Le Bénin vient de franchir un cap symbolique dans l’architecture de l’intégration ouest-africaine. Lors de la Revue politique annuelle de l’UEMOA tenue le 23 juillet à Cotonou, le pays a affiché un taux de mise en œuvre de 73 % des réformes communautaires, dépassant le seuil minimal de 70 % fixé par l’Union. Derrière ce chiffre, c’est une trajectoire économique et institutionnelle cohérente qui se dessine.
Un mécanisme d’évaluation rigoureux, pas une simple formalité
La Revue politique annuelle de l’UEMOA est loin d’être un exercice protocolaire. Instituée par acte additionnel de la Conférence des Chefs d’État et de gouvernement le 24 octobre 2013, elle constitue le principal outil de surveillance multilatérale de la convergence dans l’espace communautaire. Concrètement, la Commission de l’UEMOA soumet chaque État à une grille d’évaluation portant sur 145 actes communautaires directives, règlements, décisions couvrant trois piliers : la gouvernance économique et la convergence, le marché commun, et les politiques sectorielles.
Pour chaque texte, une fiche précise les critères d’application, souvent sous forme de notation binaire (0 ou 1), selon que le texte a été transposé et rendu opérationnel ou non dans le droit national. Les taux de mise en œuvre qui en résultent sont agrégés par pays, comparés lors de la phase politique avec les plus hautes autorités nationales, puis rendus publics. Le processus comporte une dimension de pression par les pairs non négligeable : les notes faibles ont des « conséquences politiques » internes, et plusieurs États ont contesté leurs résultats lors des sessions techniques.
Le seuil de 70 % fonctionne comme un indicateur d’effort significatif reconnu par l’Union. Il ne déclenche pas de sanction juridique formelle, mais il conditionne la crédibilité d’un État auprès de ses partenaires institutionnels, de la Commission de l’UEMOA et, indirectement, des marchés financiers régionaux.
73 % : une performance satisfaisante, avec des marges de progression identifiées
Lors de la revue de Cotonou, Abdoulaye Diop, président de la Commission de l’UEMOA, a qualifié la performance béninoise de satisfaisante, tout en précisant que l’objectif est désormais d’obtenir « des avancées significatives » dans les secteurs où des insuffisances persistent. Le ministre béninois de l’Économie et des Finances, Aristide Medenou, a de son côté réaffirmé l’attachement du pays à « l’intégration régionale et au respect des engagements communautaires ».
Ce taux de 73 % signifie en creux qu’environ 27 % des 145 textes évalués ne sont pas encore pleinement transposés ou appliqués. Les sources disponibles permettent d’identifier plusieurs domaines structurellement en retard. Sur le volet de la gouvernance économique et de la convergence, la pression fiscale béninoise reste faible autour de 12,2 % du PIB , très en deçà du niveau atteint par le Sénégal ou le Togo (environ 17,6 % selon la Banque africaine de développement). Sur le marché commun, la législation concurrentielle UEMOA est formellement transposée dans le droit béninois, mais son application effective reste lacunaire : l’autorité nationale compétente ne publie pas le rapport annuel sur l’état de la concurrence exigé par la Directive n° 02/CM/2002, et souffre d’un manque chronique de ressources humaines qualifiées. Du côté des politiques sectorielles, la dimension genre dans les instruments de planification publique et le développement des MPME constituent d’autres axes insuffisamment consolidés.
Ces lacunes ne remettent pas en cause la performance globale, mais elles bornent la marge de progression vers les niveaux atteints par les pays les mieux positionnés de l’Union.
Un positionnement dans la moyenne supérieure de l’UEMOA
Pour situer le résultat béninois dans son contexte régional, il convient de le confronter aux données disponibles pour les autres États membres. Les revues 2025 font apparaître des taux sensiblement plus élevés pour certains pairs : la Côte d’Ivoire a affiché 85 % lors de la 11e édition de la revue, tandis que le Burkina Faso approchait 89 %. Le Sénégal et le Niger se situaient respectivement à 76,45 % et 76,10 %. La moyenne de l’ensemble des États membres de l’UEMOA s’établissait à 77,27 % en 2024.
Le Bénin se situe donc légèrement en dessous de la moyenne union, mais au-dessus du seuil requis. Cet écart avec les leaders (Burkina Faso, Côte d’Ivoire) s’explique en partie par des contraintes structurelles de capacité institutionnelle moins rédhibitoires que celles de certains États en transition politique et par des délais normaux de transposition des nouvelles directives adoptées en 2025, notamment dans les domaines fiscal (TVA, impôt sur les sociétés, prix de transfert) pour lesquels le délai réglementaire de 18 mois court à compter de leur publication au Bulletin officiel de l’UEMOA.
