev de « collusion coupable » avec les groupes terroristes actifs au Sahel. Derrière cette charge diplomatique sans précédent, une rhétorique soigneusement construite qui sert autant les intérêts de Moscou que la stabilisation intérieure des trois juntes.

Un texte offensif, des accusés absents

La formulation retenue dans le communiqué final de la deuxième session de consultations AES-Russie à Niamey ne laisse guère place à l’ambiguïté. Sergueï Lavrov, Karamoko Jean Marie Traoré, Abdoulaye Diop et Yaou Bakary Sangaré y affirment avoir « constaté l’implication d’acteurs étatiques extérieurs dans ces agressions barbares coordonnées, ainsi que dans les actes de terrorisme économique et médiatique dans l’espace confédéral, en particulier la collusion coupable entre l’Ukraine, la France, d’autres pays et les groupes terroristes opérant au Sahel ». Les quatre signataires déclarent avoir « fermement condamné ces actions destructives visant à saper la souveraineté des États de la confédération AES et la stabilité dans la région ».

Le ton est celui d’un réquisitoire, pas d’un constat diplomatique. Ni Paris ni Kiev n’avaient réagi publiquement au moment de la publication de cet article. Ce silence ne constitue pas une surprise : les responsables politiques et militaires français ont systématiquement rejeté par le passé les accusations de cette nature émanant des capitales de l’AES. À Ouagadougou, un porte-parole adjoint du Quai d’Orsay avait ainsi déclaré, lors d’un épisode comparable, que « ces allégations sont complètement fausses », rappelant l’engagement de la France dans la lutte contre le terrorisme au Sahel et le tribut payé par ses forces.

Les accusations contre l’Ukraine : des bases contestées

L’implication de Kiev dans le dossier sahélien n’est pas entièrement nouvelle. La séquence remonte à l’été 2024, lorsque la bataille de Tinzawatène, dans le nord du Mali, s’est soldée par une défaite sévère des forces armées maliennes et des paramilitaires russes face à des rebelles touaregs. Après l’engagement, Andriï Ioussov, porte-parole du renseignement militaire ukrainien, avait laissé entendre que « le fait que les rebelles aient reçu les données nécessaires qui leur ont permis de mener à bien une opération contre les criminels de guerre russes a déjà été observé par le monde entier ». Les trois États de l’AES avaient alors saisi le Conseil de sécurité des Nations Unies, dénonçant le « soutien ouvert et assumé » de Kiev au terrorisme international.

L’interprétation de cette séquence reste profondément disputée. Les déclarations d’Ioussov constituent une reconnaissance implicite d’un partage de renseignement, mais aucun rapport indépendant d’organisations spécialisées comme Conflict Armament Research, ou d’organes onusiens n’a établi de chaîne de soutien opérationnel de l’Ukraine vers des groupes djihadistes au Sahel. Les études les plus récentes, dont une enquête du Monde d’avril 2025, montrent que les groupes armés sahéliens s’approvisionnent avant tout localement, à travers des captures de matériel et des trafics régionaux. L’accusation de « collusion coupable » formulée à Niamey excède donc très largement ce que les faits publiquement vérifiés permettent d’étayer.

Une rhétorique rodée, une fonction politique connue

Pour comprendre la portée réelle du communiqué de Niamey, il faut le resituer dans la durée. Depuis les coups d’État qui ont porté les juntes au pouvoir au Mali (2020-2021), au Burkina Faso (2022) puis au Niger (2023), la désignation de la France comme responsable première de la crise sécuritaire au Sahel constitue un pilier du discours de légitimation de ces régimes. Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network, a analysé en détail comment ce registre néocolonial fournit aux autorités une ressource discursive puissante : il leur permet de se présenter comme une rupture souverainiste avec l’ordre ancien, tout en marginalisant les opposants intérieurs assimilés à des « agents de l’Occident ».

Cette mécanique a été documentée dans les trois capitales. Au Burkina Faso, après l’arrivée du capitaine Ibrahim Traoré, des responsables politiques et syndicaux ont été publiquement accusés de « bénéficier d’un soutien financier de la France » pour déstabiliser la junte. Au Niger, le régime du général Tiani a fait de la dénonciation de la tutelle française un axe central de sa communication. Dans tous les cas, le procédé remplit une fonction politique précise : déplacer le débat public des questions de gouvernance interne corruption, efficacité des forces armées, services publics vers un récit de résistance nationale face à un ennemi extérieur.

