TERRORISME : Le Nigeria accuse l’AES, l’isolement du Sahel fait le jeu des jihadistes
La crise diplomatique ouverte fin juillet 2026 entre le Nigeria et l’Alliance des États du Sahel révèle une contradiction que les juntes sahéliennes peinent à résoudre : en quittant la CEDEAO pour affirmer leur autonomie, elles ont aussi désarmé les mécanismes de coordination qui permettaient de répondre collectivement à une menace terroriste qui, elle, ne respecte aucune frontière. Le paradoxe est désormais visible à Abuja, à Ouagadougou et à Bamako.
L’accusation de Tinubu, symptôme d’une fracture structurelle
Le 30 juillet 2026, le président nigérian Bola Ahmed Tinubu a déclaré publiquement que certains terroristes ayant attaqué le Nigeria « ne sont pas Nigérians », désignant implicitement les territoires de l’Alliance des États du Sahel, Mali, Burkina Faso, Niger, comme des espaces depuis lesquels des groupes armés opèrent en toute impunité. La réaction de l’AES ne s’est pas fait attendre : l’organisation a convoqué le chargé d’affaires nigérian à Ouagadougou, et le ministre burkinabè des Affaires étrangères Karamoko Jean-Marie Traoré a qualifié la présentation de Tinubu d’« inexacte ».
L’échange a tout d’une crise diplomatique classique. Mais derrière la mécanique des convocations et des démentis se lit quelque chose de plus profond : l’effondrement partiel des enceintes qui permettaient, hier encore, de traiter ce type de différend dans un cadre multilatéral institutionnalisé. Depuis le retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, le 29 janvier 2025, l’Afrique de l’Ouest fonctionne avec deux blocs distincts, dont les mécanismes de coopération sécuritaire restent largement informels et fragiles.
Ce n’est pas la première fois qu’un État ouest-africain accuse un voisin d’abriter des groupes armés qui le frappent. En décembre 2024, la CEDEAO avait publié un communiqué pour défendre le Nigeria contre des accusations nigériennes de complicité avec des forces déstabilisatrices. La différence avec juillet 2026, c’est que les rôles se sont inversés, et que le cadre institutionnel permettant une médiation s’est considérablement rétréci.
Le Sahel, épicentre mondial du terrorisme : les chiffres qui obligent
Pour comprendre l’ampleur de l’enjeu, il faut regarder les données brutes. Selon le Global Terrorism Index 2025 publié par l’Institute for Economics and Peace, le Sahel concentrait en 2024 51 % des décès mondiaux liés au terrorisme, soit environ 3 885 morts sur 7 555 recensés à l’échelle mondiale. Ce chiffre, repris par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique et largement cité dans les enceintes onusiennes, donne la mesure de ce que les États de l’AES prétendent gérer en ordre dispersé.
La nature transnationale des groupes armés actifs dans la région rend toute approche strictement nationale illusoire. Le Niger combat Boko Haram depuis des années, un groupe qui circule librement entre le bassin du lac Tchad, le nord-est du Nigeria et les zones frontalières nigériennes. Le Jama’at Nusrat al-Islam wal Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, opère simultanément au Mali, au Burkina Faso et commence à étendre ses raids vers les pays côtiers, Bénin, Togo, nord de la Côte d’Ivoire. Aucune des juntes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou ou Niamey n’a produit de résultats probants pour enrayer cette expansion. Depuis le déploiement d’Africa Corps, le dispositif russe qui a remplacé les forces françaises, les violences djihadistes persistent, voire progressent dans certaines zones.
Ce que le retrait de la CEDEAO a coûté sur le plan sécuritaire
La rhétorique souverainiste des juntes présente le retrait de la CEDEAO comme une libération d’une organisation perçue comme l’instrument des anciennes puissances coloniales. Sur le plan symbolique, cette lecture a une cohérence politique interne. Sur le plan opérationnel, elle a un coût réel.
Avant janvier 2025, la CEDEAO disposait d’une architecture sécuritaire qui, malgré ses limites, offrait des canaux formels : mécanismes de prévention et de résolution des conflits, coordination antiterroriste, réseau WAPCCO d’échange d’informations entre services de police. Ces outils permettaient au moins une forme de dialogue encadré lorsqu’un État accusait un voisin d’abriter des groupes armés.
Depuis le retrait, comme le décryptent les analystes de The Conversation, la CEDEAO a surtout maintenu des passerelles techniques transitoires, reconnaissance des documents, maintien provisoire de la libre circulation, sans parvenir à formaliser un nouveau cadre de coopération sécuritaire avec l’AES. Des cellules communes d’analyse des menaces ont été évoquées dans le cadre de la plateforme UA-CEDEAO, et des négociateurs ont été désignés, mais les dispositifs opérationnels conjoints restent à l’état de propositions. L’Institut Timbuktu et d’autres centres de recherche sahéliens plaident pour des mécanismes mixtes, comité conjoint d’état-major, groupe de contact AES-CEDEAO-UA, mais ces formats n’ont pas encore été actés.
