Le 6 juillet 2026, le Capitaine Ibrahim Traoré saluait « les résultats obtenus en seulement deux ans » pour marquer l’anniversaire de la Confédération des États du Sahel. La réalité opérationnelle est plus contrastée : une Force unifiée proclamée mais formalisée seulement en décembre 2025, des opérations conjointes menées avant même l’existence d’un commandement pérenne, et plus de 2,6 millions de déplacés internes dans le Liptako-Gourma. L’écart entre le récit institutionnel et la mesure des effets sur le terrain mérite un examen rigoureux.
Une architecture juridique posée rapidement, une montée en puissance militaire plus lente
La Confédération AES repose sur un bloc fondateur adopté en une seule journée. Le 6 juillet 2024, à Niamey, les chefs d’État du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont signé le Traité portant création de la Confédération des États du Sahel, accompagné du Règlement intérieur du Collège des chefs d’État et de la Déclaration de Niamey. Le processus de ratification interne a suivi dans les mois qui ont précédé le deuxième anniversaire : le Mali et le Niger ont approuvé le texte en aval du sommet fondateur, et l’Assemblée législative de Transition du Burkina Faso a voté la loi d’approbation le 27 mars 2025, par 70 voix pour, zéro contre et une abstention.
Sur le plan institutionnel, la Confédération dispose donc, à deux ans, d’un cadre juridique interétatique effectivement ratifié par ses trois membres. C’est un acquis que peu d’organisations régionales africaines ont su atteindre aussi rapidement. Mais un traité ratifié n’est pas une capacité militaire déployée.
La Force unifiée de l’AES (FU-AES), annoncée comme une structure d’environ 5 000 soldats issus des trois armées nationales, n’a été officiellement lancée que le 20 décembre 2025 à Bamako, avec la remise de l’étendard et l’installation d’un poste de commandement conjoint à Niamey. Le commandement en a été confié au général burkinabè Daouda Traoré. Cette date est postérieure au bilan des deux ans : pendant toute la période juillet 2024 – juillet 2025, le commandement unifié pérenne n’existait pas encore en tant que structure institutionnalisée.
Yéréko I et II : la coopération avant la structure
Ce décalage chronologique pose une question centrale : qu’est-ce qui s’est réellement passé sur le terrain entre la signature du Traité et la formalisation de la Force unifiée ?
Les armées des trois pays ont bien conduit des opérations conjointes documentées dans cet intervalle. Les plus citées par les autorités de l’AES sont les opérations Yéréko I et Yéréko II, présentées comme des opérations majeures ayant permis la neutralisation de plusieurs chefs djihadistes et la destruction de sanctuaires criminels, grâce à une planification coordonnée et un partage de renseignement entre les trois états-majors. D’autres actions sont évoquées, notamment des convoyages sécurisés de carburant du Niger vers le Mali en transit par le Burkina Faso, ainsi que des sécurisations de zones frontalières.
Ces opérations sont réelles au sens où elles ont été annoncées et revendiquées par des sources officielles des trois pays. Mais leur documentation indépendante reste lacunaire. Aucun rapport d’observateur extérieur, ACLED, HRW, OCHA ne ventile de bilan précis attribuable aux seules opérations Yéréko pour la période considérée. Les chiffres mis en avant sur une prétendue baisse de 45 % des décès liés au terrorisme au Burkina Faso ou de 41 % au Niger en 2025 proviennent de sources proches des gouvernements de la Confédération et ne peuvent être vérifiés de façon indépendante à ce stade.
Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que les opérations ont été menées par des forces nationales coordonnées, et non par une Force unifiée dotée d’un état-major autonome. La nuance n’est pas anodine : elle distingue une coopération opérationnelle bilatérale ou trilatérale, qui existait déjà avant la Confédération sous diverses formes d’une intégration militaire structurelle impliquant un commandement, une chaîne logistique et une doctrine partagés.
Une situation humanitaire qui contredit le discours sur les résultats
Le critère le plus objectif pour mesurer l’efficacité sécuritaire d’une alliance militaire reste l’évolution de la situation des populations civiles. Sur ce plan, le tableau de bord OCHA de janvier 2025 sur la crise du Liptako-Gourma recense 3 288 294 individus déplacés dans la zone Burkina-Mali-Niger, dont 2 670 331 personnes déplacées internes, soit 81 % du total. Au Niger seul, le HCR estimait à plus de 507 000 le nombre de déplacés internes au 31 janvier 2025, représentant 51 % des populations sous mandat de l’agence dans le pays.
La tendance depuis juillet 2024 n’est pas à la baisse : les données OCHA et HCR indiquent une stabilisation à un niveau très élevé, avec de nouveaux déplacements qui compensent les retours partiels enregistrés notamment au Burkina Faso. Sur la période juin 2023 – juin 2024, ACLED avait documenté 1 524 incidents sécuritaires au Burkina Faso, avec des concentrations particulièrement fortes dans les régions de l’Est, du Sahel et du Centre-Nord.
