Le Kenya a converti trois prêts ferroviaires chinois du dollar vers le yuan, économisant environ 215 millions de dollars par an sur son service de la dette. Une opération scrutée de près par au moins cinq autres pays émergents, qui soulève une question fondamentale : ce pivot vers le renminbi constitue-t-il un véritable allègement ou approfondit-il la dépendance financière vis-à-vis de Pékin ?
L’opération kényane, un modèle qui fait école
Les trois prêts concernés finançaient la ligne ferroviaire à écartement standard Mombasa-Naivasha, accordés par China Eximbank. Selon les données compilées par fr.investing.com, deux d’entre eux ont été portés à une maturité de 15 ans avec une période de grâce de 4 ans. Sur le plan tarifaire, l’essentiel du gain provient d’un changement de taux de référence : les prêts en dollars étaient indexés sur le SOFR (Secured Overnight Financing Rate), tandis que les nouveaux prêts en yuan sont indexés sur le Loan Prime Rate chinois à 5 ans.
La divergence entre ces deux taux explique l’économie annoncée. Le SOFR se situait autour de 5,3 % fin 2024, au terme d’un cycle de resserrement monétaire américain particulièrement rapide — une hausse d’environ 350 points de base depuis 2019. À l’inverse, le Loan Prime Rate chinois à 5 ans a suivi une trajectoire opposée : parti de 4,85 % en 2019, il a été abaissé à 3,60 % en octobre 2024, soit une baisse de 125 points de base sur la période. L’écart de taux entre les deux références, de l’ordre de 170 points de base fin 2024, explique mécaniquement l’essentiel du soulagement kényan.
Un intérêt qui dépasse Nairobi
Selon un rapport d’AidData publié le 23 juin, « le soulagement de paiement largement médiatisé accordé au Kenya par China Eximbank a suscité l’intérêt d’autres pays pour la conversion de leurs dettes existantes du USD en RMB ». Au moins cinq États seraient candidats à une opération similaire : l’Éthiopie, le Mozambique, la Zambie, mais aussi le Pakistan et l’Indonésie.
L’Éthiopie représente le cas le plus documenté. Les auteurs du rapport estiment qu’une simple conversion du taux de référence lui permettrait d’économiser environ 169 millions de dollars, et jusqu’à 778 millions de dollars si elle obtenait des conditions comparables à celles du Kenya — avec allongement des maturités et périodes de grâce. AidData souligne toutefois que « l’intérêt de l’Éthiopie pour la conversion de la dette en RMB doit être compris comme faisant partie d’un épisode plus large de détresse de la dette ». La ligne ferroviaire Addis Abeba–Djibouti, dont les prêts avaient déjà été restructurés en 2018, compliquerait une nouvelle renégociation sur le modèle kényan.
Cette dynamique n’est pas propre à l’Afrique : China Eximbank encourage désormais — et exige dans certains cas — que les États souverains empruntent en yuan plutôt qu’en dollars, avec des précédents récents au Sri Lanka et au Bangladesh.
Un allègement réel, mais des risques structurels à ne pas minorer
La conversion offre un avantage immédiat et mesurable. Mais elle introduit également un risque de change résiduel que les analyses sur la restructuration de dette souveraine traitent souvent comme un problème « devise étrangère » générique : les États emprunteurs doivent désormais se procurer des yuans à chaque échéance de paiement. Si leur monnaie nationale se déprécie face au renminbi, la charge réelle de la dette augmente — exactement comme elle aurait augmenté face au dollar.
Il existe une distinction importante entre un risque de change substitué et un risque de change supprimé. Le Kenya ne s’est pas affranchi de la contrainte des devises étrangères ; il a simplement changé de devise de référence, en pariant sur la stabilité relative du yuan et sur le maintien d’une politique monétaire accommodante en Chine. Ce pari peut se révéler juste à court terme, mais il dépend entièrement des choix de la Banque populaire de Chine — une institution sur laquelle Nairobi n’exerce aucune influence.
La question de la dépendance monétaire va plus loin que le seul risque de change. Les travaux du CABRI sur l’approche chinoise des prêts souverains rappellent que les contrats de China Eximbank comportent fréquemment des clauses de confidentialité et des dispositions limitant la renégociation multilatérale avec d’autres créanciers officiels. En liant davantage leurs finances publiques au Loan Prime Rate chinois, les États africains intègrent de facto leur structure de coût de la dette dans la politique monétaire de Pékin.
Un signal stratégique pour Pékin, une décision tactique pour les emprunteurs
Le dollar reste la devise dominante pour les prêts bilatéraux aux économies en développement. La part du renminbi dans l’encours total des prêts chinois demeure très minoritaire — les données de la BRI et d’AidData ne permettent pas de chiffrer précisément cette proportion, mais tous les indicateurs disponibles situent le yuan très en deçà du dollar dans ce segment. La conversion des prêts kényans s’inscrit donc moins dans une dédollarisation accomplie que dans une stratégie d’internationalisation progressive du renminbi, portée par China Eximbank dans ses nouvelles conditions de prêt.
Pour les États emprunteurs, le calcul est avant tout conjoncturel : dans un environnement de taux dollar élevés, le passage au yuan offre un allègement immédiat et tangible. Mais une fois la conversion effectuée, le retour en arrière est peu probable, et la dépendance à un seul grand créancier — avec ses propres intérêts monétaires — s’en trouve renforcée.
La vraie question, pour les décideurs africains qui regardent l’exemple kényan avec intérêt, n’est pas seulement « combien économise-t-on aujourd’hui ? » mais « à quelle condition politique et financière s’engage-t-on pour les décennies à venir ? »
Sources
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La conversion des prêts en yuan au Kenya suscite l’intérêt de cinq pays, AidData says — Investing.com / Reuters, 23 juin 2025
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Le Kenya convertit un prêt de 3,5 milliards USD en yuans pour alléger sa dette — Le360 Afrique
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China Loan Prime Rate 5Y — données historiques — Trading Economics
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L’internationalisation du renminbi : enjeux et limites des réformes institutionnelles — AEFR
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Le nouveau LPR : une étape importante dans la libéralisation des taux d’intérêt en Chine — Direction générale du Trésor, novembre 2019
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Dettes en Afrique — note MacroDev AFD — Agence française de développement, 2021