Le 5 août 2026, à Abuja, le secrétariat de la Zone de libre-échange continentale africaine a signé avec la société nigériane Bergmans Security Consultants and Supplies un contrat de concession de 20 ans portant sur la digitalisation des procédures douanières de 50 pays africains. Un accord évalué à 3,1 milliards de dollars qui, s’il se concrétise, constituerait l’un des plus grands marchés jamais confiés à un opérateur privé sur le continent. Les questions qu’il soulève sur la gouvernance des données, la transparence de l’attribution et la souveraineté douanière méritent pourtant d’être posées sans complaisance.
Un contrat hors norme pour une ambition continentale
L’accord a été formalisé via AfriTrade CMP, filiale opérationnelle du groupe Bergmans, dont la structure juridique exacte et le pays d’enregistrement demeurent à ce stade peu documentés dans les sources disponibles. Le périmètre du projet est, lui, clairement défini : couvrir l’ensemble des 50 États parties à la ZLECAf, harmoniser les formalités aux postes frontières, instaurer un suivi en temps réel des cargaisons et alimenter un système centralisé de partage sécurisé des données douanières entre administrations nationales.
La durée de la concession 20 ans est inhabituelle pour ce type de marché. Elle suppose une dépendance prolongée des administrations douanières nationales vis-à-vis d’un prestataire unique, avec des mécanismes de rémunération et de sortie que les documents publics disponibles n’ont pas encore précisés. Le secrétariat de la ZLECAf a confirmé la signature de l’accord sans livrer le détail des modalités financières ni le calendrier de déploiement pays par pays.
Le précédent nigérian : un argument promotionnel à vérifier
Bergmans fonde sa candidature sur son expérience domestique au Nigeria, où sa filiale Trade Modernisation Project Limited conduit un programme de modernisation douanière. Selon les déclarations reprises par plusieurs médias dont Vanguard, le secrétaire général de la ZLECAf aurait attribué à Bergmans des « changements sans précédent » dans les services douaniers nigérians, avec une accélération marquée du dédouanement et une forte réduction de la corruption. Un chiffre circule abondamment dans la presse : la hausse des recettes douanières nationales atteindrait 90,4 % grâce à l’intervention de l’entreprise.
Ce pourcentage appelle à la prudence. Il apparaît dans des communications officielles ou parapubliques liées au projet, relayées ensuite par la presse, mais aucun rapport d’audit indépendant ni pièce comptable vérifiable ne vient l’étayer dans les sources accessibles. La méthodologie du calcul base de comparaison, période couverte, part effectivement attribuable à Bergmans par rapport à d’autres réformes macroéconomiques contemporaines n’est pas documentée publiquement. Il serait prématuré de présenter ce chiffre comme une donnée établie plutôt que comme une revendication de performance.
La ZLECAf face à un défi de facilitation réel
Le contexte qui justifie l’initiative est, lui, bien documenté. Selon le Rapport sur le commerce africain 2025 d’Afreximbank, les échanges intra-africains ont atteint 220,3 milliards de dollars en 2024, soit une progression d’environ 12,4 % en un an. La ZLECAf se fixe pour horizon 2035 le doublement de ces flux. Or les obstacles douaniers demeurent l’un des principaux freins à cet objectif.
Les données disponibles sur les délais de dédouanement dans les corridors intra-africains sont éloquentes : selon des études menées sur plusieurs axes documentés par l’Union africaine et l’UNCTAD, les temps d’attente aux frontières oscillent encore entre quelques heures et plusieurs jours selon les postes, avec des coûts de conformité documentaire qui grèvent la compétitivité des opérateurs, en particulier les petites et moyennes entreprises. Sur le corridor Cotonou–Niamey, par exemple, les coûts de passage aux frontières peuvent dépasser 15 000 francs CFA par traversée, auxquels s’ajoutent les coûts indirects d’immobilisation des marchandises. Dans ce contexte, la digitalisation des procédures constitue un levier réel : des expériences menées en Asie du Sud-Est, notamment au Vietnam où le dédouanement peut s’effectuer en quelques secondes pour les opérateurs conformes, illustrent ce que peut produire une réforme numérique bien conduite.
La question de la souveraineté des données, angle mort du contrat
Le dispositif prévu par l’accord avec Bergmans implique la centralisation de données douanières issues de 50 administrations nationales. C’est là que réside la question la plus sensible. En l’état du droit continental, le cadre applicable est le Protocole de la ZLECAf sur le commerce numérique, dont l’article 20 autorise les transferts transfrontaliers de données tout en ménageant aux États la possibilité de restreindre ces flux pour des motifs légitimes de sécurité ou de politique publique. Les annexes du protocole prévoient que chaque État partie doit maintenir un cadre de protection des données personnelles, mais l’IISD note que les lois nationales de protection des données restent hétérogènes d’un État à l’autre, sans harmonisation continentale pleinement opérationnelle à ce jour.