Ces chiffres ne permettent pas d’attribuer la situation à l’action ou à l’inaction de l’AES, les dynamiques régionales sont antérieures et plus complexes. Mais ils rendent difficile l’affirmation selon laquelle les deux premières années de la Confédération auraient produit des résultats sécuritaires tangibles pour les populations.
Le poids des précédents : quand les unions politiques ouest-africaines s’érodent
L’histoire politique de l’Afrique de l’Ouest ne manque pas d’enseignements pour qui veut évaluer les perspectives de l’AES. La Fédération du Mali (1959-1960), qui associait le Sénégal et le Soudan français, s’est désintégrée en moins de deux ans sur des désaccords de fond concernant la répartition du pouvoir et les mécanismes institutionnels entre centre fédéral et États membres. L’Union Ghana-Guinée, élargie au Mali dans une logique panafricaniste, n’a pas résisté davantage aux arbitrages concrets de souveraineté.
Ces précédents livrent trois enseignements persistants. La cohésion politique doit précéder ou accompagner l’intégration institutionnelle : une union proclamée sans mécanismes de résolution des conflits internes présente des fragilités structurelles. Le partage de souveraineté doit être défini avec précision, faute de quoi l’ambiguïté entre union symbolique et confédération réelle ronge les structures de l’intérieur. Enfin, les expériences les plus durables en Afrique de l’Ouest, à l’image de l’UEMOA sur le plan monétaire et économique tendent à reposer sur des abandons de souveraineté ciblés et techniquement encadrés, plus acceptables politiquement que des fusions générales.
L’AES, dans sa configuration actuelle, conjugue deux tensions historiquement problématiques : une ambition politique élevée (la « souveraineté irréversible » évoquée par Ibrahim Traoré) et une architecture opérationnelle encore incomplète, où le commandement unifié de la Force a été institué dix-huit mois après la signature du Traité fondateur.
Ce que révèle le décalage entre annonce et opérationnalité
L’intégration militaire de l’AES suit en réalité une séquence inversée par rapport à ce que le discours officiel laisse entendre. Les opérations conjointes ont précédé la structure ce qui n’est pas nécessairement une faiblesse, mais qui dit quelque chose sur la nature réelle de la coopération en cours. Les armées du Burkina Faso, du Mali et du Niger coordonnaient déjà leurs actions dans le cadre de l’Alliance des États du Sahel avant qu’elle ne devienne une Confédération, puis ont continué à coopérer après la signature du Traité, sans attendre la Force unifiée formelle. L’étendard remis en décembre 2025 est davantage l’institutionnalisation d’une pratique existante qu’une rupture capacitaire.
Ce constat n’invalide pas le projet, mais en recadre les attentes. Comme le soulignait un analyste cité par la BBC Afrique, la Force unifiée « ne sera crédible que si elle va au-delà des simples annonces et parvient à obtenir des résultats tangibles sur le terrain ». La crédibilité d’une force multinationale se mesure à sa capacité à maintenir une coordination logistique durable, à partager le renseignement au-delà des épisodes ponctuels et à établir une doctrine commune; autant d’éléments que deux ans de Confédération n’ont pas encore pu produire.
La question qui s’ouvre pour la troisième année de l’AES n’est pas de savoir si la volonté politique existe; elle a été exprimée clairement et répétitivement par les trois gouvernements. C’est de savoir si les structures opérationnelles désormais en place suffiront à transformer une coordination de fait en une intégration militaire vérifiable, dans un contexte où les populations déplacées se comptent encore par millions.
Sources
-
2ᵉ anniversaire de l’AES : Le Capitaine Ibrahim Traoré appelle à accélérer la marche vers une souveraineté irréversible — Burkina24, juillet 2025
-
Traité du 6 juillet 2024 portant création de la Confédération des États du Sahel (AES) — Droit et Politique en Afrique, 2024
-
Approbation du Traité par le Burkina Faso — Agence Anadolu, 2025
-
Avec la remise du porte-étendard, la Force unifiée AES désormais opérationnelle — Les Échos du Niger, décembre 2025
-
La Force unifiée de l’AES : enjeux et crédibilité — BBC Afrique, 2025
-
Tableau de bord mensuel sur la crise du Liptako-Gourma, janvier 2025 — OCHA, janvier 2025
-
Niger : personnes relevant de la compétence du HCR, 31 janvier 2025 — HCR, janvier 2025
-
Situation sécuritaire au Burkina Faso, données ACLED — Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (Belgique), 2024
-
World Report 2025 : Burkina Faso — Human Rights Watch, 2025
-
Narratifs sécuritaires au Burkina Faso — Africa Center for Strategic Studies