L’expérience des pays les mieux classés est instructive. La Côte d’Ivoire a progressé de 65 % en 2017 à plus de 87 % en 2024 grâce à une coordination inter-ministérielle renforcée, un alignement explicite entre réformes communautaires et stratégies nationales de développement, et une utilisation délibérée de la revue annuelle comme outil de gouvernance interne et non comme simple obligation réglementaire externe. Ce modèle de réforme par appropriation nationale est transposable, et le Bénin en a déjà intégré plusieurs éléments.
Des fondamentaux macroéconomiques qui amplifient le signal institutionnel
La valeur du taux de 73 % ne se lit pas isolément : elle s’inscrit dans une trajectoire macroéconomique qui lui donne une portée concrète. Selon le rapport Global Economic Prospects de la Banque mondiale, publié le 13 janvier 2026, la croissance du PIB béninois devrait atteindre 7 % en 2026, soit la plus élevée de l’espace UEMOA, devant le Niger (6,7 %) et la Côte d’Ivoire (6,4 %). Ce dynamisme est porté par les investissements dans les infrastructures logistiques, la transformation agroalimentaire et l’extension de la Zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ).
La confiance des investisseurs se traduit également sur le marché financier régional. Le Bénin lève des ressources sur le marché de l’UEMOA à un taux d’environ 6,34 % sur des obligations à trois ans, un niveau cohérent avec la qualité perçue de sa signature. Du côté des flux d’investissements directs étrangers, 543 millions de dollars ont été enregistrés en 2024, contre 443 millions en 2023, soit une hausse de plus de 22 % qui constitue un record historique pour le pays. En proportion du PIB, les IDE béninois dépassent désormais la moyenne régionale.
Le commerce intra-UEMOA suit la même tendance ascendante : la part des échanges du Bénin avec ses partenaires de l’Union est passée de 11,1 % de son commerce total en 2023 à 13,9 % en 2024, signe d’une intégration effective et pas seulement formelle au marché commun. Pour mémoire, la BCEAO évalue le taux d’échanges intra-communautaires de l’ensemble de l’Union à environ 16 % en 2024, ce qui place le Bénin légèrement en dessous de la moyenne, mais dans une dynamique clairement haussière.
La conformité communautaire comme outil de crédibilité systémique
Au-delà des indicateurs sectoriels, la Revue politique annuelle remplit une fonction que les économistes institutionnels qualifieraient d’engagement préalable crédible (credible commitment) : en se soumettant volontairement à une évaluation externe régulière, un État signale à ses partenaires, aux marchés et aux bailleurs qu’il respecte les règles du jeu régional. Ce signal est d’autant plus précieux que l’UEMOA traverse une période de tensions internes retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO, incertitudes sur l’architecture sécuritaire du Sahel qui fragilisent la cohésion communautaire.
Dans ce contexte, le Bénin, qui maintient ses obligations communautaires tout en enregistrant des performances macroéconomiques solides, occupe une position stratégique. Sa conformité n’est pas seulement un exercice de bonne gouvernance : elle constitue un avantage comparatif réel pour attirer des investissements et renforcer son influence dans les instances régionales.
La question qui se pose désormais est de savoir si le Bénin peut franchir le cap des 80 %, rejoignant ainsi le peloton de tête de l’UEMOA. Cela suppose de combler les déficits identifiés mobilisation fiscale, effectivité du droit de la concurrence, politiques sectorielles inclusives et d’institutionnaliser le suivi des réformes communautaires au niveau des administrations nationales. L’expérience ivoirienne démontre que cette progression est possible en moins d’une décennie, à condition de traiter la revue annuelle non comme une contrainte externe, mais comme un levier de modernisation interne.
Sources
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Bénin : 73 % de mise en œuvre des réformes UEMOA en 2026 — Gouvernement du Bénin, juillet 2026
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Côte d’Ivoire : taux de mise en œuvre de 85 % en 2025 — News Abidjan, 2025
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Sénégal : taux de mise en œuvre de 76,45 % en 2025 — Ministère de l’Économie du Sénégal, 2025
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Burkina Faso : près de 89 % de mise en œuvre en 2025 — SikaFinance, 2025
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Bénin : 543 millions USD d’IDE en 2024 — Africa24, 2024
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Perspectives de croissance 2026 : le Bénin en tête de l’UEMOA — Cadreco Media, janvier 2026
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Rapport sur la politique monétaire dans l’UMOA, décembre 2024 — BCEAO, décembre 2024
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Rapport Ferdi : UEMOA, état des lieux statistique — Fondation pour les études et recherches sur le développement international (Ferdi)
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Revue à mi-parcours du Document de stratégie pays Bénin 2022-2026 — Banque africaine de développement
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