Confier pendant 20 ans la gestion centralisée de données douanières à un opérateur privé unique soulève donc plusieurs questions auxquelles le contrat, dans sa version publique, n’apporte pas de réponse claire : quelles garanties de localisation des données sont prévues ? Quel mécanisme de contrôle public est maintenu sur les flux d’information entre administrations ? En cas de défaillance ou de résiliation du contrat, les États peuvent-ils récupérer leurs données dans des conditions opérationnelles satisfaisantes ? L’absence de réponse documentée à ces questions n’invalide pas le projet, mais elle en constitue le point de vigilance central.
Une procédure d’attribution qui reste à éclairer
Un autre angle d’analyse mérite attention : la transparence de la procédure ayant conduit à la sélection de Bergmans. Les sources disponibles dont Marketscreener et plusieurs médias africains confirment la signature de l’accord mais ne documentent pas l’existence d’un appel d’offres formel ni d’un avis d’attribution public. Pour un contrat de cette ampleur 3,1 milliards de dollars sur 20 ans, couvrant 50 États souverains l’absence de documentation publique sur la mise en concurrence est une lacune qui ne peut être ignorée. Les institutions multilatérales et les gouvernements signataires qui n’ont pas encore exprimé de position officielle sur ce contrat seront tôt ou tard interpellés sur ce point.
La position de la Commission de l’Union africaine sur l’accord demeure, à ce stade, absente des sources accessibles. Si le secrétariat de la ZLECAf agit sous l’orientation stratégique de la Conférence de l’UA, cette dernière n’a pas formellement validé le contrat dans les documents consultés ce qui ne signifie pas qu’elle s’y oppose, mais laisse un vide institutionnel notable pour un engagement de cette durée.
Un pari industriel à double tranchant
Au-delà des zones d’ombre, le contrat Bergmans porte une ambition qui mérite d’être prise au sérieux. L’Afrique compte parmi les régions du monde où le commerce intra-régional reste le plus faible en proportion du commerce total moins de 15 % avant la mise en œuvre de la ZLECAf, contre plus de 60 % en Europe. Les frictions douanières, la multiplicité des formulaires et l’opacité des procédures constituent des barrières structurelles bien identifiées. Un système continental de traitement numérisé, interopérable et transparent pourrait transformer durablement la fluidité des échanges si les conditions d’exécution sont au rendez-vous.
Mais c’est précisément là que réside le risque symétrique : confier ce chantier à un opérateur unique, relativement peu connu à l’échelle internationale avant ce contrat, pour une durée de deux décennies, sans que les modalités financières, le calendrier de déploiement et les mécanismes de contrôle public aient été rendus transparents, expose les États signataires à une dépendance structurelle difficile à corriger une fois le système installé. Les précédents de grands contrats de concession numérique sur le continent dans la téléphonie ou le paiement mobile rappellent que les phases d’exécution recèlent souvent des complexités que les annonces inaugurales ne laissent pas percevoir.
La ZLECAf digitalisation douanes est une nécessité : la question n’est pas de savoir si l’Afrique doit moderniser ses frontières, mais à quelles conditions elle peut le faire sans sacrifier sa souveraineté numérique sur l’autel de l’efficacité opérationnelle. La réponse dépendra, dans les prochains mois, de la publication des documents contractuels, de l’implication effective des administrations douanières nationales dans la gouvernance du système, et du contrôle que les institutions continentales entendront exercer sur un partenaire privé qui vient de décrocher le plus grand contrat de son histoire.
Sources
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ZLECAF : Un contrat de 3,1 milliards USD pour digitaliser les procédures douanières de 50 pays africains — Sika Finance, Anselme Akéko, août 2026
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Communiqué officiel du secrétariat de la ZLECAf sur l’accord avec Bergmans — AU-AfCFTA, août 2026
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African Free Trade Agency Taps Nigerian Firm for $3.1 Billion Customs Overhaul Project — Marketscreener / Reuters, août 2026
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Customs: AfCFTA Executes Concession Agreement with Bergmans Security — Vanguard Nigeria, août 2026
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Nette reprise du commerce intra-africain — rapport Afreximbank 2025 — Classe Export, juin 2025
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AfCFTA Digital Trade Protocol — analyse IISD — Institut international du développement durable
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La ZLECAf confie au nigérian Bergmans un projet de numérisation de 3,1 milliards sur 20 ans — Business Finance International, août 2026
- ZLECAf, cinq ans après : entre architecture juridique ambitieuse et mise en œuvre balbutiante
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