Ce vide n’est pas neutre. Lorsque Tinubu accuse les États de l’AES, il n’existe plus d’enceinte formelle où cette accusation peut être instruite, débattue et transformée en coopération concrète. Il reste la convocation d’un chargé d’affaires, les communiqués et les démentis, c’est-à-dire la gestion minimale d’une crise, pas sa résolution structurelle.
L’AES entre autonomie affichée et résultats contestables
Les juntes sahéliennes ont construit leur légitimité interne sur deux piliers : le rejet de la tutelle occidentale et l’affirmation de leur capacité à sécuriser leur territoire par leurs propres moyens. Le partenariat avec la Russie, via Africa Corps, est censé incarner cette nouvelle doctrine. Or les faits sur le terrain résistent à la narration officielle.
Au Burkina Faso, les Forces armées nationales et Africa Corps ont subi des revers significatifs face aux groupes djihadistes, notamment dans les régions du Sahel et de l’Est. Au Mali, des zones entières du Centre et du Nord demeurent hors de contrôle effectif de l’État. Au Niger, la menace Boko Haram dans la région de Diffa n’a pas reculé. Aucun de ces États ne publie de données sécuritaires fiables permettant une évaluation indépendante, ce qui est en soi un indicateur problématique.
Face à cela, l’accusation de Tinubu, aussi maladroite soit-elle dans sa forme, pointe vers une réalité que les juntes préfèrent ignorer : la porosité des frontières sahéliennes profite davantage aux groupes armés qu’aux États qui prétendent les contrôler. Les pays côtiers, Nigeria, Côte d’Ivoire, Ghana, vivent dans l’appréhension d’un déversement de la violence sahélienne sur leurs propres territoires. Cette crainte est documentée : les services burkinabè eux-mêmes ont alerté leurs voisins côtiers sur des mouvements de combattants djihadistes vers le sud.
Un paradoxe qui ne se résoudra pas par des communiqués
La crise de juillet 2026 entre Abuja et l’AES illustre ce qu’on pourrait appeler le paradoxe souverainiste sahélien : les juntes ont obtenu une autonomie politique réelle, au prix d’une efficacité sécuritaire collective réduite. Elles ont quitté une organisation imparfaite sans produire d’alternative fonctionnelle à la coopération sécuritaire qu’elle permettait.
Les pays restés dans la CEDEAO, eux, se retrouvent dans une position inconfortable : trop dépendants de la stabilité sahélienne pour se permettre une rupture totale, mais privés des instruments institutionnels qui permettaient d’exercer une pression coordonnée. La Côte d’Ivoire a certes protesté officiellement lors de précédentes crises avec l’AES, rappelant son attachement au dialogue régional, mais ces réactions bilatérales ne compensent pas l’absence d’un cadre multilatéral contraignant.
La menace terroriste au Sahel ne respecte ni les communiqués souverainistes ni les organigrammes institutionnels. Elle se déplace selon la géographie des zones non gouvernées, des trafics et des allégeances tribales qui traversent les frontières héritées de la colonisation. Y répondre exige précisément ce que l’éclatement institutionnel actuel rend plus difficile : une coordination renseignement, des opérations transfrontalières concertées, et des règles du jeu diplomatiques pour traiter les accusations interétatiques sans en faire des crises ouvertes.
La question qui s’impose, à mesure que le Sahel reste l’épicentre mondial du terrorisme, est de savoir si les États de l’AES et leurs voisins de la CEDEAO choisiront le pragmatisme sécuritaire avant que la prochaine attaque majeure leur impose ce choix.
Sources
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Retrait de l’AES de la CEDEAO : décryptage des enjeux sécuritaires — The Conversation, 2024
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En 2024, 51 % des décès liés au terrorisme enregistrés au Sahel — Africanews, juin 2025
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Divergences AES-CEDEAO : quelles solutions pour une stabilisation régionale ? — Timbuktu Institute
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Rupture entre les pays de l’AES et la CEDEAO : et maintenant ? — Le Point Afrique, janvier 2025
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La CEDEAO défend le Nigeria et ses États membres face à des accusations infondées — Abidjan.net, décembre 2024
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Nouveau regain de tension entre le Nigeria et l’AES sur la question de la lutte contre le terrorisme — RFI, août 2026
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AES versus CEDEAO : vers la fragmentation de l’Afrique de l’Ouest ? — FMES France
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Global Terrorism Index 2025 — Sahel Focus — Centre d’études stratégiques de l’Afrique, mars 2025
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