L’ajout de l’Ukraine dans l’équation, depuis 2024, enrichit ce dispositif. Il permet d’inscrire les conflits sahéliens dans la guerre russo-ukrainienne et de présenter la coopération avec Moscou comme une posture défensive plutôt qu’un choix géopolitique délibéré.

Moscou, partenaire et co-auteur du récit

La Russie n’est pas seulement un signataire du communiqué de Niamey : elle en est, avec les juntes sahéliennes, la co-productrice. Le format des consultations AES-Russie a été institutionnalisé lors d’une première session tenue à Moscou en avril 2025, qui avait acté un « partenariat stratégique » en matière de sécurité et de défense, le soutien russe à l’opérationnalisation d’une Force unifiée de l’AES, et la tenue de sessions annuelles alternées entre Moscou et les capitales sahéliennes.

La session de Niamey a notamment débouché sur la signature d’un accord de coopération dans le domaine des médias entre la télévision de l’AES et la chaîne russe RT un signal éloquent sur les priorités communes en matière de guerre de l’information. Sur le terrain, Africa Corps, successeur du groupe Wagner, déploie selon Le Monde entre 2 000 et 2 500 personnels au Mali en juin 2026, avec une présence confirmée au Burkina Faso et au Niger, même si les effectifs dans ces deux pays ne sont pas précisément documentés par des sources indépendantes.

Pour Moscou, les accusés désignés à Niamey France et Ukraine remplissent des fonctions stratégiques distinctes. Cibler Paris permet de consolider l’éviction des partenaires occidentaux et de légitimer le repositionnement de la Russie comme puissance de substitution. Cibler Kiev permet d’ouvrir un « second front » de communication dans la guerre russo-ukrainienne, en faisant du Sahel un espace où l’Ukraine serait présentée comme acteur déstabilisateur.

Le paradoxe sécuritaire

Ce qui rend le communiqué de Niamey particulièrement discutable, c’est le contexte dans lequel il est publié. Selon le Global Terrorism Index 2026, le Sahel reste l’épicentre du terrorisme mondial, même si des tendances à la baisse sont observées en 2025 au Burkina Faso (-45 % de morts liés au terrorisme par rapport à 2024) et au Mali (-42 %). Ces chiffres, aussi encourageants soient-ils, doivent être lus à l’aune du niveau de départ : en 2024, le Sahel concentrait 51 % de tous les décès liés au terrorisme dans le monde, selon le même indice basé sur les données de 2024.

Les études disponibles n’attribuent pas cette persistance de la violence à une ingérence française ou ukrainienne, mais à des facteurs structurels : gouvernance fragile, économies vulnérables, prolifération d’armes et dynamiques locales de recrutement des groupes armés. En désignant des responsables extérieurs, les signataires du communiqué de Niamey s’exemptent implicitement de tout questionnement sur leurs propres politiques sécuritaires y compris le bilan d’Africa Corps, dont les difficultés opérationnelles au Mali ont été récemment documentées.

Une Alliance souverainiste qui parle de moins en moins aux crises réelles

La déclaration de Niamey réaffirme la volonté des quatre parties de « poursuivre le renforcement de leur coopération dans les domaines politique, diplomatique, sécuritaire, économique et social ». C’est l’affichage d’une profondeur stratégique que les faits peinent à confirmer : les accords économiques concrets entre la Russie et les pays de l’AES restent largement au stade des engagements de principe, et les populations civiles continuent de payer le prix d’une insécurité que nul communiqué ne suffit à expliquer.

La vraie question soulevée par la session de Niamey n’est peut-être pas celle de la culpabilité de Paris ou de Kiev que rien ne vient étayer sérieusement, mais celle-ci : jusqu’à quel point une rhétorique de la désignation peut-elle tenir lieu de stratégie sécuritaire, sans que ses auteurs aient à rendre des comptes sur les résultats réels ?


Sources